‹ L'évolution de la Chine: politique et tendancesChapitre 6 sur 37 · LE PASSÉ CHINOIS · texte numérisé non relu

LE PASSÉ CHINOIS

car il est d'une parfaite honnêteté commerciale ; aucun écrit entre lui et ses créanciers, la parole suffit Tradition, là encore. Oh ! sans doute, le comte de Gobineau a pu écrire : « Il était naturel que la civilisation chinoise, s'appuyant à son début sur des peuples malais et plus tard sur des agglomérations de races jaunes mélangées de quelques Arians, fut invinciblement dirigée vers l'utilité matérielle... Les théories philosophiques et les opinions religieuses, ces brafîdons ordinaires de l'incendie des Ëtats,reS" tèrent à jamais sans force devant l'inertie nationale, qui, bien repue de riz et avec son habit de coton sur le dos, ne se soucia pas d'affronter le bâton des hommes de police pour la plus grande gloire d'une abstraction (*). » La remarque,bien que superficielle, est juste ; judicieuses sont les réflexions de M. Cordier sur les impedimenta que peut créer le culte des ancêtres tel qu'il était devenu sous le règne des Fils du Ciel qui se sont succédé depuis Confucius ; mais tout compte fait, quand des traditions ont maintenu dans la norme un grand peuple pendant des siècles, c'est encore avec précaution que les citoyens même les plus éclairés doivent, par respect pour eux-mêmes, essayer de les moderniser. Comme à l'enfant dont

(^) Essai sur V inégalité des races humaines»

parle le poète latin, aux traditions, enfants de la pensée des peuples, un très grand respect est dû.

CNd

C'est en 1895, après la guerre sino-japonaise, qu'il faut placer le début du mouvement qui s'est intensifié en 1900 à la suite de l'insurrection des Boxers et de l'action des puissances européennes, plus tard encore par l'exemple des succès surprenant des Japonais contre la Russie et qui devait donner une âme à la révolution chinoise de 1 911.

C'est bien aux mois qui suivirent la guerre sinojaponaise que remontent les premières manifestations du parti Kouo-Min-Tang (Kouo = nation, Min = peuple, Tang = parti) ; notons qu'il ne faut pas comprendre dans ce parti le groupe de Kang Yu-Weï qui n'avait pour programme qu'une révolution politique et administrative, tout en restant absolument loyaliste à l'égard de la dynastie et au point de vue philosophique rigoureusement fidèle au pur traditionnalisme chinois du confuciisme.

Kang Yu-Weï avait, dès 1885, publié des ouvrages sur la transformation de la Russie sous Pierre le Grand et sur l'œuvre accompli par le « Patriotisme japonais » qui l'avaient fait remarquer. Il voulait faire

comprendre aux Chinois que la patrie n'était pas limitée au souverain, mais qu'elle comprenait encore le sol et le peuple. Cette philosophie du patriotisme, où il allie le respect de la tradition à la nécessité de moderniser la Chine, lui valut le surnom de « Confucius moderne ». Le malheureux et faible empereur Kouang-Siu qui, lui aussi, désirait sincèrement la rénovation de son pays, le fit venir à la Cour et sur 869 conseils décréta des réformes qui mécontentèrent vivement l'impératrice Tseu-Hi. Quand, en septembre 1898, celle-ci s'empara du pouvoir, Kang Yu-Weï dut fuir pour échapper à la mort. Son rôle de réformateur était fini.

Les Kouomintang avaient des tendances diamétralement contraires à celles des libéraux conservatexu's de la nuance de Kang Yu-Weï. Ils étaient surtout mus par le sentiment antimandchou ; au lieu de la rénovation par voie d'évblution que souhaitaient ces derniers, ils la voidaient par la révolution et c'était la suppression de la dynastie des Tsing, fondée en Chine par le conquérant mandchou, qu'ils appréciaient avant tout dans le régime républicain dont 'Is percevaient l'établissement en Chine.

Le parti Kouomintang avait à sa tête Sun Yat-Sen, son fondateur. C'était le type accompli du révolutionnaire théoricien, partisan des moyens les plus

