CHAPITRE PREMIER
PRATIQUES CHIRURGICALES A L’ÉPOQUE PRÉHISTORIQUE ET CHEZ LES PEUPLES PRIMITIFS
En 1873, le Dr Prunières découvrit, dans des fouilles faites en Lozère, des crânes préhistoriques authentiques qui présentaient des signes évidents de perforations régulières, en général de forme elliptique, et certainement faites avec un instrument, c’est-àdire des trépanations. Le chirurgien français Paul Broca, l’illustre fondateur de l’anthropologie, s’intéressa aussitôt à cette remarquable découverte dont il comprit tout l’intérêt et avec Prunières étudia scientifiquement ces crânes préhistoriques trépanés. Les conclusions des recherches de Broca et de Prunières furent que ces crânes pouvaient être divisés en deux classes : 1° Ceux dont la trépanation avait été faite après la mort et qui naturellement ne présentent pas grand intérêt au point de vue chirurgical ; 2° Ceux dont les trépanations avaient été certainement exécutées du vivant de l’individu, comme le prouvait, de façon indiscutable, la cicatrisation osseuse des bords de la perte de substance crânienne : dans certains cas même la survie avait été longue puisque la cicatrisation osseuse était depuis longtemps achevée et très régulière. Chose intéressante, sur plusieurs crânes préhistoriques on trouva simultanément des traces
Fig. 1. — Crâne préhistorique présentant une trépanation (Lozère); en arrière, on voit, que la cicatrisation des bords de la plaie osseuse est depuis longtemps achevée: en haut, le crâne a été ^ trépané de nouveau après la mort (d’après Cartailhae).
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(l’une trépanation faite du vivant du sujet (cicatrisation des bords) et aussi des trépanations faites après la mort, comme si le crâne du trépané guéri et survivant à son opération, devenait plus tard, lors de sa mort, un objet particulièrement précieux dont on détachait des rondelles pour en faire des amulettes (Broca). Dans la Lozère, le nombre de ces crânes
préhistoriques trépanés est considérable; en effet de 1873 à 1884, Prunières put en trouver 167 exemplaires. Ailleurs au contraire cette curieuse mutilation paraît tout à fait inconnue ou très rare. Les trépanations sont pariétales ou occipitales, presque jamais frontales; on les rencontre souvent, mais non uniquement, sur des crânes d’enfants ou de jeunes gens; à partir de l’âge du bronze, les trépanations deviennent de
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plus en plus rares, pour disparaître complètement à l’époque gallo-romaine.
Il était donc bien établi par ces intéressantes recherches que les hommes préhistoriques savaient pratiquer, quelquefois avec succès, sur le vivant la trépanation du crâne. Des découvertes plus récentes, faites au Pérou, de crânes préhistoriques également porteurs de trépanations, vinrent confirmer entièrement les conclusions de Broca et de Prunières. Il est intéressant d’ajouter que des explorateurs au Pérou (Bardelier) purent constater récemment, en 1894, que les « sauvages » actuels pratiquaient encore cette opération de la trépanation avec des instruments de pierre; ils ont, selon toute vraisemblance, conservé les procédés mêmes dont se servaient déjà, dans ces contrées, leurs ancêtres préhistoriques.
Il semble probable que les hommes de l'âge de pierre utilisaient pour pratiquer les trépanations, soit un procédé par usure progressive de l’os, enlevant celui-ci lamelle par lamelle avec un silex très tranchant, comme le font encore les « sauvages » des Iles Loyalty (Samuel Ella), soit par une percussion faite avec un gros caillou sur un silex tranchant servant de ciseau (crânes péruviens); dans ce cas, ils employaient le procédé dont nous nous servons encore aujourd’hui souvent en chirurgie osseuse, quand il s’agit de faire l’ouverture d’une cavité osseuse avec le ciseau et le maillet. Peut-être aussi recouraient-ils à un véritable sciage de l’os par mouvement de va-etvient, comme le pense G. de Mortillet. Les trépanations faites par les sauvages péruviens ou polynésiens de nos jours, guérissent souvent (Samuel Ella) : elles ne s’accompagnent d’accidents mortels, dus à une méningite, que si la dure-mère a été intéressée : toute l’habileté de l’opérateur, dans ces cas, consiste donc à ne pas léser cette membrane protectrice, heureusement assez épaisse, comme l’indique son nom.
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Plus récemment, Manouvrier (1895) a trouvé sur certains crânes préhistoriques découverts en Seine-et- Oise (près d’Epône), au niveau de la partie supérieure de la voûte crânienne, des cicatrices osseuses très régulières en-forme de T qu’il a appelées « T sincipital » et qui sont certainement dues à une cautérisation très
profonde exécutée du vivant du malade ; il semble que ces crânes ainsi marqués soient surtout des crânes de femme. Hérodote (IV, 187) raconte que de son temps, chez les habitants nomades de 1a.
