‹ L'évolution de la France agricoleChapitre 13 sur 63 · DE L'ÉCONOMIE DOMESTIQUE A L'AGRICULTURE INDUSTRIALISÉE · texte numérisé non relu

DE L'ÉCONOMIE DOMESTIQUE A L'AGRICULTURE INDUSTRIALISÉE

I. L'ancienne économie familiale. — Ses caractèros. — Sa transformation. — Les survivances.

H. Le passage à l'agriculture moderne. — Les impôts; les marchés urbains; le progrès technique au xviii" siècle. — Les transports; les applications du froid industriel. — La concurrence étrangère; la crise agricole; le marché mondial. — La concurrence de l'industrie. — Les conséquences de la crise, le protectionnisme, son iniluence démoralisante et ses inconvénients économiques.

IIL Les nouvelles techniques. — Le rôle des engrais; la loi du rendement non proportionnel. — La mécanique agricole. — Les irrigations, le dry farming. — La lutte contre les intempéries. — Ijes procédés de sélection.

IV. L'agriculture industrialisée. — La domination du capital.

Une étude du mouvomenl social dans ragriculiure doit nécessairement s'appuyer tout d'abord sur Tobservation des conditions économiques de la produc-

L'kVOLUTION DK la FHANCE A.GBIGOLK. 1

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lion et de l'échange. Ce n'est pas, en effet, sous la pression d'une force interne que la vie agricole a évolué. Isolées, livrées à elles-mêmes, les classes rurales auraient maintenu les formes primitives de leur organisation familiale et féodale parce que Texploitation agricole peut facilement constituer un ensemble qui se suffit à lui-même, qui produit tout ce qu'il consomme. Si elles sont entrées dans la communauté économique, se spécialisant, jouant leur rôle dans la division du travail, participant à réchange national et mondial des produits, à la vie politique et au progrès des idées, c'est que des forces extérieures ont agi sur elles par persuasion ou par contrainte.

La cause essentielle, sinonja première dans Tordre historique, des modifications sociales que nous observerons, c'est la transformation des conditions de vente à mesure que les marchés urbains se développent et que les moyens de transport perfectionnés permettent de solliciter des régions rurales de plus en plus éloignées. L'amélioration des méthodes de culture est elle-même liée au progrès des sciences et des techniques qui a été réalisé dans les milieux industriels. La vie des hommes de la campagne a changé, elle se transforme encore sous nos yeux, parce qu'elle subit l'influence du milieu économique dans lequel elle baigne et l'on pourrait dire dans lequel elle se fond. On donne à cette observation son expression la plus générale, lorsqu'on dit que l'agriculture est passée de l'économie domestique ou familiale à l'économie commerciale et capitaliste.

l. — L'ANCIENNE ÉCONOMIE FAMILIALE

L'exploitation agricole d'autrefois constituait un groupe fermé, où les produits étaient consommés par ceux-là mêmes qui les avaient créés, récoltés, approvisionnés, où réchange avec d'autres producteurs était réduit à presque rien et prenait généralement la forme du troc, les produits s'échangeant contre d'autres produits sans l'intermédiaire de la monnaie. Le domaine rural assurait au propriétaire et à ses ouvriers le vivre et le couvert et leur fournissait encore les matières premières qu'ils transformaient eux-mêmes en vêtements, en meubles et en outils; ils n'avaient guère à tirer du dehors que du fer et du sel. La villa romaine a réalisé à l'état parfait ce type d'institution économique que Proudhon a décrit, on dirait mieux a chanté, tant il y a d'enthousiasme dans ce passage que nous empruntons aux premières pages de son opuscule sur la Banque d échange :

« Parlez-moi de la propriété romaine. Là, le père de famille, personnage consulaire ou consul désigné, vivait, nourrissait les siens du vieux champ patrimonial ; il tirait toute sa consommation du travail rustique; il ne demandait rien à personne, vendait peu, achetait encore moins, méprisant le commerce, le change et la banque, et tournant ses spéculations à l'agrandissement de sa terre, à l'extension de son domaine. Alors la propriété existait véritablement... Le principe et la fin de la [propriété était le propriétaire : le propriétaire était àlui-mômc production, circulation et débouché: il vivait on soi, par soi et pour soi.

« Parlez-moi do la propriété féodale, qui a duré jus-

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qu'en 89 ; qui s'était propagée, enracinée profondément parmi les bourgeois et les paysans; mais qui, depuis soixante ans, a subi, jusque dans les campagnes, des modifications si profondes.

« Ici encore, et combien parmi nous Tout pu voir, le principe de la division des industries existant à peine, la propriété était tout; la famille était comme un petit monde fermé et sans communications extérieures. Les mêmes mains semaient le blé, le faisaient moudre et le faisaient cuire. Les hommes étaient tout à la fois vignerons, bouviers, laboureurs, bouchers. Ils savaient la maçonnerie, la charpente, le charronnage. Les femmes étaient cardeuses de laine, peigneuses de chanvre, fdeuses, tisserandes, couturières. On passait des années entières presque sans argent; on ne tirait rien de la ville; chacun chez soi, chacun pour soi; on n'avait besoin de personne. La propriété était une vérité; Thomme par la propriété était complet. »

Cette vie patriarcale, cette indépendance qui s'allie à une discipline rigoureuse sous l'autorité absolue du propriétaire, maître des gens comme des choses, ce fut aussi l'idéal de Le Play et il est assez curieux de rapprocher le révolutionnaire Proudhon du chef des conservateurs, de l'apôtre de la paix sociale. La « famille-souche », prônée par Le Play, a besoin, pour se maintenir, d'un régime de propriété très voisin de celui que décrivait Proudhon. On sait que ces groupements de famille ont aujourd'hui complètement disparu; déjà au temps de Le Play on n'en trouvait plus quelques exemples que dans des régions reculées; lui-même, il a assisté à la dislocation et à la ruine de cette fameuse famille des Mélouga, victime du Gode civil, qu'il avait prise comme sujet

d'étude. Cette désagrégation d'une famille et d'une propriété sous Tinfluence de notre régime successoral était achevée vers 1870. On peut considérer que c'est la date extrême où Ton trouvait encore en France des exploitations réalisant d'une iaçon à peu près complète le type théorique de l'économie familiale.

Quant à la masse des petits paysans, leur indépendance vis-à-vis du marché avait été atteinte depuis longtemps. On se souvient sans doute du passage souvent cité de Sismondi où il déclare au contraire :

« Le bonheur rural, dont Thisloire nous présente le tableau dans les temps glorieux de Tltalie et de la Grèce, n'est pas non plus inconnu à notre siècle. Partout où l'on retrouve des paysans propriétaires, on retrouve aussi cette aisance, cette sécurité, cette confiance dans l'avenir, cette indépendance qui assurent en même temps le bonheur et la vertu. Le paysan qui fait avec ses enfants tout l'ouvrage de son petit héritage, qui ne paie de fermage à personne au-dessus de lui, ni de salaire à personne au-dessous, qui règle sa production sur sa consommation, qui mange son propre blé, boit son propre vin, se revêt de son chanvre et de ses laines, se soucie peu de connaître les prix du marché... Il lui a suffi de donner peu de moments de travail pour mettre en terre le noyau qui, dans cent ans, sera un grand arbre, pour creuser l'aqueduc qui séchera à jamais ses champs, pour former le conduit qui lui amènera une source d'eau vive, pour améliorer, par des soins souvent répétés, mais dérobés sur ses instants perdus, toutes les

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espèces de végétaux et d'animaux dont il s'entoure. . . » C'est un tableau que l'on croirait non pas copié sur nature, mais imité de Jean-Jacques; comme le philosophe de Genève, Sismondi parfois poussait un peu loin Toptimisme. La situation qu'il décrit avec tant de complaisance aurait pu difficilement passer pour générale à l'époque où ont été publiées ses Eludes sur réconomie politique, c'est-à-dire en 1837. Il y avait déjà longtemps que le paysan avait été obligé de se préoccuper du marché, du cours des denrées et des obstacles que le Gouvernement avait dressés pour empêcher la hausse du prix des grains.