simplistes qui lui réussirent sans doute pour précipiter le mouvement révolutionnaire ; mais il doit à son ignorance des réalités son échec d'homme politique après la révolution. Il était né, en 1866, à Hiang-Chan dans la province du Kouang-Tong, pays de Kang Yu-Weï. A treize ans, il partit avec sa mère pour les îles Hawaï et commença dans un collège de Honolulu ses études qu'il continua au Queen's collège de Hong-Kong. Il étudia la médecine et c'est sous le nom japonais de D' Takano et sous le deuxième nom chinois de D' Soun-Wen, qu'à partir de 1905, il répandit sa doctrine parmi ses compatriotes du Japon, du Tonkin et des possessions anglaises de Hong-Kong et des Détroits qui lui fournissaient les ressources financières dont son parti avait besoin. L'Europe lui fournit une douzaine de millions. Pour former les cadres de son parti, Sun Yat-Sen s'est adressé aux anciennes sociétés secrètes qui sont nom- . breuses en Chine, les « Triades », les « Vieux- Frères » et tant d'autres qui avaient, jusqu'en Europe, de curieuses ramifications. A l'étranger, ses agents et porte-paroles sont les étudiants, les envoyés en mission et tous les jeunes qui se sont assimilés plus ou moins la civilisation occidentale et qui constituent la « jeune Chine ».

En 1895, Sun Yat-Sen profite des circonstances

malhetireuses où la victoire du Japon a mis la Chine pour organiser une attaque contre Canton qui échoue d'ailleurs misérablement. Il s'enfuit à Macao, puis à Hong-Kong d'où il va rejoindre son frère à Honolulu. Cinq années s'écoulent sans autre tentative. A la fin de 1900, la répression de l'instirreetion des Boxers par les troupes européennes, la fuite de la cour de Pékin presque jusqu'au centre de la Chine, à 8i-Nganfou, au sud de la province du Chen-Si, paraissent aux révolutionnaires devoir être favorables à un nouveau coup de main dans le sud. Sun Yat-Sen est revenu. Après un premier succès, ses partisans sont battus. Sun ^agne le Japon. En 1903, 1906, 1907, 1908 et avril 191 1, à Canton encore une fois, nouvelles tentatives malheureuses inspirées par lui. Mais l'heure est venue où un événement purement économique et qui lui est tout à fait étranger, va l'aider à réaliser enfin son projet révolutionnaire.

Nous attirons particulièrement l'attention des lecteurs sur ce fait, que la révolution chinoise ne fut pas une manifestation d'un état d'esprit commun ; elle ne résulta pas d'un élan général, d'une révolte spontanée contre la même oppression ; elle a pour point de départ une rébellion provoquée par une atteinte aux intérêts économiques de quelques-ims et gui fut

Toccasion cherchée et désirée par de rares esprits avancés.

L'insurrection qui éclata en mai 1911, au Seutchouen, la province la plus reculée à l'ouest de la Chine, ne fut aucunement préparée par les révolutionnaires Kouomintang ; elle les surprit même ; les événements le prouvent. Il fallut, en effet, attendre des semaines avant de voir apparaître les révolutionnaires organisés, avant de voir les provinces les plus travaillées par ces éléments, suivre le mouvement et profiter de l'occasion. Les rebelles les plus en vue au début de la révolution n'étaient pas même affiliés au parti Kouomintang et s'ils furent plus tard poussés et guidés par les adeptes de ce parti, ils l'avaient été tout d'abord par les notables, les commerçants et les financiers de leur province,dont les intérêts étaient à ce moment aussi menacés que ceux de leurs compatriotes du Seutchouen. On peut l'affirmer sans crainte : avant le retour de Sun Yat-Sen en Chine, il n'y eut pas de révolution organisée. Les populations avaient si peu là pensée révolutionnaire et anti-dynastique que partout on protestait au nom de l'empereur défunt Kouang-Siu.

On sait où en était, en 1911, la Cour de Pékin. L'impératrice Tseu-Hi, concubine de l'empereur Hien-Fong avait, à la mort de celui-ci, en 1862, été

nommée régente de son fils Tong-Tché, âgé seulement de cinq ans ; en fait, jusqu'à la mort de ce dernier qui arriva le 12 janvier 1875, elle demeura la véritable souveraine ; mais conmie à cette date, la femme de Tong-Tché allait être mère, Tseu-Hi ne put accepter l'idée de perdre le pouvoir et avec une décision étonnante, changeant Tordre de succession, elle fit désigner comme empereur par le Grand Conseil, un enfant de trois ans, petit-fils de l'empereur Tao-Kouang, prédécesseur de Hien-Fong, qui devint l'empereur Kouang-Siu. Tseu-Hi restait ainsi régente et plus tard même demeura la maîtresse incontestée de l'empire. En 1898, quand en manière de châtiment pour l'assassinat de deux missionnaires allemands, l'Allemagne se fit céder Kiao- Tchéou, que Ja Russie, suivant l'exemple, mit la main sur Port- Arthur et la presqu'île de Léao-Tong, l'Angleterre sur Wei-Hai-Wei, la France sur la baie de Kouang-Tcheou-Wan, deux courants d'opinion se manifestèrent parmi les hommes politiques chinois. L'un restait obstinément rebelle à l'infiltration étrangère, l'autre pensait qu'il fallait se rapprocher malgré tout des « barbares d'Occident » et s'instruire de leurs sciences. L'empereur Kouang-Siu prit parti en ce sens ; ce fut sa perte. Tseu-Hi le fit séquestrer dans une ^le du parc impérial et arracha à

sa faiblesse, le 20 septembre 1898, un décret qui lui conférait à elle-même Tautorité suprême.

