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RUE RACINE

Tous droits de traduction, d’adaptation et de reproduction réservés pour tous les pays.

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A la Mémoire de mon Père Paul LECÈNE (i849-i895)

Professeur d’Histoire au Lycée Charlemagne

Qui fut mon premier et mon meilleur maître

L’évolution de la chirurgie

INTRODUCTION

« Rappelle-toi (en étudiant l’eau) d’alléguer d’abord l’expérience, ensuite la raison. »

Léonard de Vinci.

(. Manuscrit de l’Institut. - 90).

Le chirurgien (terme emprunté, comme on sait, au grec ancien) c’est, au sens propre du mot, celui qui fait œuvre manuelle. Le « cheirourgos » (dont la traduction littérale en français serait « manœuvre » ou encore « manouvrier »), c’était souvent chez les auteurs classiques grecs, aussi bien le cuisinier ou le joueur de cithare que le médecin qui soigne avec les mains.

Peu à peu cependant ce sens général et vague de manœuvre se perdit; en effet, déjà dans les œuvres hippocratiques, mais surtout dans la compilation de l’auteur latin Celse, qui date des environs de Père chrétienne et qui est pour nous le seul écho de la plus belle époque de la médecine grecque, nous voyons que le terme de « chirurgien » est employé pour désigner d’une façon précise le médecin qui traitait certaines lésions par un acte manuel (suture des plaies, réduction des luxations et des fractures, pansement des ulcères, etc).

Depuis l’époque de Celse, le terme de chirurgien, plus ou moins bizarrement orthographié et déformé

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au cours des siècles (cirurgien, surgien en vieux français, d'où surgeon en anglais) n’a plus changé de sens et a toujours servi à désigner celui qui pratique cette branche spéciale de la thérapeutique qui nécessite l’emploi de la main et des instruments.

Montrer, en suivant l’ordre historique, comment la chirurgie, partie de très humbles origines, a fini par devenir la technique scientifique, précise dans son exécution et souvent très sûre dans ses résultats, qu’elle est déjà et doit, de plus en plus, tendre à être de nos jours, tel est le but que je me suis proposé en écrivant ce volume.

Mais pourquoi alors, me dira-t-on peut-être, ne pas l’avoir appelé simplement « Histoire (le la chirurgie » et préféré le titre d’Evolution de la Chirurgie ? Je répondrai qu’une histoire de la chirurgie, pour mériter vraiment ce nom, devrait être une étude complète de la totalité des faits connus qui concernent la chirurgie. Ce serait une œuvre très considérable que je n’ai pas actuellement le temps matériel de réaliser; mais surtout, cette histoire n’offrirait à peu près aucun intérêt pour ceux qui ne sont pas des spécialistes et par conséquent n’aurait pas sa place dans cette bibliothèque; l’auteur d’un pareil ouvrage serait obligé de citer un grandnombre défaits relativement peu importants, des détails techniques nombreux ainsi que des individus de valeur secondaire; pour celui qui désire seulement se faire une idée de ce que fut la chirurgie au cours des siècles, une histoire complète de cette partie de la médecine serait, un ensemble touffu où les arbres risqueraient fort d’empêcher de voir la forêt.

Au contraire, le mot d’ « évolution »,met d’emblée l’accent sur l’idée de déroulement devant le lecteur non spécialiste des différents états successifs et des transformations progressives de la chirurgie, depuis ses origines jusqu’à l’époque actuelle. Une technique

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reposant sur des données scientifiques (ce qu’est justement la chirurgie) est essentiellement, dans son ensemble, une œuvre collective : aussi la plupart des individus^ des faits secondaires et des détails peuventils disparaître, sans grand inconvénient, dans une description de son « évolution » ; seuls seront retenus les faits essentiels et les individus dont les découvertes ont été capitales ou bien encore ceux qui furent, suivant l’heureuse expression d’Emerson, des « hommes représentatifs » de leur époque.