Toutefois ce passage de l'économie de famille à l'économie nationale s'est fait si lentement qu'on ne peut être surpris de constater qu'il n'est pas absolument achevé et de retrouver dans l'organisation rurale de notre temps des survivances du passé. On ne rencontrerait plus aujourd'hui en France une seule exploitation, grande ou petite, dont le propriétaire pourrait, à juste titre, se vanter de ne rien donner, de ne rien devoir à d'autres qu'aux siens, groupés autour de lui, et de les faire vivre pleinement avecles seules ressources de son sol. Mais nos paysans se souviennent, sans doute, de leur isolement d'autrefois, quand ils tiennent encore à cultiver les céréales et les légumes dont ils se nourriront, quand ils récoltent chez eux le foin de leurs vaches, quand ils ramassent le bois de leur chauffage, quand ils construisent de leurs mains ou réparent leur maison et leurs outils, quand ils paient en farine ou en huile le travail du meunier à qui ils ont porté leurs grains ou leurs olives, quand ils sacrifient leur temps et leur peine pour épargner un déboursé d'argent.

Ceci doit être noté; car voilà l'explication de cette résistance prodigieuse qu'ils opposent aux crises qui les ont accablés tant de fois. Excepté dans quelques régions, celles de la viticulture notamment, où la spécialisation a été poussée à Textreme, ils gardent le moyen de vivre presque sans rien acheter, du moins pendant un temps relativement assez long. Que Ton songe à la misère soudaine des ouvriers de Tindustrie quand le chômage les atteint et Ton sentira qu'il existe encore une profonde différence entre l'organisation sociale de l'agriculture et celle de l'industrie.

Nous constatons par des observations multipliées que le paysan a quitté le régime primitif de la production familiale et toute cette étude montrera à quel point il est entré dans la société capitaliste, mais la rupture n'est pas définitive et absolue comme elle l'est pour le prolétaire de l'atelier. Les liens qui rattachent le paysan à la terre, à la nature plus forte que les sociétés, ont été détendus, non pas brisés; menacé par les tourmentes économiques, il peut se réfugier dans son domaine comme dans un îlot, s'unir à la terre qui le nourrit, reconstituer pour un temps son isolement d'autrefois et se barricader chez lui contre les menaces et les sollicitations du dehors. Disons plus exactement que beaucoup d'entre eux pourraient encore le faire et que quelques-uns dans les pays pauvres et arriérés sont, en fait, assez indépendants du marché; môme après cette atténuation cela est très important à retenir. Nous sommes, comme on le

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dit à tout propos, dans une période de transition; l'expression est parfaitement justifiée quand on rapplique au monde agricole. La transition devient maintenant plus rapide. Elle entraîne des masses nombreuses; mais elle laisse en arrière des traînards qui, par inertie, restent attachés aux habitudes anciennes.

Multiples sont les raisons qui ont provoqué Tentrée des paysans dans l'organisation moderne du travail et de réchange. Pour les démêler et les classer suivant leur importance et leur ordre chronologique, il faudrait disposer de documents plus complets, car le mouvement dale de cette époque lointaine où l'industrie a commencé à se concentrer dans les villes et l'histoire agronomique reste à écrire. A défaut de précisions certaines et nombreuses, nous pouvons du moins rappeler quelques déductions générales.

L'exploitation agricole isolée avait à souffrir l'assaut de ses voisins guerriers; pour acheter quelque tranquillité, le propriétaire dut payer tribut à ceux qui lui offrirent ou lui imposèrent leur protection. D'abord payées en nature, c'est-à-dire en produits du sol ou en corvées, les prestations furent transformées en impôts payés en espèces. A mesure que les exigences du fisc grandirent, la nécessité s'imposa de plus en plus aux paysans de transformer en argent les denrées de leur cru.

Au marché, c'est-à-dire à la ville, les artisans leur ofTraient des marchandises, généralement meilleures

OU moins coûteuses que celles qu'ils savaient fabriquer et des objets de luxe qu'ils ne pouvaient se procurer par eux-mêmes. Ainsi ils furent amenés à réserver une partie de leurs exploitations à la production de marchandises, de denrées destinées à la vente.

Cette production en vue du marché va croissant à mesure que les villes se développent et que leurs habitants, devenus de purs citadins, gens de métier, fonctionnaires, commerçants ou banquiers, sans propriété foncière, doivent faire appel pour leur alimentation aux produits de territoires ruraux de plus en plus étendus. Les marchés urbains exercent leur attraction sur les cultivateurs des régions d'alentour.

A la fin du xviir siècle, l'évolution est déjà avancée. Sans doute la grande masse des propriétaires garde encore une certaine indépendance économique ; mais à côté des propriétaires, il y a d'autres producteurs qui ne sont plus libres, ce sont les colons, fermiers ou métayers. Le fermage qui a succédé au bail à cens, à Temphytéose (ces prêts de terre à si long terme qu'ils équivalaient presque à la propriété), le fermage, dont la durée est allée constamment en diminuant jusqu'aux baux trop courts de six et neuf ans dont les agronomes se plaignent, suppose nécessairement un paiement d'argent et une production de denrées pour le marché. Il fait apparaître un des premiers éléments de la production capitaliste, la séparation du travailleur et des moyens de travail. Le fermier, le métayer ne sont plus que des entrepreneurs de culture.

Les relations entre la ville et la campagne se multiplient. Si rudimentaires qu'ils nous paraissent aujourd'hui, les moyens de communications et de trans-

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ports de l'Ancien Régime commençaient à brasser la masse rurale, à la mettre en état d'accueillir les nouveautés. Et, ne l'oublions pas, le progrès technique a été considérable dans la seconde moitié du xviii'' siècle. Introduction de cultures nouvelles, spécialisation de certaines régions, amélioration des méthodes de travail et des outils, tentatives d'amélioration du commerce des produits agricoles, par là il faut entendre surtout la simplification des obstacles douaniers, tels ont été, sous l'inspiration des Physiocrates, les efforts des hommes de gouvernement et des agronomes réunis dans les Sociétés d'Agriculture. D'autre part la population tend à s'accroître. Les prix se relèvent. On est au début d'une période de prospérité.

Mais nous ne sommes pas encore dans le régime moderne de l'économie rurale. En agriculture comme en politique, le xviii^ siècle, c'est l'Ancien Régime. Pour que l'évolution dont nous avons noté les premiers symptômes s'accomplisse, il faudra d'abord que l'industrie soit entrée elle-même pleinement dans le système capitaliste. Alors, par la production à bas prix d'objets manufacturés qui tuera les petites industries paysannes, par l'organisation de grands marchés urbains toujours affamés, par la création des voies ferrées qui étendront la clientèle des paysans, par le progrès des moyens de communication qui diffuseront les améliorations techniques, par l'accroissement des charges fiscales qui pèseront sur les paysans, la grande industrie manufacturière de- la seconde moitié du xix° siècle obligera l'agriculture à imiter ses procédés, à se spécialiser, à diminuer ses prix de revient, à s'organiser commercialement. Le rapport ancien entre l'agriculture et l'industrie se trouvera

renversé. Les grands manufacturiers attireront à eux la main d'oeuvre et les capitaux; soit qu'ils mettent en œuvre les produits agricoles dans leurs usines, soit qu'ils leur fournissent les engrais chimiques et les machines, ils domineront les paysans inorganisés; unis aux commerçants, ils exerceront sur la législation une influence prépondérante et détourneront à leur profit la plus grosse part des budgets; la puissance économique et politique passera dans leurs mains. Le progrès que l'agriculture a réalisé grâce à l'industrie, elle l'a payé de son indépendance.