C'est peu de temps après cela, en juin 1900, qu'elle accordait son appui effectif au mouvement xénophobe des Boxers qui donnait lieu au siège des Légations, dont le monde entier s'émut et qui se termina par la fuite de la Coiu^de Pékin et une rude leçon infligée à la Chine. A la suite des négociations qui eurent lieu entre les puissances et Li Hong- Tchan et qui durèrent jusqu'à l'automne de 1901, la Chine dut s'engager à payer à celles-ci en 39 annuités, une indemnité de 1.625.000.000 de francs et à ouvrir de nouveaux ports au commerce international. Cependant la Russie, qui avait lié partie avec Tseu-Hi insista pour le rappel de la Coiu*. Elle eut gain de cause et Tseu-Hi reprit le chemin de Pékin ; elle y régna, en fait, jusqu'à sa mort, qui arriva le 15 novembre 1908, le lendemain de celle de Kouang- Siu. Le prince Pou-Yi, âgé de deux ans, neveu de Kouang-Siu, lui succéda et prit pour « nîen-hao », c'est-à-dire pour titre de règne, le nom de Suen- Tong. Son père, le prince Tchouen,fut nommé régent.

Telle était la situation de la Cour de Pékin, quand le 9 mai 1911, l'État, par un décret du Trône, prétendit nationaliser les chemins de fer, en commen-

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çant par mettre la main sur les deux grandes voîes ferrées en construction de Hankéou à Canton et de Hankéou au Seutchouen, le long du Yang-Tsé-Kiang ou Fleuve bleu.

Le gouvernement, sous l'influence du ministre des Voies et Communications,s'était décidé à retirer aux Compagnies provinciales le soin de construire ces lignes et à s'eii charger lui-même à l'aide de capitaux et d'ingénieurs étrangers. Il avait signé dans ce but avec la France, l'Angleterre, l'Allemagne et les États- Unis un contrat d'emprunt de 6 millions de livres. Ces entreprises ne devaient pas aboutir, mais la classe possédante et lésée par ce projet de nationalisation qu'on lui représenta comme de nouvelles chaînes forgées par les Mandchous qui allaient en remettre les cadenas aux mains des étrangers, donna le signal du soulèvement, comptant sur le concours de sa nombreuse clientèle.

Comme les manifestations, les protestations et les pétitions ne donnaient aucun résultat, que le gouvernement persistait dans ses intentions, on eut recours au système qui fut de tout temps employé en Chine : on attira les troupes dans la révolte. Le ii novembre, une mutinerie de soldats éclate à Wou-Tchang sur le Yang-Tsé. Le vice-roi mandchou, Jouei-Tcheng, avait fait décapiter plusieurs soldats 8uspects,malgré

les instances des officiers qui prévoyaient les suites de Tévénement. Le yamen du vice-roi est donc attaqué. Celui-ci se réfugie sur le fleuve à bord d'une canonnière. Le général qui commandait la division de la région de Wou-Tchang s'étant enfui, il est aussitôt remplacé par son second, le général Li Yuan Hong,qui devient ainsi généralissime du soulèvement et que Ton retrouvera plus tard président de la République. Le 12, les troupes franchissent le Yang-Tsé, et s'emparent de l'arsenal de Hanyang. Le 13 et les jours suivants, la grande cité de Hankéouj située en face de Wou-Tchang, est occupée par les rebelles qui s'établissent également sur la voie ferrée de Hankéou à Pékin.

Alors ce fut la suite ordinaire, précipitée comme tous les événements qui prennent place en Chine. Les Chambres de commerce se concertèrent ; les Chambres de commerce ont une grande influence en Chine ; elles décidèrent celles des provinces voisines à suivre le mouvement. Le nombre des manifestants augmenta de jour en jour, grossi des mécontents de toutes sortes, des éléments toujours prêts à profiter du désordre et à l'entretenir : coolies, voleurs de profession, individus louches et douteux. A Pékin, ces événements causent la démission du prince régent, qui est remplacé par l'impératrice Long-Yu, veuve

de Kouang-Siu. La Cour, dont l'inquiétude grandissait, lance, à la date du 14 octobre, un décret nommant. Yuan Chi-Kaï, ancien gouverneur du Pé-Tchili naguère disgracié pour ses idées de réformateur à la manière de ICang Yu-Weï, vice-roi des deux Hou (Hounan et Houpé) et place sous ses ordres les troupes du Yang-Tsé et la flottille de l'amiral Sah. L'insurrection éclatait de toute part ; les autorités représentant trop bien un gouvernement faible et craintif, s'enfuirent précipitanunent ; rien n'arrêta le flot de la rébellion qui, parti du Seutchouen, suivit d'abord la vallée du Yang-Tsé pour gagner enfin Shanghaï et Nankin.