Remarquons que le terme d’évolution implique aussitôt, de nos jours, une idée de progrès, de transformation accompagnée de perfectionnement continu, idée qui n’était pas primitivement contenue dans ce mot d’ « évolution » dont le sens propre est, en effet, surtout celui de déroulement ; en latin classique « evolutio » signifie faction de dérouler un manuscrit et aussi celle de faire exécuter des marches etdes contremarches à une armée. Mais depuis plus d’un demisiècle, depuis Darwin, nous nous sommes habitués à penser à l’évolution des êtres organisés (encore appelée « transformisme »), quand nous prononçons ce mot : parler de 1’ « évolution » au sens moderne du mot, d’une science ou d’une technique, c’est donc aujourd’hui, qu’on le veuille ou non, faire une métaphore biologique et comparer, avec plus ou moins d’exactitude, celte science ou cette technique aux êtres vivants que les découvertes delà science moderne nous permettent de considérer comme un vaste ensemble dont les différentes espèces, arbitrairement distinguées pour les besoins de la classification, sont nées les unes des autres ou f ancêtres communs (par des mécanismes qui reste ït d’ailleurs encore pour nous des plus obscurs), et en tout cas se sont perfectionnées, en se compliquant d’une façon continue, quand on les compare suivant leur ordre d’apparition géologique.

On peut se demander si l’indiscutable progrès, dans

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le sens d’une plus grande efficacité de ses prévisions et de ses résultats, que rend évident l’histoire d’une science ou d’une technique, retracée depuis ses débuts, résulte réellement d’une « évolution» lente par accumulation continuelle dans le temps de petits progrès (ce qui correspondrait assez bien à l’évolution darwinienne pure) ou bien s’il n’est pas dû plutôt à des changements brusques, véritables mutations ou révolutions causées par des découvertes inattendues qui viennent modifier soudain et radicalement toutes les conceptions théoriques et toutes les pratiques techniques en créant un état entièrement nouveau. A cette question, l’interprétation objective des faits historiques permet de répondre que si raccumulation continuelle de petites découvertes de détail a, certes, une valeur qu’il serait absurde de vouloir contester, ce sont néanmoins le plus souvent des changements très rapides, des révolutions en un mot, qui ont déterminé au cours des siècles les progrès les plus considérables dans les sciences et les techniques qui s’y rattachent : c’est la part du « génie » dans 1’ '< évolution » des choses humaines.

Ainsi, par exemple, on peut dire, sans aucune exagération, que c’est une véritable « révolution », accomplie en deux temps, qui a transformé radicalement au XIXe siècle la chirurgie (découverte des anesthésiques généraux, 1847 ; invention de l’antisepsie listérienne, 1867). Cette révolution que rien, dans le passé immédiat, ne permettait pourtant de faire prévoir, fit réaliser brusquement, en moins de quarante ans, à la chirurgie un progrès incomparablement plus grand et plus définitif que tous ceux qu’elle avait effectués peu à peu pendant plus de vingt-quatre siècles.

Pascal a dit : « Toute la suite des hommes, pendant le cours de tant de siècles, doit être considérée comme un même homme qui subsiste toujours et qui

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apprend continuellement ». L’image est certainement très belle et suggestive; mais cependant il faut reconnaître qu’elle n’est que partiellement vraie en ce qui concerne les sciences et les techniques : la comparaison de Pascal semble en effet impliquer une continuité dans le progrès que l’histoire des sciences ne vérifie pas souvent. Pendant des siècles, l’humanité peut n’apprendre, à ce point de vue spécial, que des choses insignifiantes et même oublier complètement tout ce qu elle avait acquis jusque-là de vraiment utile; puis soudain, après des tâtonnements d’aveugles dans la nuit, une découverte capitale vient illuminer un point particulier de l’ensemble des connaissances scientifiques et permet alors d’effectuer, entrés peu de temps, des progrès techniques tels que la science des générations précédentes risquerait fort de paraître à des esprits trop fiers du présent ou insuffisamment instruits du passé, avoir d’un coup perdu toute valeur et toute signification.