Il est bien évident que le développement des manufactures et des grandes villes n'eût pas été possible sans la création d'un système de transports très supérieur à celui de l'Ancien Régime et tel qu'il a été réalisé par l'invention des chemins de fer. De même, pour l'agriculture, c'était là une condition essentielle de son développement. Les denrées agricoles ont généralement une faible valeur sous un volume encombrant et pour un poids élevé. Le charroi par roule n'est utilisable qu'à de faibles distances; seuls les canaux permettaient autrefois aux agriculteurs d'atteindre des marchés éloignés. Mais la voie fluviale ne dessert qu'un nombre restreint de marchés et de régions agricoles. D'autre part, si les transports sur les canaux sont peu coûteux, ils sont trop lents. La supériorité du chemin de fer apparaît avec évidence. A mesure que les voies ferrées ont couvert le pays de ce réseau dont les lils viennent se nouer à Paris, des régions nouvelles sont entrées dans la sphère

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d'influence du régime capitaliste. Les rails posés sur le sol, ce sont les lignes d'investissement du capitalisme dans les pays agricoles.

Mais ce n'est pas tout que de transportera bas prix des marchandises pesantes. Il est un grand nombre de produits de la ferme qui ne supporteraient pas des transports de longue durée. La viande abattue, le lait, les fruits et les légumes frais n'arrivent pas sur le marché en bon état de conservation quand le transport dure plus d'un certain nombre d'heures, à moins que des précautions spéciales ne soient prises. On sait que de grands progrès ont été réalisés pour le transport des denrées périssables depuis une dizaine d'années par l'utilisation scientifique du froid industriel. Depuis 1008, des « Congrès internationaux du froid » ont été tenus pour répandre la connaissance de ses applications pratiques. Des bateaux et des wagons frigorifiques permettent aux viandes et aux fruits de supporter de longs trajets; dans les centres de consommation des magasins frigorifiques prolongent encore la durée de conservation des approvisionnements.

Bien que la découverte de la production industrielle du froid soit due à des Français, Tellier (1863), Cailletet, Raoul Pictet (1875), la France s'est laissée dépasser dans les applications pratiques par des pays comme le Canada, la Californie, la Nouvelle-Zélande, l'Australie, le Cap, pour qui, il est vrai, l'utilisation des procédés frigorifiques se présentait comme une véritable nécessité. Nous n'avons encore qu'un très petit nombre de wagons à basse température ou simplement aérés, à peine quelques entrepôts spécialement destinés à la conservation des denrées ali-

menlaires. Ceux des producteurs, d'ailleurs, qui ne croient pas avoir intérêt à employer les applications du froid industriel s'efforcent de maintenir dans la masse des consommateurs le sentiment de défaveur qu'elle paraît manifester pour les denrées frigorifiées. Le faible développement chez nous de cette industrie nouvelle qui peut si largement étendre ses débouchés s'explique tout d'abord par cette politique de myope des protectionnistes qui n'ont voulu voir que le marché national et qui, pour le défendre contre l'étranger, l'ont laissé enserrer par les barrières douanières. Du moment que notre agriculture devait renoncer à exporter, il n'y avait pas lieu de songer à créer chez nous les instruments perfectionnés d'un trafic d'exportation.

On n'avait pas compté sur le développement de production de l'agriculture industrialisée, sur l'augmentation des rendements qui nous a fait devenir exportateurs de blé et sur le succès de certaines spécialisations. La croissance inattendue de nos cultures fruitières et maraîchères a obligé les jardiniers de Provence et de Gascogne à rechercher à l'étranger, en Angleterre, en Allemagne, en Suisse, même en Russie, des marchés nouveaux. La qualité de leur production leur permettrait d'y triompher de leurs concurrents italiens, s'ils pouvaient compter sur un meilleur régime des transports ; mais, nous le verrons dans le chapiti'e suivant, ils se plaignent très vivement de son insuffisance.

Il faut du moins retenir que le transport rapide à de très grandes distances de produits agricoles, fragiles et de conservation difticih^, ne présente plus d'impossibilité d'ordre technique.

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Ces observations pourraient laisser supposer que l'organisation moderne des transports n'a apporté aux agriculteurs que des avantages dont il leur suffirait daccroître encore la valeur. Il n'en est pas ainsi, on le sait bien. En môme temps que les chemins de fer provoquaient la croissance des villes, c'est-à-dire des centres de consommation, qu'ils étendaient les débouchés des produits agricoles et nivelaient les prix, ils ont rendu possible la mise en valeur des pays neufs, et les progrès de la marine marchande ont dressé devant nos paysans les menaces de la concurrence étrangère. Sur ces marchés que les voies ferrées leur avaient fait atteindre, ils se sont trouvés bousculés, rudoyés, dépouillés par les agriculteurs du monde entier ou par leurs représentants. Tandis que la locomotive ouvrait à nos paysans un marché national, les grandes lignes de navigation rendaient la concurrence internationale et les forçaient à soutenir une lutte inégale.

Les importateurs, en effet, qui venaient partager avec eux les bénéfices des ventes aux populations urbaines profitaient de conditions exceptionnellement favorables, fertilité prodigieuse de la terre et misère paysanne en Russie et dans l'Inde, terres neuves à bas prix, qui ne réclament pas d'engrais et sur lesquelles on pratique avec les machines une culture extensive aux États-Unis et dans l'Amérique du Sud. Accablé par les impôts, par la rente foncière, par les frais de culture que nécessite l'état d'épuisement de sa terre, comment le paysan français aurait-il pu se

contenter des prix que les libres Colons d'Amérique ou les misérables moujiks de la Russie méridionale considéraient comme satisfaisants? A mesure que ses charges augmentaient, il voyait décroître les prix du blé au-dessous même du prix de revient.

On sait quelle a été la durée et l'intensité de la crise agricole, c'est-à-dire de la période de dépression des cours. Le prix de l'hectolitre de froment qui est en moyenne pendant la période 1871-1875 de 23 fr. 70 tombe à 22 fr. 30 de 1876 à 1880, à 19 fr. 40 de 1881 à 1885, à 18 fr. 20 de 1886 à 1890; il s'abaisse encore à 15 fr. 70 en 1893 et l'on admettait à cette époque que le prix de revient était en moyenne de 20 francs. Il est bien évident que ces moyennes de prix n'expriment pas exactement la réalité. On a publié des chiffres applicables à des exploitations déterminées d'où il résulte que le prix de revient pouvait s'abaisser au-dessous de 15 francs, même au-dessous de 10 francs. La dépréciation des cours n'atteignait pas tous les cultivateurs également. Si l'on disposait d'un très grand nombre de renseignements pour toutes les régions et pour toutes les catégories d'exploitations, on s'apercevrait sans doute que, sous prétexte de protéger la masse des producteurs, on a accordé de belles rentes à quelques uns et que, dans l'ensemble, la crise agricole n'a pas été tout à fait aussi désastreuse qu'on l'a dit. Les agriculteurs sont toujours un peu geignards. Mais la baisse des prix n'est pas contestable et il est bien évident qu'elle ne s'est pas produite sans entraîner, pour les uns une diminution de revenus, pour d'autres un réel malaise el la ruine pour quelques uns.

D'autant plus que tous les produits agricoles ont

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été atteints. Les cours du bétail comme ceux du blé ont baissé de 1873 à 1887. D'après le graphique dressé par M. D. Zolla dans ses Études cVéconomie rurale, le prix moyen du kilogramme de viande nette sur le niarché de Paris dépassait en 1873 1 fr. 75 pour le bœuf et le mouton; en 1887, il est inférieur à 1 fr. oO pour le mouton, à 1 fr. 25 pour le bœuf. La crise agricole est aggravée en même temps par la crise viticole, celle-ci accidentelle et dont le régime capitaliste ne doit pas être tenu pour responsable. L'invasion phylloxérique fait tomber la production des vins français de 83 millions d'hectolitres en 1875 à 25 millions en 1879.

