‹ L'évolution de la France agricoleChapitre 33 sur 63 · CONSEQUENCES ECONOMIQUES ET SOCIALES · texte numérisé non relu

CONSEQUENCES ECONOMIQUES ET SOCIALES

tout particulièrement, dénonce ave(fpassion le danger que court notre pays. « La vraie cause du mal, dilil, est l'extrême insuffisance de la natalité. On voit dans le Gotentin des villages entièrement inhabités et ruinés. C'est le fait du néo-maltliusianisme obstinément pratiqué. Le pis est que ce désastre lent n'a été nullement douloureux. C'est la mort par le chloroforme. On n'en souffre pas et pourtant c'est la mort. » Mais une étude d'ensemble de la dépopulation ne peut être introduite dans cet ouvrage qui se propose un objet délimité. Elle nous entraînerait trop loin. Car le point même qui paraît admis comme une certitude par l'opinion générale que l'accroissement de la population est une nécessité et qu'elle est toujours un bien, devrait être mis en discussion. Est- il préférable d'avoir une population surabondante et misérable ou une population resl reinte, mais prospère? 11 semble qu'on s'est bien hâté de donner une réponse. Nous avons vu, en fait, que seules les régions les plus pauvres ont encore une natalité croissante. Faudrait il donc appeler chez nous la pauvreté, mère de l'imprévoyance, pour satisfaire l'orgueil de nos patriotes? Devrons-nous payer de toute la misère, de toutes les douleurs qui atteignent les classes pauvres des nations surpeuplées, cette force économique, diplomatique, militaire qu'on leur attribue? Est-il vrai qu'un pays n'est puissant, noble, respecté et vivant que s'il est nombi'eux? 11 y a quelques raisons d'en douter, par conséquent d'espérer (jne la décadence de la France n'est j)as encore fatale malgré sa faible natalité. Il est pourtant plus vraisendjlable, qu'en effet, la restriction des naissances est le signe de la faiblesse et de la lassitude générales.

Mais nous ne so'mmes pas tenu d'élargir à ce point notre sujet d'étude et de conduire le lecteur vers cette conclusion pessimiste. Considérons simplement le déplacement de la population. Faut-il dire qu'au point de vue social il est regrettable que le rapport entre la population rurale et la population urbaine se soit réduit, tombant de 75 à 50 p. 100? Sur ce point encore, nous pensons que l'état des sciences sociales ne permet pas de se prononcer avec assurance. Ceux qui tranchent la question se laissent guider par des impressions que la raison méthodique ne contrôle pas. Les classes industrielles se montrent plus agitées, les classes rurales plus stables. Suivant que l'on accepte sans regret l'évolution des formes sociales, des idées morales, des habitudes, ou suivant que l'on met son espoir dans la conservation du passé, on accepte ou Ton regrette le développement de la population industrielle. « Quand on a pour mission, comme le dit M. Lepelletier, président de la Société d'Economie sociale, de répéter des vérités toujours immuables et non d'évoluer au gré des événements et des passions du jour )) on ne voit pas sans inquiétude glisser et s'eilViter les bases qui supportaient notre société.

Les villes cependant n'ont pas que des détracteurs. Un député socialiste belge, M. Vandervelde qui a étudié avec autorité le problème de la dépopulation des campagnes dans son livre sur VExode rural reconnaît aux villes un pouvoir civilisateur que les campagnes n'ont pas et il invoque l'opinion de Tarde s'attachantà montrer que, dans les sociétés modernes, ce sont les grandes villes qui jouent le rôle tenu jadis par les aristocraties. On pourrait rappeler que la langue a opposé « urbanité » à « rusticité ». Il semble

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bien, en effet, que les amis des paysans exagèrent sans mesure les défauts inhérents aux groupements urbains. Même dans les faubourgs les plus populeux, rhygiène n'est pas aussi mauvaise que dans les campagnes; la mortalité infantile est moins élevée dans les départements industriels que dans les départements agricoles ; la criminalité, par contre est moins forte dans les classes rurales, mais comme elle progresse surtout avec Talcoolisme, il faut déjà craindre de la voir augmenter. Les qualités morales des campagnards ne sont plus, en tout cas, ce qu'on nous affirme qu'elles ont été. Nous aurons à revenir sur ce point.

Laissons, sans le trancher, ce débat confus sur les conséquences morales de l'émigration rurale. Ses conséquences économiques nous apparaîtront peutêtre plus clairement. Elles sont de deux sortes suivant qu'elles proviennent de la dénatalité ou de l'exode rural. En réduisant le nombre des copartageants de la propriété foncière^ la dénatalité a arrêté les progrès excessifs du morcellement. Bien loin de nous en plaindre, nous devons nous en féliciter. Un excès de population aurait eu pour conséquence de dépecer en lanières étroites le sol cultivable et de rendre l'exploitation à peu près impossible. Quand on se préoccupe seulement de la question économique, le nombre des petits propriétaires ne paraît pas actuellement trop restreint, puisque leur production ne cesse d'augmenter. Il ne faut pas oublier, en etfet, que le progrès de la technique permet de produire autant qu'autrefois, et même davantage, avec moins de peine,

c'esl-à-dirc avec un nombre de travailleurs moins considérable.

De Texode rural, de celui des salariés tout spécialement, il paraît, au contraire, résulter pour la culture du sol de sérieux inconvénients. Plaçons-nous cependant tout d'abord au point de vue des ouvriers. 11 présente alors un double avantage. Ceux qui partent trouvent g-énéralement à la ville avec des salaires plus élevés, une vie moins pénible et moins précaire. L'industrie leur assure des conditions d'existence que Tagriculture ne pouvait leur accorder. C'est en vain que Ton attirera notre attention sur le malheur de quelques familles paysannes (pii ont soufl'ert de leur déracinement et n'ont pas su s'acclimater dans un milieu nouveau. C'est en vain que l'on dénoncera l'erreur, le faux calcul de ceux qui se laissent séduire par l'attrait trompeur de la vie urbaine. Il nous paraît difficile d'admettre que les ouvriers agricoles continueraient à s'évader vers la ville, participant à un mouvement si ancien et si général, s'ils n'y trouvaient des avantages réels. Pas plus que les riches agriculteurs, ils ne regrettent leur détermination.

Ceux qui restent gagnent à la diminution de la population ouvrière agricole de voir leurs salaires s'élever et les chômages diminuer quelque peu. Profitant des hauts salaires au moment des gros travaux, à l'affût de toutes les occasions de s'embaucher pour les menues besognes des mortes-saisons, quelques-uns peuvent se maintenir, prendre à ferme de petites parcelles de terrains — on connaît des fermages qui n'atteignent pas dix francs par an — éco-

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