C’est justement ce qui pourrait bien se produire à notre époque : les progrès accomplis depuis quelques générations dans le domaine de plusieurs sciences et de beaucoup de techniques, ont été tels que bien des gens ont tendance actuellement à ignorer ou même, ce qui est plus grave, à mépriser le passé de ces sciences et de ces techniques : pour un peu, on les croirait nées d’hier. L’étude de leur évolution historique a justement pour avantage essentiel de nous mettre en garde contre cette grave erreur : quand nous suivons l’évolution, le « développement » (qui n’estpas forcément un progrès continu, nous le verrons, mais souvent au contraire une marche sinueuse, coupée de retours en arrière ou d'arrêts prolongés) d’une technique ou d’un ensemble d’idées scientifiques, nous prenons d’abord une excellente leçon de modestie, si nous savons réfléchir : nous voyons en effet combien les vraies grandes découvertes ont été en somme rares

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et difficiles à réaliser et notre admiration pour ceux qui les ont faites, doit se trouver par là même augmentée; en étudiant les connaissances scientifiques de nos prédécesseurs et leurs techniques dans chaque domaine, nous apprenons à mieux comprendre celles-ci dans leur état actuel et nous vérifions la très juste remarque d’Auguste Comte que l’on ne connaît bien une science que lorsqu’on en sait l’histoire. Ensuite nous constatons, une fois de plus, que l’humanité n’a pas beaucoup vieilli en vingt-cinq ou trente siècles, que les hommes sont intellectuellement les mêmes aujourd’hui que du temps des Grecs, que les luttes d’écoles sont bien vaines et les systèmes bien fragiles, que seules restent et durent les découvertes dont une expérience indéfiniment renouvelée permet toujours de vérifier la solidité, et qu’à toutes les époques, le sens critique et l’amour du fait précis, expérimentalement démontré, ont toujours été des qualités très rares. Je suis persuadé, avec bien d’autres, que l’on ne perd jamais son temps à s’occuper d'histoire des idées et que celle-ci est une des formes les plus intéressantes de la culture moderne. Je 11e croirai pas avoir fait une œuvre vaine en écrivant ce volume, si j’ai pu, comme a dit très heureusement Anatole France, « suggérer quelque haute curiosité au lecteur bienveillant ».

Ainsi que je l’ai déjà dit, la chirurgie n’est qu’une branche de la thérapeutique, but souverain de toutes les connaissances médicales, puisqu’aussi bien la définition de la médecine, c’est la guérison ou tout au moins le soulagement des malades et des blessés. Tout le reste, anatomie, physiologie, pathologie générale est commun à la médecine et à la chirurgie. Cependant il existe une pathologie considérée comme

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plus spécialement chirurgicale depuis plus de deux mille ans; c’est par exemple celle des fractures, des luxations et des plaies de guerre. Elle se compose, comme toute pathologie, de deux parties distinctes : elle est en effet, tout d’abord, purement descriptive et s’attache surtout à bien observer et à décrire aussi fidèlement que possible l’aspect immédiat et l’évolution clinique des lésions produites sur le blessé par l’accident ou l’arme vulnérante : ensuite elle cherche l’explication causale ou pathogénie des lésions : elle s’efforce d’expliquer « comment » ces lésions se sont produites et « pourquoi » elles évolueront dans tel ou tel sens, favorable ou fatal, suivant les cas; on conçoit aisément que cette seconde partie de la pathologie chirurgicale sera forcément bien plus hypothétique et prêtera plus facilement au système construit a priori que la première. La pathologie descriptive, toute objective et plus simple, puisqu’elle se contente de décrire comment les choses se présentent, sans trop en rechercher le pourquoi, est déjà très précise et très avancée chez les premiers auteurs grecs que nous possédons, c’est-à-dire ceux de la collection hippocratique : au contraire la pathogénie ou pathologie explicative est encore, chez eux, le plus souvent, très enfantine à nos yeux modernes : la raison de cette différence est évidente; nous ne pouvons en effet proposer une « explication » des phénomènes vitaux qu’en faisant des emprunts aux données acquises par les autres sciences physiques; nous ne saurions donc nous étonner que ces premières tentatives d’interprétation de phénomènes morbides que nous savons aujourd’hui être en réalité aussi complexes que la fièvre ou la suppuration par exemple, soient encore bien rudimentaires quand l’ensemble des autres sciences de la nature sont, elles aussi, dans l’enfance; il en sera de même jusqu’à une époque toute voisine de la

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nôtre, et l’on peut dire que c’est à peine depuis une ou deux générations que les « explications» pathogéniques reposent en médecine sur des bases scientifiq ues sérieuses.