M. D. Zolla, sans nier l'action de la concurrence étrangère, veut expliquer la crise agricole par des causes plus générales. « La démonétisation de l'argent à partir de 1873 et la suspension de la frappe libre de ce métal en France à partir de 1876 ont, dit-il, probablement provoqué une crise monétaire universelle. C'est l'or qui est devenu la seule monnaie internationale ayant une puissance libératoire illimitée et il a dû suffire seul aux besoins d'une circulation croissante, alors qu'avant 1873 l'argent pouvait rendre les mêmes services. La masse des métaux monétaires servant à balancer les échanges internationaux a donc diminué, et il est résulté de ce fait une rareté relative de l'or ou une contraction monétaire universelle. Ainsi que cela est toujours arrivé quand les métaux monétaires sont moins abondants par suite d'une moindre production, le niveau général des prix s'est abaissé, et le cours du blé a subi l'influence de cette dépression générale. » Il suffit de rappeler ici l'application qui a été faite de cette théorie économique

sur laquelle nous ne pouvons insister. Nous aboutirions d'ailleurs à cette conclusion que la crise agricole est un phénomène complexe qu'une seule cause ne saurait expliquer, mais que, cependant, la concurrence étrangère a sans doute exercé une influence dominante.

L'objection de M. Zolla que « toutes les fois que les prix s'élèvent, les importations augmentent et qu'elles diminuent au contraire lorsque les cours s'abaissent », ou encore celle-ci que « de 1850 à 1873 les cours du bétail se sont élevés malgré l'augmentation des importations », ces objections sont intéressantes à retenir parce qu'elles servent à établir que les tarifs douaniers n'ont pas l'efficacité que leur attribuent les protectionnistes ; mais elles ne prouvent pas que la concurrence des pays neufs n'ait pas été un des facteurs les plus agissants de la crise agricole. Les faits constatés par M. Zolla signifient seulement que les quantités importées n'ont pas sensiblement dépassé les besoins de la consommation pendant les périodes de hausse des cours. Qu'elles aient ensuite diminué quand ils ont baissé, cela n'est pas pour surprendre; c'est évidemment que les importations devenaient moins avantageuses. Mais on n'est pas pour cela autorisé à affirmer que la baisse est indépendante de la concurrence extérieure.

En effet, la production étrangère agit sur un marché déterminé, le marché français par exemple, non seulement par les quantités qui y sont réellement introduites, mais aussi par la menace des introductions possibles. L'existence sur le marché mondial d'une grosse quantité disponible de blé offerte à bas prix suffit à faire baisser les prix sur le marché français

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au niveau des cours pratiqués sur les marchés voisins, plus exactement au niveau de ces cours augmentés du coût des transports et des droits d'entrée. C'est la théorie des vases communicants; les droits de douane ont seulement pour effet de provoquer une hausse artificielle dans le pays qui s'est soumis au régime protectionniste, hausse artificielle analogue à celle que l'on constate quand les liquides contenus dans les vases sont de densité nettement différente et ne se mélangent pas. Il y a entre les cours du marché anglais et ceux du marché français un écart correspondant aux droits qui frappent le blé introduit chez nous et il ne peut pas y avoir un écart sensiblement plus grand parce qu'alors les cargaisons disponibles seraient de préférence envoyées sur le marché français. Pour prévenir ces importations, il faut nécessairement que les cours français soient tenus à un niveau assez bas. Ainsi quelle que soit l'importance des quantités effectivement introduites, la concurrence étrangère agit, elle limite la hausse et, comme le disait Jaurès, elle oblige le paysan à pressentir l'étrange solidarité du genre humain.

Que nos paysans aient tout de môme plus profité que perdu à être entraînés de force dans les courants de la vie économique moderne, cela est possible parce qu'il est en effet plus avantageux de produire pour un marclié extrêmement étendu que pour un marché régional restreint. Les optimistes professionnels auraient tort cependant de triompher trop vite et de

célébrer l'alliance bienfaisante de l'agriculture et de rindustrie. Si les avantages et les inconvénients du progrès des moyens de transport qui ont créé les grands marchés urbains et la concurrence mondiale paraissent en fin de compte s'équilibrer, il reste cependant que rindustrie a porté à l'agriculture des coups terribles et qu'elle la menace toujours. Les découvertes de la physique et de la chimie ont bien souvent pour effet de substituer des marchandises industrielles aux produits agricoles.

La garance, il y a cinquante ans, assurait aux cultivateurs de Vaucluse et des Bouches-du-Rhône une splendide prospérité. Elle faisait vivre dans l'aisance des milliers de paysans et d'ouvriers qui se partageaient 15 à 20 millions de francs de produit brut. La découverte de raHzarine en 1868 par deux chimistes allemands a fait complètement disparaître cette culture.

Le progrès de la bicyclette, de l'automobile et des tramw^ays à traction mécanique réduit de plus en plus le débouché de l'élevage du cheval qui, quelque jour, n'aura presque plus à compter qu'avec les besoins de l'armée.

Les perfectionnements apportés à l'industrie de la meunerie ont permis de retirer du blé une plus grande quantité de substances utilisables et de réduire les déchets; pour le producteur, cela équivaut à une restriction de la consommation.

De môme, les procédés de plus en plus utilisés pour conserver les denrées périssables, emploi des antisc])tiques, fabrication des conserves, magasins frigorifiques, etc., qui ont pour résultat de tirer un meilleur parti des quantités produites, peuvent, sinon toujours,

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au moins dans certains cas, produire le même effet qu'un resserrement du débouché.

Trop souvent enfin la concurrence que l'industrie fait subir à 1 agriculture prend une forme déloyale. Les équivalents industriels que Ton essaie de substituer aux produits agricoles sont présentés aux consommateurs sous de fausses appellations. La margarine prend le nom de beurre, les huiles de coton ou d'arachide sont vendues comme huiles d'olive. Mais ici les agriculteurs ont trouvé le moyen de se défendre. Ils ont obtenu le vole d'une législation protectrice qui punit ces fraudes de peines sévères et dont l'application a eu une certaine efficacité; même ils ont fait prononcer des interdictions qui ont pour but de sauvegarder leurs propres intérêts plus encore que ceux de Thygiène publique. Toutefois si les imitations doivent désormais se donner pour ce qu'elles sont, la concurrence qu'elles font encore aux produits agricoles reste inquiétante; elles enlèvent aux paysans la clientèle des consommateurs pauvres, et ceux-ci ne sont-ils pas les plus nombreux?

On sait, et nous aurons à le rappeler tout à l'heure, ïjue la crise agricole a cédé à un retour de la prospérité. Le marché économique est soumis à d'incessantes oscillations; aux périodes de dépression succèdent des réveils d'activité. Nous avons' à rechercher quelles transformations durables se sont produites pendant cette période nouvelle de développement économique. Mais il nous faut d'abord examiner par quels procédés les agriculteurs français

ont essayé de rappeler à eux la Fortune qui les fuyait. Ils en avaient deux à leur disposition : perfectionner leurs cultures pour abaisser les prix de revient, ou bien supprimer, au moins atténuer, la concurrence étrangère en élevant la barrière des tarifs douaniers. Ils les ont utilisés tous les deux.

L'efficacité pratique et la valeur morale de ces deux moyens de lutte ne sont pas égales, il s'en faut de beaucoup. Le premier qui consistait à accepter la bataille, à abandonner les terrains trop difficiles à défendre, à prendre position sur les points que l'adversaire ne pouvait atteindre, à renforcer la ligne de résistance, à organiser l'offensive, c'est-à-dire à développer le commerce d'exportation, c'est le parti qu'aurait pris une nation énergique, coniiante dans sa force.

Au cours des débats parlementaires qui ont préparé l'établissement du tarif douanier du 7 mai 1881, M. Tirard, alors président du Conseil, s'efforça en vain de donner au pays conscience de sa vigueur et de ses ressources. Le rapporteur de la commission, M. Méline, l'esprit attaché à la vieille erreur si souvent dénoncée de la balance du commerce, convaincu ({ue la France était arrivée à l'extrême limite de ses forces, n'eut pas de peine à obtenir, aussi bien pour l'agriculture que pour l'industrie, un renforcement de de ce régime protectionniste qui est la défense des peuples débiles, la couveuse artificielle de ceux qui naissent à la civilisation industrielle, la chambre close où se prolonge l'agonie de ceux qui redoutent Teffort.

