DOMESTIQUES AGRICOLES
Diminution.
Diminution.
Ttarn
Aveyron
Lozère
Ardèche
Haute-Loire..
On pourra dire que les 26 719 salariés qui ont quitté leurs montagnes ne sont pas tous allés dans le plat pays des vignes, puisque là, Taugmentation serait seulement de 10 534. Mais il faut compter que Timmigration des montagnards a dû d'abord combler les vides laissés par le départ des ouvriers de la région viticole. x\ défaut de la statistique, les renseignements recueillis sur place suffisent à établir la réalité d'un déplacement important de main-d'œuvre agricole qui se produit aux dépens des régions pauvres, au profit de la région plus active qui les attire et les retient en leur assurant un travail presque régulier. Il faut signaler en outre, au moment des vendanges, un nouvel afflux dans la plaine des paysans cévenols. Si les grands propriétaires du Midi ne pouvaient compter sur l'immigration régulière de leurs voisins à laquelle s'ajoute encore celle des Espagnols et des Italiens, il y a longtemps (ju'iis auraient dû abandonner leurs exploitations. Le phénomène que nous signalons pour le Languedoc des vignes se reproduit dans d'autres régions (pii reçoivent des équipes nombreuses de Bretons, de Belges et môme de Polonais. Ces migrations saisonnières sont bien dans la tradition de notre agriculture — ellesont été signaléesdans
l'évolution pi: la fhance aouicole. 10
les ouvrages agricoles du xviii'' siècle, — mais elles paraissent prendre de nos jours plus d'ampleur et de régularité.
Nous avons vu nos paysans s'en aller à la ville ou dans les régions prospères qui peuvent payer le travail de leurs bras ; nous pourrions les suivre encore hors des frontières, au delà des mers. Car nous avons aussi quelques émigrants, des Basques qui vont en Argentine, des « Barcelonneltes » au Mexique. Mais cela n'est pas comparable aux grands courants qui partent d'Italie, d'Espagne, d'Allemagne, d'autant que beaucoup de nos émigrants nous reviennent après fortune faite. Il faudrait d'ailleurs noter en sens inverse que nous recevons de l'étranger plus de population que nous n'en laissons partir de chez nous.
L'exode rural n'enlraîne pas seulement les journaliers qui, de semaine en semaine, doivent quêter leur salaire et qui viennent, tout naturellement, se fixer là où il y a une demande de main-d'œuvre régulière et abondante. Ceux qui paraissent avoir à la campagne une situation fixe, quel(|ue sécurité, les domestiques loués au mois ou à l'année, les métayers et les fermiers, les petits propriétaires désertent, eux aussi. Ils obéissent peut-être à des pressions morales plus qu'à des forces économiques, bien que celles-ci aient encore pour beaucoup d'entre eux une valeur décisive. Si les fils de fermiers et de propriétaires abandonnent la terre, c'est d'abord parce qu'ils ont fait leurs comptes. Tout bien pesé, ils ont vu que là où ils étaient, sur des terres médiocres, loin des gares ou des marchés, sans ressources et sans crédit pour améliorer l'outillage, leurs efforts étaient inutiles; la terre ne payait
pas. Les uns vendent leurs biens; les autres ne veulent plus renouveler leur fermage au taux élevé que Texcitation de la concurrence leur avait fait accoplcr. Les autres calculent que la part de produits que leur laisse le contrat de métayage est une rémunération misérable. Et les domestiques songent que leur vie est bien rude, leur nourriture bien grossière, leur logement bien sordide pour un salaire trop minime.
Mais, sans doute, ces raisons, si fortes qu'elles paraissent, ne sont pas celles qui les déterminent, car tous ceux-ci ont une situation à abandonner, des chaînes à briser, une décision difficile à prendre. Longtemps, dans les longues séances de labour, dans le repos des veillées, ils ont ruminé l'amertume de leur misère et, s'ils se sont décidés enfin à partir, c'est qu'un consentement unanime les a encouragés, c'est que les forces mystérieuses qui liaient Fhomme et la terre ont perdu le pouvoir de les retenir amicalement.
Le groupe rural autrefois si homogène, si vivant, si vigoureux, a été assailli de tous côtés. Ses croyances superstitieuses ont été bafouées, ridiculisées, môme quand elles exprimaient, sous une forme seulement naïve, des vérités d'observation, des conseils de technique que la science, plus d'une fois, a justifiés. Sa langue, son doux ou fruste patois, a été combattue par le maître d'école. Les traditions sont rompues; jeux, costumes, usages, la rude hiérarchies (;t l'entr'aide amicale, tout cola est oublié. Au milieu du village désuni par la politique, ravagé par l'envie, le paysan se sent plus isolé, plus triste, |)lus malheureux, que ses parents ne l'étaient autrefois dans leur pauvre chaumière au bord de la forôt.
Et cependant le vacarme de la ville grandit. Le bruit de la parade qui appelle la foule roule dans le vent et couvre le chœur des voix rustiques. La route qui mène à la gare, la fumée du train qu"on aperçoit au loin, les journaux et les catalogues des grands magasins, les lettres des camarades qui sont partis et qui s'en vantent, les livres, Técole elle-même, tous répètent au paysan qu'on est mieux à la ville que chacun y peut trouver ce qu'il veut : du plaisir, de l'argent, de l'instruction. Les bourgeois en villégiature avec leurs domestiques qui causent à l'auberge viennent chercher le paysan chez lui, le service militaire l'oblige à goûter de la ville, les candidats lui promettent des places et des appuis. Comment résisterait-il à cette conspiration permanente et unanime?