Libye, il était habituel de faire aux enfants, à l’âge de quatre ans, des cautérisations très profondes aux tempes ou au sommet de la tête ; Hérodote ajoute que les Lybienssont « les mieux portants de tous les hommes» et qu’ils attribuent cette bonne santé à ces cautérisations :
mais Hérodote, qui n’est pas du tout le crédule historien que l’on se figure encore trop souvent, se contente de rapporter cette opinion, sans la faire sienne le moins du monde. Ces cautérisations profondes de la tête sont encore fréquemment employées parles primitifs actuels (aux îles Loyalty, par exemple, Ella, 1874). Elles ont été longtemps recommandées par les chirurgiens grecs (comme Celse le rapporte, livre VII) dans le traitement de certaines affections oculaires : les Arabes et à leur suite les chirurgiens occidentaux du
Fig. 2. — Crâne préhistorique présentant une profonde cicatrice -en T, résultant d’une cautérisation profonde faite pendant la vie. (T sincipital), d’après Manouvrier.
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moyen âge en forent très prodigues Du reste il n’y a pas plus d’une génération, à la fin du xixe siècle, je sais que l’on pratiquait encore à Paris, dans certains hospices, chez des malades atteints d’amaurose avec cécité menaçante, de profondes cautérisations au niveau de la nuque ou des tempes : voici une pratique chirurgicale, du reste parfaitement inefficace, à peine disparue depuis quelques années (si même elle l’est complètement) qui possède de sérieux titres de noblesse, puisqu’on peut en suivre la généalogie en remontant bien au delà des croisades.
On s’est livré à de nombreuses discussions pour établir quel pouvait bien être le but de ces opérations pratiquées par les hommes préhistoriques. Plusieurs opinions furent émises : les uns voulaient y voir de véritables interventions chirurgicales inspirées par l’idée de remédier à certaines lésions crâniennes ou intracrâniennes comme l’épilepsie par exemple : les autres les interprétaient comme des pratiques magiques; d’autres enfin comme des traces de mutilations dues à des supplices.
Aujourd’hui que nous commençons à mieux com-' prendre la mentalité primitive, il nous apparaît comme évident que la première raison invoquée n’est pas recevable : elle suppose chez l’homme préhistorique (ou chez le primitif actuel dont nous avons bien des raisons de le rapprocher à tous égards) des connaissances sérieuses de pathologie crânio-cérébrale et surtout la faculté d’enchaîner des raisonnements logiques basés sur l’expérience, ce qu’il nous est absolument impossible d’admettre ; en effet les nombreuses observations de primitifs actuellement existants, de « sauvages », comme on disait au xviii0 siècle, accumulées depuis cinquante ans et plus, par tant d’explorateurs et de missionnaires, nous autorisent à penser qu’il est absolument inadmissible d’invoquer des raisonnements logico-expéritnentaux analogues
aux nôtres pour expliquer les actes des hommes primitifs. C’est donc commettre une grave faute de méthode que de prêter à ces hommes préhistoriques ou primitifs nos habitudes de raisonnement et notre confiance dans l’expérience qui nous servent à interpréter les faits d’observation, même les plus banals, de notre vie quotidienne.
C’est un bien grand service qu’ont rendu à l’histoire des idées, les sociologues français contemporains (parmi lesquels il faut citerau premier rang Durkheim et Lévy-Brühl) que d’avoir su prouver, par des faits très nombreux, combien la mentalité primitive différait de la nôtre, qui est toute pénétrée, depuis nos premiers pas dans la vie, de logique et de raison. Lévy-Brühl a montré, avec une force singulière, combien les liaisons logiques qui nous apparaissent comme les plus évidentes entre des phénomènes d’interprétation très simple en apparence, étaient inexistantes chez les primitifs : voici, par exemple, des hommes qui trouvent un des leurs, tué, percé d’une flèche dans la brousse et croient fermement que ce n’est pas du tout cette flèche qui a tué leur compagnon, mais que c’est un homme d’une autre tribu (qui, au moment même du meurtre, se trouvait cependant à plusieurs lieues de là, comme ils le savent très bien) en lui jetant un « sort » ou un « malélice » ; comment pourrions-nous, avec la moindre vraisemblance, attribuer à ces hommes des raisonnements logiques basés sur l’expérience, analogues à ceux que nous faisons tous les jours et à chaque moment, sans même y penser? On peut donc considérer aujourd’hui cette question comme scientifiquement résolue : la mentalité primitive est orientée dans un sens tout à fait différent de la nôtre. Les primitifs sont « imperméables à l’expérience », comme le dit si bien Lévy- Brühl, à un degré surprenant; c’est un fait essentiel qu’il faut avoir toujours présent à l’esprit, quand