Nous sentons ici, une fois de plus, les difficultés de ce livre; nous nous heurtons à cette question du

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protectionnisme et du libre-échange qui est un des problèmes essentiels de la politique économique et nous n'avons la place ni d'exposer les arguments que les adversaires se jettent à la tête, ni de les discuter, ni d'étudier avec les développements qu'il faudrait, quels en ont été, en fait, les avantages et les inconvénients. Nous limitant strictement à Texamen du mouvement social dans l'agriculture, nous nous bornerons à noter les effets du régime protectionniste sur les mœurs et les habitudes de pensée de la population agricole.

En utilisant le secours d'une comparaison, on dirait qu'ils sont semblables à ceux des remèdes qui atténuent les souffrances sans guérir Torganisme; le malade en prend Thabitude, ne sait plus s'en passer et demande au médecin de forcer la dose. Nos agriculteurs, de même, sont toujours disposés à réclamer de l'État quelque aide nouvelle, un renforcement de protection pour les mettre à Tabri des grands courants économiques qui balaient le monde. Sur leur demande, les tarifs ont été relevés en 189^, en 1910, et la protection agricole a })ris les formes les plus variées. Le chanvre, le lin, la soie ont bénéficié de primes. Les entraves apportées par la loi à la fabrication des vins de raisins secs et des vins de sucre, des piquettes et des vins de diffusion, la réglementation du commerce de la margarine^ la prohibition de la saccharine, tout cela n'est pas autre chose qu'un prolongement, à l'intérieur du pays, du régime protectionniste.

Le protectionnisme avoué des tarifs douaniers se renforce parfois de prohibitions absolues qui sont édictées au nom de Thygiène. N'est-ce pas le plus

souvent un prétexte qui dissimule mal des préoccupations d'ordre économique ou politique? Certains laits ne permettent pas d'en douter. En voici un exemple qui est typique. La récolte en France des pommes de terre a été très réduite en 1910. Les journaux du 7 octobre nous annoncèrent que le gouvernement, inquiet de la cherté des vivres, songeait à la suppression partielle ou totale du droit de douane qui venait précisément d'être élevé de 0 fr. 40 à 3 francs pour 100 kilogrammes. Mais le lendemain on s'était aperçu sans doute que la mesure aurait une portée insuffisante et Ton fitprévoirque Tinterdiction d'importer les pommes de terre d'Amérique allait être levée; depuis des années, en effet, elles ne pouvaient entrer chez nous « pour cause de maladie susceptible de contaminer la pomme de terre française ». Une commission reconnut que la situation s'était modifiée et que la prohibition pouvait être rapportée sans danger. Pense-t-on que cette commission aurait conclu avec tant de précipation et qu'elle aurait donné le môme avis si nous avions eu une récolte surabondante?

On sait d'autre part avec quelle habileté les associations viticoles du Midi ont manœuvré le spectre de la fraude pour assurer la défense de leurs intérêts, même lorsque les cours du vin ont atteint un chiffre inespéré. Pendant tout le printemps de i9ll, elles ont exercé sur le service des douanes une pression constante pour l'engager à considérer comme vin de raisins secs tout vin venant de Grèce, comme vin mouillé tout vin venant d'Espagne; il s'agissait d'arrêter les importations qui auraient pu faire baisser les cours. L'intérêt des commerçants, celui des consom-

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mateurs et môme Tintérêt général de la viticulture, qui n'a rien à gagner à une hausse excessive, désorganisant pour longtemps le marché, rien de cela n'a compté. Les viticulteurs exigent d'être protégés par les mesures les plus rigoureuses, même contre des ennemis imaginaires; ils sont tellement intoxiqués par ce remède dangereux de la protection légale qu'ils ne s'arrêtent plus devant le ridicule dont la crainte, dit-on, était pour des Français le commencement de la sagesse. Un de leurs députés a menacé d'interpeller parce qu'aux examens du certificat d'études primaires des problèmes ont été donnés où l'on demandait quelle quantité d'eau il faut ajouter à un vin déterminé pour abaisser sa teneur alcoolique d'un certain nombre de degrés. Il paraît que la connaissance des règles arithmétiques relatives aux alliages et aux mélanges risque d'encourager la fraude et compromet les intérêts de la viticulture.

Cachés derrière le rempart des tarifs douaniers, nos agriculteurs redoutent encore l'attaque de leurs concurrents; ils voudraient toujours le surélever. Mais, ce rempart, c'est aux frais de tous les consommateurs qu'il a été bâti. Si l'hectolitre de blé coûte à Paris 7 francs de plus qu'à Londres, si l'on a payé 0 fr. 50 le litre de vin en 1911, c'est que la loi nous a imposé à tous, pauvres ou riches, de fournir aux agriculteurs une subvention qui est une lourde charge pour la classe ouvrière. Encore si par cette manifestation obligatoire de la solidarité nationale nous achetions d'une façon certaine la prospérité de l'agriculture, nous pourrions accepter ce sacrifice, le considérer môme comme une bonne affaire. Mais, nous l'avons vu en examinant les effets de la concurrence

étrangère, le marché des pays protectionnistes reste sous rinfluence de la production mondiale, car il ne suffit pas de fausser la balance pour abolir les lois de la pesanteur et de l'équilibre. Les barrières douanières ne réalisent pas un blocus elYectif, elles n'assurent pas la stabilité des cours, elles ne mettent pas les agriculteurs à Tabri des crises de mévente.

Aussi, quand on songe à Tinefficacité des tarifs douaniers ou, tout au moins, à leur très faible efficacité sur la prospérité générale de Tagriculture, on sent très vivement leurs inconvénients. Nous ne voulons pas essayer d'en dresser la liste ; il suffit de dire que le régime protectionniste auquel les agriculteurs restent si aveuglément attachés, leur impose à euxmêmes des charges assez lourdes. Les agriculteurs ne sont pas entrés sur le marché uniquement comme vendeurs; ils sont consommateurs des produits agricoles qu'ils ne cultivent pas et de produits manufacturés. A ce titre ils supportent à leur tour Teffet de la hausse artificielle des prix. Quand une industrie obtient une protection légale, toutes les autres s'empressent de réclamer le même avantage. Les agriculteurs doivent donc payer plus cher qu'en un régime de libre-échange leurs machines et leurs outils, leurs vêtements et leurs engrais.

D'autre part le relèvement général du coût des denrées a entraîné, forcément, une hausse des salaires; les agriculteurs protectionnistes auraient tort de s'en plaindre puisque, dans une certaine mesure, ils en sont responsables ou bien de le célébrer comme un bienfait de leur politique puisque cette hausse des salaires ne fait que compenser la cherté de la vie; avec plus d'argent, l'ouvrier ne peut pas se procurer

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une plus grande quantité de marchandises. Mais la hausse nominale des salaires, plus forte à la ville qu'aux champs, exerce son influence sur les journaliers agricoles; elle les attire vers Tindustrie. De sorte que le protectionnisme contribue à la dépopulation des campagnes et aux difficultés que les agriculteurs éprouvent à maintenir sur leurs exploitations la main-d'œuvre qui leur serait nécessaire.

Enfin, de même que sur le marché national les agriculteurs se trouvent en présence d'industriels qui sont eux aussi protégés, de même sur le marché mondial ils se heurtent à des nations qui se défendent par les mêmes procédés de tarifications douanières. Or, voici que Tagriculture française ne peut plus se contenter de ce marché national qu'on a voulu lui réserver. La viticulture, la production des fruits et des primeurs doivent chercher des débouchés au dehors pour parer à l'efTondrement des cours. Nos exportations de denrées agricoles ont fortement augmenté pendant ces dernières années, mais elles sont gênées par les droits de douane souvent très élevés des pays étrangers et surtout par ces prescriptions sanitaires que, bien entendu, nous ne sommes pas les seuls à édicteret dont nous avons signalé le véritable rôle.

