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LA SCIENCE ET LE SENTIMENT RELIGIEUX

La science suffit-elle à l'esprit humain ? Il faudrait pour cela que la conscience ne nous révélât point ce qui doit être, tandis que la science se limite méthodiquement à l'étude de ce qui est. Elle étudie le phénomène, en tant qu'il modifie notre sensibilité, non l'activité créatrice elle-même dont elle détermine les conditions, mais suppose déjà les énergies constituées et dirigées en tel ou tel sens. Il y a là, d'ailleurs, une équivoque. Ou l'on entend par science la description des phénomènes et de leurs conditions, et, en ce sens, il peut y avoir science tout aussi bien des phénomènes religieux que des phénomènes physiques et chimiques ^ ; ou l'on prend ce mot dans son sens exact et rigoureux, et il n'y a science que de ce qui peut se traduire en formules mathématiques. Or tout ce qui est d'ordre qualitatif, idéal, ne pourra jamais se chiffrer; on ne saurait exprimer en chiffres la beauté morale, la noblesse d'un caractère, à fortiori le sentiment du parfait.

Que l'on interroge, d'ailleurs, les savants eux-mêmes, et l'on verra s'ils se croient tenus à nier les sentiments qui ne peuvent être enfermés dans les abstractions scientifiques. Qu'on veuille bien lire le remarquable chapitre « Science et Religion », en tête des « Premiers principes » du positiviste et évolutionniste Herbert Spencer.

Et si Ton répond qu'H. Spencer était un psychologue, un idéologue, si Ion réclame un savant qui ait manié non les abs-

I. Cf. Le sentiment religieux, chap. vr de l'ouvrage déjci cité du positiviste Ribot : la Psychologie des sentiments.

tractions, mais les réalités, qu'on se reporte, par exemple, au discours de Pasteur lors de la réception à l'Académie française. « La notion de l'infini, dit-il, a ce double caractère de s'imposer et d'être incompréhensible... Cette notion positive et primordiale, le positivisme l'écarté gratuitement, elle et toutes ses conséquences, dans la vie des sociétés. La notion de l'infini dans

le monde, j'en vois partout l'inévitable expression Tant que

le mystère de l'infini pèsera sur la pensée humaine, des temples seront élevés au culte de l'infini, que le Dieu s'appelle Brahma, Allah, Jéhova ou Jésus Les Grecs avaient compris la mystérieuse puissance de ce dessous des choses. Ce sont eux qui nous ont légué un des plus beaux mots de notre langue : En-theos : un dieu intérieur. La grandeur des actions humaines se mesure à l'inspiration qui les fait naître... Heureux celui qui porte en soi un dieu, un idéal de beauté et qui lui obéit : idéal de l'art, idéal delà science, idéal des vertus de l'Evangile. Ce sont là les sources vives des grandes pensées et des grandes actions. Toutes s'éclairent des reflets de l'infini. »

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