Il est intéressant de remarquer que la distinction nettement tranchée entre médecin et chirurgien qui nous paraît aujourd’hui toute naturelle et presque évidente, n’existait pas dès le début, au moment où les sciences médicales se sont constituées, c'est-àdire en Grèce, entre le ve et le ive siècle avant J. -G. Dans les ouvrages qui constituent la collection hippocratique, nous le verrons, on ne trouve nulle part de différence expressément signalée entre celui qui pratique le traitement des maladies par le régime et les médicaments et celui qui soigne les blessés avec ses mains et des instruments. Ce furent certainement les progrès techniques de la chirurgie, la difficulté croissante par conséquent d’en connaître très bien par expérience personnelle les applications pratiques sans être spécialiste et aussi évidemment les qualités particulières que rendait indispensable l’exécution d’opérations plus délicates, qui séparèrent peu à peu le médecin du chirurgien et firent de celui-ci un « spécialiste » reconnu comme tel.

Née de l’empirisme pur, comme toute la médecine, la pratique chirurgicale s’est élevée à la dignité d’une technique raisonnée (ce qui est justement le vrai sens du mot « techné » chez les Grecs), en s’incorporant au reste de la science médicale qui se constituait alors. Il est même très probable, quand on y réfléchit, que la chirurgie a dû jouer un rôle très important dans cette « laïcisation » des pratiques - médicales qui doit rester, à nos yeux d’Occidentaux, comme l’un des plus beaux titres de gloire des médecins grecs du ve siècle avant J. -G. Ge sont eux, en effet, qui eurent l’incomparable mérite de comprendre les premiers que des principes généraux sont indis-

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pensables à l’établissement de toute véritable connaissance scientifique; par son côté expérimental, par l’évidence de ses résultats dans certains cas et l’interprétation mécanique assez simple que l’on peut souvent donner de ceux-ci, la chirurgie a certainement dû contribuer beaucoup à éliminer toute intervention d’une cause surnaturelle dans l’explication de la production des phénomènes morbides et des résultats de leur traitement : or cette élimination du mystique est justement la première condition de la constitution d’une médecine scientifique.

Grâce à leur absolue confiance dans la force de l’intelligence humaine, les Grecs créèrent les sciences ou, plus exactement, ils en posèrent, les premiers, les bases essentielles, en coordonnant des ensembles de faits d’observation ou d’expérience jusque-là épars et diffus, en cherchant à découvrir quels sont les caractères communs à tous ces faits et les liens logiques qui les unissent entre eux, en s’efforçant de dégager ainsi les « causes » qui les conditionnent et permettent d’en tenter une explication d’ensemble et surtout de les prévoir, en ayant soin d’écarter, par principe, l’intervention de toute cause surnaturelle. Que par la suite, la valeur des idées ou principes généraux, et en conséquence celle du pur raisonnement logique, ait été surestimée par les Grecs, c’est ce qu’on ne saurait contester, tout en rendant le plus éclatant hommage au génie de ce peuple extraordinaire : entraînés probablement par leurs succès dans les mathématiques pures qu’ils venaient justement de réussir à dégager des notions purement empiriques concernant les nombres et les grandeurs que l’on connaissait depuis longtemps, ils ont certainement cru trop facilement que même dans les sciences où l’observation et surtout l’expérience ne doivent jamais cesser de jouer le rôle essentiel, les grands principes théoriquement abstraits de l’ensemble des