Pour faire accepter nos produits, il faudrait accorder un traitement plus favorable à ceux que l'étranger nous envoie. Peut-être verrons-nous avant longtemps — ce serait un curieux spectacle — quelques groupes agricoles revenir aux idées libre-échangistes. Il est du moins probable que le besoin d'étendre à l'extérieur le débouché de certains de nos produits se fera sentir de plus en plus vivement. Il est à craindre

toutefois que le véritable intérêt général soit sacrifié à des privilèges particuliers et que notre agriculture se prépare une nouvelle crise par son entêtement à persévérer dans Terreur protectionniste. Elle ressemble à un malade qui ne saurait se résoudre à abandonner ses béquilles devenues inutiles. Les progrès qu'elle a réalisés sont pourtant de nature à lui permettre de considérer sans terreur les menaces de la concurrence étrangère.

m. — LES NOUVELLES TECHNIQUES

Nous n'avons pas à nous attarder à la description des méthodes modernes d'exploitation agricole ou pour employer l'expression usitée dans les plus récents traités d'économie rurale, du « nouvel instrument technique de Tagriculture ». Les perfectionnements réalisés ne nous intéressent ici que par leurs conséquences sociales. 11 nous suffit donc de rappeler comment la part de Thomme dans sa collaboration avec la nature est devenue beaucoup plus grande qu'elle ne pouvait Tôtre autrefois.

Aux époques primitives de Tagriculturc, le sol et le climal sont les deux facteurs dominants de la production; rhomme se borne d'abord à cueillir des fruits sauvages et c'est un stade d(î l'évolution agricole qui se mesure peut-être par milliers d'années; il ne commence à devenir un cultivateur qu'au moment où il apprend à préparer le sol et à semer pour récolter ce que la terre, la pluie et le soleil ont bien voulu faire naître des grains qu'il leur a confiés. Malgré quelques perfectionnements, amélioration

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des labours, sarclage des mauvaises herbes, épandage de faibles quantités de fumier, on peut considérer que cette pauvre culture est celle qui se pratiquait encore au xviii*' siècle, au moins d'une façon générale. A vrai dire, il y avait eu déjà à diverses époques des périodes de prospérité et d'activité économique pendant lesquelles des progrès avaient été réalisés. Leur étude ferait Tintérèt d'une histoire économique de l'agriculture française. On trouve par exemple dans le Comtat Vonaissin des canaux d'irrigation qui ont été creusés au xii'' siècle. Mais ces progrès ne se généralisaient pas et c'est seulement dans la seconde moitié du xviii'^ siècle que des tentatives pour perfectionner la technique agricole commencent à donner des résultats tangibles, sans que l'on puisse toutefois dater de cette époque la naissance de l'agriculture moderne. Elle s'est constituée au cours du XIX' siècle, et plutôt dans sa seconde moitié, quand on a appliqué les découvertes des physiologistes, des chimistes et des physiciens sur les conditions du développement des plantes.

La terre ne produit pas les récoltes qu'on lui arrache sans se fatiguer et s'appauvrir. Elle éprouve comme les êtres vivants les effets du surmenage et du l'usure. Dans le système primitif de l'exploitation on avait reconnu la nécessité de laisser reposer la terre épuisée; une année sur quatre les champs restaient en jachère. Même en se privant ainsi d'un quart du territoire agricole, les cultivateurs ne pouvaient rendre aux terres toute leur fertilité; les éléments

chimiques qui ont été absorbés par les plantes ne se reconstituent pas spontanément dans un laps de temps aussi court. Le système rationnel de culture consiste, aujourd'hui que la science a déterminé exactement les éléments qui sont nécessaires à la vég^étation (azote, phosphore, potasse, chaux, etc.), à mesurer quelle est leur proportion dans le sol pour lui rendre les éléments qui lui manquent. A Tag-riculture épuisante qui, par Tépandago du fumier de ferme ne rapportait à la terre qu'une restitution, le plus souvent insuffisante, a succédé un système de culture scientifique dans lequel le cultivateur reconstitue la fertilité du sol ou même Taugmente par des apports appropriés d'engrais chimiques.

Maintenir la terre dans un état de fertilité constante, tel est donc le premier résultat de l'emploi méthodique des engrais chimiques. Il en est un autre dont l'importance est aussi considérable, c'est que le cultivateur peut modifier la nature du sol en vue d'une culture déterminée, toutes les plantes ne demandant pas pour leur développement la même proportion des éléments nécessaires à la nutrition végétale. Les conséquences pratiques sont nombreuses et de la plus grande importance : c'est, tout d'abord, la suppression des jachères, ce qui équivaut à l'augmentation du territoire agricole ; c'est la possibilité (plus théorique que réelle) de renoncer à l'entretien du bétail jusqu'alors indispensable pour produire le fumier. La transformation en fumier d'une partie des récoltes, fourrages et paille, n'est plus une obligation culturale absolue. Si la production de grosses quantités de fumier devient moins avantageuse économiquement que l'achat d'engrais industriels, l'agriculteur a

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désormais la ressource d'envoyer au marché sa récolte entière sans prélever d'abord ce qui serait nécessaire pour remettre Texploitation en bon état de fonctionnement. En un mot la puissance du cultivateur s'est considérablement accrue; mais notons ici, pour nous en souvenir plus loin, que les moyens d'action que Tagriculteur moderne utilise lui viennent de l'industrie.

Les engrais chimiques font plus que de restituer au sol ce que les récoltes lui ont enlevé; ils permettent de l'améliorer, et par suite, d'accroître la production. A des doses d'engrais croissantes, jusqu'à un certain point, correspondent des récoltes plus abondantes. Toutefois on constate dans la pratique que les apports d'engrais ne peuvent pas être indéfiniment accrus avec avantage. Au delà d'une limite qui varie pour chaque terre, pour chaque sorte de culture et suivant la composition des engrais, la production n'augmente plus proportionnellement, soit qu'il se produise des accidents de végétation, soit que le gain supplémentaire obtenu se trouve, tous comptes faits, inférieur à l'augmentation des dépenses.

C'est la loi bien connue du rendement non proportionnel. Bien connue signifie seulement qu'on en a beaucoup parlé dans les manuels d'économie politique et non pas qu'elle a été exactement étudiée. On a voulu en efl'et y voir une différence fondamentale avec les lois qui gouvernent la production industrielle. On paraissait admettre que dans l'industrie, à des dépenses croissantes correspondent toujours des bénéfices proportionnels et souvent même plus que proportionnels. Mais on a fini par s'apercevoir d'une part que, dans l'industrie aussi, il y a le plus

souvent des difficultés pratiques à accroître la production d'un instrument donné au delà de certaines limites et d'autre part que la loi du rendement non proportionnel dans Tagriculture était formulée en des termes trop étroits. Il est exact que, pour une plante déterminée, sur une terre donnée, Taugmentation des dépenses d'engrais peut cesser d'être avantageuse à partir d'un certain point. Mais si l'on pose le problème dans des termes équivalents pour l'industrie, on arrive à la même conclusion. Une voie ferrée ne laisse passer qu'un nombre limité de trains, une canalisation d'eau ou de gaz ne peut supporter qu'une certaine pression, une machine ne peut pas dépasser un certain rendement. Ce qu'on veut dire sans doute, c'est qu'à la suite d'une aup^mentation de capitaux se traduisant par un perfectionnement de l'outillage, doublement de la voie ferrée, changement de canalisation, mise en service de nouvelles machines, l'industriel accroît son profit. 11 en est alors de même pour l'agriculteur. Par un accroissement du capital employé à la culture il augmente son profit, à la condition, bien entendu, que cet accroissement du capital soit fait intelligemment, que l'équilibre soit maintenu entre les divers facteurs de la production et que les cultures soient modifiées pour tirer parti des forces productives nouvelles introduites dans le sol. Dans une terre rendue très riche par des apports d'engrais, il convient évidemment de cultiver les plantes qui peuvent en utiliser la fertilité ou celles dont la croissance plus rapide i)ermettra chî faire dans l'année plusieurs récoltes. D'ailleurs les capitaux dont l'agriculture dispose ne doivent pas être uniquement employés en engrais, car la fertiUté du

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sol n'est qu'un des facteurs de la culture. De sorte que la loi du rendement non proportionnel se réduit à cette observation qui ne présente pas un bien grand intérêt : il n'est pas avantageux au point de vue économique d'accroître au delà d'une certaine limite la puissance d'un seul des facteurs qui concourent à la production de la récolte. L'instrument technique dont se sert le cultivateur est un ensemble complexe qu'il faut maintenir dans un certain état d'harmonie et d'équilibre.