C'est alors seulement que Sun Yat-Sen et ses partisans arrivent, c'est alors seulement que le gouvernement impérial, n'ayant pu se rendre maître d'une insurrection, se trouve en présence d'une révolution véritable et ayant un caractère politique. La masse se trouve dès lors guidée par un parti dont l'action ne tendra plus à la protection d'intérêts économiques que des mesures gouvernementales menacent de léser, mais au renversement du régime mandchou.

En effet, les délégués de province, après avoir arrêté et voté à Nankin, le 16 décembre, les termes d'une constitution républicaine provisoire, avaient élu, le 30 décembre, à la présidence provisoire de la

République, Sun Yat-Sen qui venait d'arriver des Ëtats-Unis en passant par l'Europe. Son cas est assez curieux. Malgré sa longue absence et la. diminution de son prestige causée par les échecs répétés des tentatives révolutioimaires de ses partisans au cours des années précédentes, on le reçut triomphalement : « Il fallait à tout prix à la révolution, écrit M. Jean Rodes, un tâjenn, un grand homme et il était certainement par son passé un peu mystérieux de propagandiste errant et d'exilé dont la tête avait été maintes fois mise à prix, beaucoup plus désigné que tout autre pour assumer ce rôle. »

L'on voit comment s'est déclenchée la révolution chinoise de 1911. La propagande d'idées occidwitales ou le despotisme mandchou y ont eu certainement quelque influence, mais après coup et seulement sur un petit nombre d'individus ; en tout cas ils ne suffisent pas à l'expliquer. Le déclenchement dans le pays fut produit par un événement économique ; autrement dit, ce ne sont pas les agitateurs qui ont produit la crise révolutionnaire, c'est la crise d'origine économique qui a produit les agitateurs. Il

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ne faut pas voir non plus la moindre ressemblance entre la dite révolution et la transformation du Japon. Celle-ci est le fruit de longs siècles de cohésion sociale, d'éducation nationale et d'ardent patriotisme. La Chine, elle, est un peuple, une civilisation, elle n'est pas une nation ; la preuve en est que les changements politiques n'ont pas ébranlé, jusqu'ici du moins, ses traditions, ses habitudes ancestrales qui font l'essentiel de sa vie, Quelqu'un qui l'a bien connue, Marcel Monnier, écrivait il y a vingt ans : « L'empire démembré, la population demeurerait penchée sur ses comptoirs ou sur ses champs, enfilant des sapèques ou grattant la terre, occupée à son travail d'insecte, sans se demander qui la gouverne, facile à conduire, estimant que tout est pour le mieux, du moment que l'on peut acheter et vendre et cultiver son jardin. » (*)

Des étrangers qui avaient séjourné là-bas sous l'empire ou qui avaient suivi longtemps de loin la politique impériale, affirmèrent, dès le principe, que le régime républicain, en Chine, ne serait qu'une erreur historique de courte durée et que la monarchie devait nécessairement y refleurir. Au lendemain de la tentative de restauration de juillet 191 7 dont

(1) Op. cit.^ p. 367.

nous parlerons plus loin, ces personnes s'empressèrent d'écrire : « Nous l'avions bien dit! » On ne se départit pas aisément, quand on fait métier d'écrire sur les affaires publiques, de certains points de vue qui sont devenus des habitudes de la pensée et le fondement de raisonnements multiples. Pour ces écrivains, il était établi d'une façon péremptoire que la Chine ne pouvait être à tout jamais qu'un pays monarchique. La restauration qui dura exactement douze jours, leur démontra leur erreur. D'autres tentatives du même genre peuvent avoir lieu, l'une d'elles peut réussir,mais rien n'en fait nécessairement prévoir le succès. Il n'y a pas plus de raison profonde pour que la république cède la place à la monarchie qu'il n'y en avait pour que la monarchie s'éclipsât devant la république.

Dans un pays comme la Chine où, jusqu'à présent la masse du peuple, pas plus dans ime région que dans ime autre, n'a vraiment à cœur les affaires de rÉtat,le changement survenu il y a dix ans apparaît surtout comme une preuve nouvelle et d'un genre nouveau du malaise chronique qui règne dans la politique de ce pays, en même temps que la plus éclatante manifestation de l'inconsistance de cette politique.

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