phénomènes et qui sont, au début, toujours construits à l’aide de vagues analogies ou même de pures imaginations, pouvaient permettre de découvrir, en raisonnant a priori , des vérités particulières; or c’est là, nous le savons, une très grave erreur. Ils ont été ainsi amenés trop souvent à négliger de recourir à l’expérience et à l’observation de faits suffisamment nombreux, contrôlés les uns par les autres et rejetés par une critique impitoyable lorsqu’ils étaient contraires à l’expérience; il faut bien savoir reconnaître les défauts de ceux que l’on aime et que l’on admire le plus. Mais cette remarque s’applique surtout à l’ensemble de la médecine et de la biologie des Grecs : pour le cas particulier de la chirurgie, qui doit seule nous occuper ici, ce défaut est beaucoup moins sensible. Si la pathologie chirurgicale des auteurs grecs est le plus souvent naïve dans ses explications pathogéniques, comme toute leur médecine « explicative », par contre leur description de blessures, de fractures, de luxations sont presque toujours excellentes, faites d’observation aiguë et exprimées dans une langue admirablement précise et leur pratique chirurgicale contient déjà des parties qui ne vieilliront pas, comme j’aurai plus tard l’occasion de le montrer.

Pour étudier l’histoire de la chirurgie dans le passé, nous avons à notre disposition des documents variés : ce sont quelquefois des pièces anatomiques ou des instruments conservés ou des représentations figurées,- enfin des documents écrits, soit surtout des ouvrages techniques composés par des spécialistes, plus rarement des ouvrages non spéciaux faisant allusion à des pratiques chirurgicales. 11 est bien certain que la valeur de ces différentes sources n’est pas la même : les documents évidemment les plus

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précieux, mais aussi les plus rares malheureusement, sont les pièces anatomiques : tels, par exemple, ces crânes préhistoriques portant des traces de trépanations faites certainement du vivant de l’individu, comme en témoigne la cicatrisation osseuse sur les bords de la perte de substance crânienne. Les instruments très anciens conservés intacts, tels ceux trouvés en Egypte et surtout ceux d’Herculanum et de Pompéi, ont aussi une grande valeur. Les représentations figurées (quelques peintures égyptiennes et grecques et des illustrations de manuscrits anciens) sont, tout compte fait, plus curieuses que réellement instructives, soit parce qu’elles ne représentent que des actes chirurgicaux insignifiants ou d’un intérêt Irès secondaire (saignée ou circoncision, par exemple), soit parce qu’elles sont très peu exactes et d’une interprétation souvent bien discutable.

Ce sont donc presque uniquement les ouvrages écrits qui nous permettent de nous représenter le mieux ce que pouvait être la pratique chirurgicale chez les anciens et même jusqu’à une époque assez rapprochée de la nôtre, jusqu’à la Renaissance par exemple; mais pour tirer parti de ces documents écrits, il faut être prudent et leur appliquer une sévère critique : c’est qu’en effet leur explication ne laisse pas que d’être assez souvent difficile. Le sens des mots n’est pas toujours bien précisé; les auteurs décrivent parfois sous un seul nom des choses très différentes qu’ l importe de distinguer; ils ne retracent que des descriptions laconiques d’opérations dont nous serions bien désireux de connaître les détails : ils ne disent pas toujours clairement si l'opération dont ils parlent a été réellement faite ou si c’est seulement une proposition théorique qui n’a pas été pratiquement mise à exécution ; ils se copient les uns et les autres, presque toujours sans se citer, et il est fort difficile, sinon même parfois impossible,

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d’assigner à un auteur déterminé la place qu’il mérite probablement dans l’invention de tel ou tel procédé.

Nos prédécesseurs, à ce point de vue, n’étaient pas si difficiles : ils parlaient de la chirurgie d’Hippocrate, comme si tout ce qu’il y a de chirurgical dans la vaste collection réunie sous son nom, avait été écrit par un seul médecin génial qui aurait découvert un beau jour la médecine et la chirurgie, comme Homère avait composé, en se jouant, l’Iliade et l’Odyssée.

Nous savons aujourd’hui qu’il est à peu près impossible de reconnaître ce qui appartient réellement à Hippocrate dans le « Corpus » touffu et hétérogène qui nous est parvenu sous son nom. Ces attributions de découvertes à des individus déterminés n’ont d’ailleurs aucun intérêt dans un passé aussi lointain, puisqu’il s’agit, en règle générale, d’hommes dont nous ignorons à peu près tout, sauf le nom; et même à des époques bien plus rapprochées de la nôtre, il est toujours très difficile d’attribuer avec certitude à tel ou tel chirurgien le mérite entier d’une invention ou d’un progrès technique. Ce qui est bien plus intéressant, c’est de rechercher quel était l’état de la chirurgie à une époque déterminée de l’histoire, dans la mesure où nous pouvons le faire avec quelque certitude, ce qui n'est déjà pas si fréquent ni si facile. Encore une fois, notre but est ici de retracer l’évolution d’une œuvre collective où le rôle des individus doit être laissé résolument au second plan. Bien du papier a été inutilement noirci pour établir des priorités de découvertes que l’on ne peut solidement prouver et qui sont, au surplus, généralement sans grand intérêt.