Les principaux facteurs de la production agricole, en dehors de la puissance nutritive de la terre, sont l'ameubhssement du sol, l'humidité, la température, les qualités propres des semences ou des plantes. Aucun de ces éléments n'échappe absolument à l'action du cultivateur.

La mécanique agricole a pour fonction de briser les terres trop compactes, de les aérer et de les rendre perméables pour faciliter le travail des racines, de nettoyer le sol et de le purger des mauvaises herbes pour favoriser la croissance des plantes cultivées. La bêche du paysan reste, à ce point de vue, l'instrument le plus parfait. Dans l'agriculture comme dans l'industrie, le travail à la main peut être plus achevé, plus soigné, mieux « fini >) que le travail des machines. Mais son rendement est faible et, par conséquent, son emploi est coûteux. Dans les exploitations modernes où l'on cherche à réduire le prix de revient, la bêche est remplacée par un outillage dont la diversité répond à tous les besoins. Les charrues

à un OU plusieurs socs, tirées par des animaux ou actionnées par des moteurs, les scarificateurs, les herses, les sarcloirs, etc., ont été perfectionnés. Leur travail rapide permet de multiplier les façons culturaies et de donner au sol toutes les préparations que la science agronomique considère comme les plus favorables.

Un certain degré d'humidité de la terre doit être maintenu pour assurer la prospérité des plantes. L'agriculteur a appris à délivrer ses terres de Texcès d'humidité par le drainage et à combattre la sécheresse par les irrigations. L'utilisation agricole de nos cours d'eau en est encore à ses débuts; elle prendra dans l'avenir une importance primordiale, si les industriels ne s'y opposent pas.

Car nous retrouvons ici une fois de plus cette rivalité de l'agriculture et de l'industrie dont nous avons déjà noté quelques effets. Il est très rare que les paysans puissent par leurs propres moyens créer des canaux d'irrigation assez développés. Quand il ne s'agit pas seulement de détourner un ruisseau pour lui faire arroser quelques prés au fond de la vallée, l'autorisation et l'aide de l'Etat deviennent nécessaires. Alors les agriculteurs se heurtent à l'opposition des industriels qui voient, avant tout, dans nos rivières des réserves d(5 force motrice ou des voies de transport. Les canaux dérivés du Rhône dont on parle depuis cinquante ans transformeraient l'agriculture du Midi viticole. Ils sont toujours à l'état de projet, de projet électoral, car on en reparle encore

L'kVOI.UTION T)E I-A FHANCK AC.UICOLK. 3

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à rapproche des élections; mais on ne peut pas espérer que leur mise en chantier soit prochaine. On s'est heurté au veto des marchands lyonnais, qui voudraient refaire du Rhône une grande voie commerciale, et à rindiiïérence du Parlement. Ailleurs les agriculteurs voient les rivières captées pour la consommation des grandes villes. La Durance est asséchée Fêté par le canal de Marseille. On parle en ce moment d'amener à Paris les eaux du lac Léman; personne n'aurait osé projeter un travail aussi gigantesque s'il ne devait profiter qu'à des intérêts agricoles.

L'étude scientifique des irrigations a cependant progressé sensiblement dans les dernières années; le service de l'hydraulique du ministère de l'Agriculture a poursuivi des enquêtes utiles. Les applications pratiques se multiplient. Le jour où l'on finira par comprendre que le meilleur moyen d'assurer la prospérité de l'agriculture n'est pas de la placer dans un milieu économique artificiel, mais de l'aider à mettre le sol en pleine valeur, ce jour-là le développement des canaux d'arrosage apportera à des régions très étendues du territoire national un énorme accroissement de valeur.

Dans les régions brûlées et jusqu'ici désertiques où l'irrigation ne sera jamais utilisable, où les pluies se répartissent dans de courtes périodes, il paraît acquis qu'une agriculture productive serait encore possible en suivant les méthodes nouvelles du dry farming, dont on fait grand bruit en Amérique et que l'on songe à introduire en Algérie et en Tunisie. M. Malcor, délégué des colons algériens et tunisiens au congrès tenu à Spokane (État de Washington) en

octobre 1910 en a rapporté des enseignements précieux : « Le drij far/ning, dit-il, c'est la culture en terre sèche. On appelle terre sèche, dry land^ celle où il ne tombe pas assez d'eau pour assurer une récolte tous les ans. Les méthodes nouvelles consistent essentiellement à travailler la terre de manière à y emmagasiner les pluies de deux ans pour les faire servir à une seule récolte et à obtenir ainsi des récoltes qui payent. 11 y a un point bien acquis et désormais hors de doute : dans une terre préalablement bien labourée et ensuite fréquemment hersée on peut conserver Thumidité d'une année à lautre et faire ainsi, de deux ans en deux ans, des récoltes assez régulières et rémunératrices. »

L^insuffisance de la température est aussi corrigée. On sait que dans le nord de la France, comme en Belgique et en Angleterre, il existe des forceries de raisins dans lesquelles le charbon a remplacé la chaleur solaire. Mais c'est là de l'industrie plus que de l'agriculture et l'on trouvera sans doute plus intéressantes les cultures de primeurs du Midi. En pleine terre, en hiver, dans les alluvions profondes de la Durance, les paysans cultivent les asperges et les melons au moyen du thermo-si[)hon. Une chaudière à vapeur abritée sous une petite cabane de planches alimente une circulation souterraine d'eau chaude qui chautTe non seulement l'air emprisonné sous des châssis vitrés, mais le sol lui-même. On arrive ainsi à produire des primeurs dont le prix élevé paie largement les débours et un travail minulieux. Les

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maraîchers delà banlieue parisienne se servent aussi du thermo-siphon, des châssis et des cloches de verre. Ils font leur climat. Il est bien évident cependant que ces procédés ne peuvent être répandus en grande culture.

Le climat échappe encore à la domination du cultivateur. Il peut bien adapter ses entreprises aux conditions climatériques de la région où il se trouve. Il ne peut pas régler à son gré la pluie et le soleil. Il subit les intempéries qui viennent trop souvent contrarier ses efforts. Encore faut-il noter que l'agriculteur s'efforce aujourd'hui de lutter contre les tléaux naturels, qu'il en triomphe parfois et que de nouveaux succès seront sans doute obtenus. Contre la grêle on a essayé le tir du canon et le lancement des fusées. Certains affirment qu'ils ont été satisfaits des résultats ; on n'admet pas pourtant que les expériences soient absolument concluantes. Du moins est-il permis d'espérer, d'autant plus que de nouveaux procédés sont à l'étude. Contre la violence du vent on parvient aussi à se défendre. Dans la vallée du Rhône, où le mistral s'engouffre comme dans un couloir, les maraîchers ont su protéger leurs plantations et leurs champs de fraises en multipliant les paravents de roseaux tressés que le soleil blanchit et en dressant comme des remparts de bronze vert les lignes de cyprès. Contre les inondations on pourrait agir en reboisant les hautes vallées. Contre la gelée les viticulteurs utilisent, sans enregistrer toujours, il est vrai, un succès complet, la production de nuages artificiels faits de fumée de goudron. Ils sont assez bien armés contre les invasions cryptogamiques qui sont une conséquence des brouillards. La science météorologique n'en est

encore qu'à ses débuts. On travaille à la constituer en vue de résultats pratiques. Peut-être arrivera-t-on un jour à prévoir les orages et les gelées et à les annoncer aux agriculteurs pour qu'ils essaient de prévenir le dommage.