Il est évident aujourd’hui pour nous qui pouvons juger historiquement, avec le recul nécessaire, que le

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véritable progrès dans les sciences médicales a consisté avant tout en une continuelle émancipation de l’esprit de l’homme hors des formes de la mentalité primitive, mystique et irrationnelle, et surtout en une difficile et pénible démonstration de la supériorité décisive de la méthode expérimentale sur le raisonnement a priori et les constructions de systèmes. L’histoire retracée à grands traits de l’évolution de la technique et de la pathologie chirurgicales, nous montrera que la chirurgie a joué certainement dans ce progrès d’ensemble un rôle très important, en contribuant beaucoup à libérer l’esprit médical du joug des dogmes et des systèmes ; grâce à sa plus grande objectivité, la chirurgie s’est toujours trouvée placée dans des conditions bien meilleures que la médecine pour démontrer la valeur de la méthode expérimentale, la seule qui soit vraiment, féconde dans l’étude des sciences de la nature.

Je me permettrai de citer, tout au long, un curieux passage, qui fut écrit, en latin naturellement, au début du xive siècle (en 1312) par un chirurgien français Henri de Mondeville (édition Nicaise, p. 117). « La chirurgie est supérieure à la médecine puisque : 1° elle guérit des maladies difficiles, dans le traitement desquelles la médecine est impuissante ; 2° elle guérit des maladies qui ne guériraient par aucun autre moyen, ni d’elles-mêmes, par la nature, ni par la médecine; la médecine en effet ne guérit aucune maladie avec assez d'évidence pour qu’on ne puisse dire qu'elle se serait guérie sans son concours ; 3° les œuvres de la chirurgie sont visibles et manifestes, tandis que celles de la médecine sont cachées, ce qui est fort heureux pour bien des médecins; car s’ils ont commis quelque erreur sur leur malade, celle-ci n’est pas évidente et s’ils le tuent, ce n’est pas à découvert. Mais une faute de la part d’un chirurgien apparaît fort clairement et on ne peut l’imputer ni à

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la nature, ni à la force de résistance (virtus) du malade, ni s’excuser ainsi ou accuser quelque autre ».

Mondeville va peut-être un peu loin et son ton n’est pas sans quelque violence agressive : c’est qu’à son époque, la lutte était chaude entre médecins et chirurgiens; elle devait du reste continuer, toujours avec la même âpreté, pendant près de cinq siècles, comme j’aurai l’occasion de le montrer dans cet ouvrage. Reconnaissons cependant que si on en baisse légèrement le ton, comme il convient aujourd’hui, les paroles du vieux chirurgien français ont conservé en somme une grande partie de leur valeur. Il n’est certes plus question d’opposer l’une à l’autre la médecine à la chirurgie; elles ont heureusement renoncé, depuis longtemps déjà, à se faire une guerre stérile en résultats féconds, comme toutes les guerres : elles tendent au contraire de plus en plus à unir leurs efforts et à se prêter réciproquement leur concours pour mieux soigner les malades : n’est-ce pas le célèbre médecin français Bouchard qui a dit, il y a quelques années : « Quand toutes les maladies tendent à devenir chirurgicales, il serait bon que le médecin devînt un peu chirurgien » ; et encore : « Le vrai médecin de demain, ce sera le chirurgien ». Mondeville aurait certainement approuvé Bouchard et si la mode était encore aux dialogues des morts, on pourrait évoquer une conversation suggestive entre le chirurgien du xive siècle et le médecin que nous avons tous connu; mais cette forme de littérature est aujourd’hui bien désuète et même tout à fait périmée.

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