Il reste cependant que l'on ne dispose pas contre les caprices des saisons de véritables remèdes; on n'a que des palliatifs. Parmi les facteurs de la production agricole, il en est un qui n'est pas encore disciplinée! qui, parfois, sabote son travail comme un prolétaire ' :- organisé et conscient. Ceux qui tiennent à affirmer qu'il existe entre le travail industriel et le travail agricole, des différences essentielles en tirent volontiers argument, comme si les entreprises industrielles n'éprouvaient jamais de déboire dans l'emploi des forces naturelles dont elles utilisent les propriétés mécaniques, physiques ou chimiques.

L'agriculture moderne a trouvé enfin un moyen d'action efficace dans l'amélioration des espèces cultivées, dans les procédés de sélection. Elle dispose de semences très variées, utilisables dans les divers terrains et donnant des produits qui, par leur qualité ou leur rendement, sont supérieurs h ceux que l'on récoltait autrefois.

Les méthodes de sélection ont été appliquées aussi aux animaux. On est parvenu à créer et à maintenir des races qui se différencient par leurs qualités permanentes. 11 y a des chevaux de tniit ou des chevaux de course; l'élevage des bovins se fait, soit en vue de la boucherie, soit en vue de la laiterie, soit en

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vue du travail. Les importations d'animaux nouveaux, les croisements, une alimentation méthodique ont modifié et profondément diversifié la population de nos étables et de nos basses-cours.

Les « créations » que chaque année les éleveurs nous présentent au Concours agricole ou que les jardiniers apportent à l'Exposition d'horticulture nous fontjuger du j)Ouvoir de l'agriculteur. Rien ne l'empêche de dépasser les limites fixées par le bon sens. Il peut créer des animaux impotents , sans squelette, tout en graisse, des fruits sans saveur et des fleurs sans parfum. Les spécialistes tiennent boutique de variétés innombrables, les plus simples, les plus robustes ou les plus monstrueuses.

L'intervention humaine dans la production agricole est donc infiniment plus agissante qu'elle ne pouvait l'être jadis avant les découvertes scientifiques dont les applications ont révolutionné la technique rurale. Quand il se place en dehors des conditions commerciales de la production, le cultivateur instruit fait à peu près ce qu'il veut. Mais, on le sait, les agriculteurs qui se passionnent pour la recherche des plus beaux produits ne sont pas ceux qui réalisent les gains les plus forts : il en est qui tombent ruinés sur des litières de lauriers cueillis dans les concours. Bien que nous nous soyons bornés à rappeler — avec quelle hâte — les grandes améliorations techniques introduites dans l'usage, laissant de côté toutes les nouveautés qui ne sont pas encore sorties des champs d'expérience, il importe de marquer que

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les nécessités d'ordre économique rendent parfois inapplicables les nouvelles techniques.

L'augmentation du produit brut n'est pas le but que vise Tagriculteur; il doit rechercher avant tout, la diminution du prix de revient, le bénéfice net le plus élevé possible. Ce sont les conditions du marché qui l'ont amené à modifier ses méthodes de travail et à spécialiser ses entreprises. Elles lui indiquent des directions et des limites.

Délivré de l'obligation de récolter d'abord tout ce qui est nécessaire à ses besoins propres, l'agriculteur peut désormais se borner à produire ce qu'il obtient de son sol avec le plus de profit. Tout le reste, il le tirera du marché. Aussi rencontre-t-on maintenant des entreprises étroitement spécialisées dans une seule sorte de production, vigne, fruits, légumes, fleurs, fourrage, laiterie, élevage, etc. Les avantages de ce système sont évidents. Ce sont ceux qui résultent toujours de la division du travail. Spécialisé, l'agriculteur acquiert plus d'expérience et de compétence. Il obtient de sa terre de plus forts rendements puisqu'il lui demande ce qu'elle donne le mieux. La richesse nationale s'accroît.

Mais des inconvénients existent aussi. L'agriculteur qui se livre à la monoculture est sous la dépendance du marché comme consommateur et comme producteur. Les variations des cours l'atteignent lourdement. En période de crise de mévente, il est réduit à la misère. Un vieux proverbe enseignait qu'il ne faut pas mettre tous ses ceufs dans le même panier. L'agriculteur a été contraint de négliger ce sage conseil. L'histoire de la viticulture méridionale dans les dix dernières années a montré quels inconvénients,

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quels désastres peuvent résulter d'une crise quand elle atteint une région spécialisée à Texcès. Le commerce des produits de Tagriculture est devenu aussi instable, aussi périlleux que celui des objets manufacturés. Il Test parfois plus encore, puisque la production agricole est irrégulière, difficile à maîtriser et que de grosses récoltes qui, dans une certaine mesure, ne dépendent pas du travail humain, risquent de provoquer des crises de surproduction.

A plusieurs reprises nous avons noté cette observation que l'agriculture moderne est sous la dépendance des groupes économiques urbains. Nous ferons encore une fois la même remarque si nous recherchons enfin comment se sont transformés les procédés de vente des produits agricoles. Autrefois, la plupart de ces produits allaient directement à la consommation. Portées au marché local, les récoltes étaient achetées par ceux qui les devaient consommer. Puis les commerçants sont intervenus, jouant leur rôle de transporteurs, de spéculateurs et aussi, assez souvent, de banquiers des agriculteurs. Le crédit usuraire a fait sentir au paysan combien pesant est le joug des puissances d'argent. Il n'a plus été seul maître de son champ, il a dû servir les intérêts de sa dette.

A supposer même qu'il n'ait pas été saisi par les griffes de l'usurier de village — le Rigou de Balzac dans les Paysans, — le fait seul que des hommes étaient spéciaHsés dans la profession commerciale, qu'ils étaient en état d'évaluer, mieux que lui, les besoins de la consommation et les ressources de là production, mettait en infériorité le paysan isolé.

Sa dépendance a augmenté encore dans la période

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moderne à mesure que les progrès des sciences ont provoqué la création d'usines pour la transformation des produits de la terre. Les distilleries, les fabriques de fécule et d'amidon, les sucreries et raffineries, les grandes entreprises de meunerie, le commerce du lait ou du beurre, les grandes caves de Champagne et les chais de cognac, les brasseries, les fabriques de conserves ont imposé aux producteurs leurs prix et leurs règlements. Le paysan qui travaille pour l'usine voisine, qui est lié à elle par des contrats minutieux, n'est plus le libre producteur d'autrefois. La propriété de la terre, loin de le libérer, l'asservit; il n'est plus qu'un travailleur du régime capitaliste.

Ainsi l'agriculture moderne est constituée. Nous disons qu'elle est « industrialisée » et « commercialisée » parce qu'elle a dû imiter les méthodes de production et de vente de l'industrie, parce qu'elle est entrée, contrainte et forcée, dans le système économique moderne, caractérisé par la division du travail, la production de marchandises en vue de la vente, la concurrence entre producteurs, la domination du capital.

Elle s'est industrialisée parce qu'elle a considérablement augmenté les moyens d'action du cultivateur dans l'œuvre de la production, parce qu'elle a reculé la limite à partir de laquelle s'apj)lique la loi du rendement décroissant, parce qu'elle utilise les méthodes de la division du travail à l'intérieur des entreprises et recourt à la spécialisation des cultures, parce qu'elle emploie des machines, parce cprelle augmente et régularise la production.

Elle s'est commercialisée parce que ses récoltes

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sont, presque tout entières, destinées à être vendues, parce qu'elle recherche moins la qualité que la quantité du produit, produisant même, ainsi que Ta dit M. Gide, à propos des vins ordinaires, des « articles de bazar », parce qu'elle a créé des types de denrées correspondant à des catégories déterminées, classées et que l'on vend sur échantillons, parce que le commerce des produits agricoles est organisé, qu'il y a des cours réguliers qui s'imposent sur le marché national et subissent l'influence du marché mondial. Elle est tombée sous la domination de l'industrie et du commerce parce qu'elle a avec eux des relations nécesssaires et parce qu'ils sont plus fortement organisés, plus concentrés, dirigés par des spécialistes mieux instruits des besoins du marché et des fluctuations des cours, plus puissants sur les pouvoirs publics, plus avancés et plus expérimentés dans la pratique du système capitaliste.

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