CONSÉQUENCES ÉCONOMIQUES ET SOCIALES
nomiser en se privant avec passion, atteindre à la propriété. Les agriculteurs qui ont besoin de garder autour d'eux quelque réserve de main-d'œuvre toujours disponible sont obligés de traiter mieux qu'autrefois les pauvres travailleurs. A ceux qui tirent argument du fait que les salariés d'aujourd'hui sont, tout compte fait, moins misérables que ne Tout été leurs grands parents, on peut répondre que cette amélioration, cette prospérité illusoire est due précisément à la réduction du personnel agricole.
Écoutons maintenant les chefs de culture, ceux qui ont besoin d'ouvriers. C'est une lamentation générale, quand ce n'est pas une explosion de fureur. Même en les payant très cher, ils ne peuvent trouver autour d'eux les bras nécessaires pour rentrer la moisson, arracher les betteraves, cueillir la vendange, labourer et soigner les bêtes. Nous savons déjà comment il faut préciser ces plaintes. Elles signifient que les ouvriers ne consentent pas à supporter les charges des longs chômages de l'industrie agricole et que le recrutement des domestiques à l'année devient difficile parce qu'ils n'acceptent plus les conditions d'existence dont on se contentait jadis.
Il est certain que le problème de la main-d'a^uvre devient inquiétant pour l'agriculture et pas seulement parce que les travailleurs sont rai-es. Conscients de leur importance, ils se montrent souvent exigcanis, indisciplinés, difficiles à conduire. Ils s(^ sont servi de la grève pour obtenir des améliorations de salaires. Le prolétariat agricole s'est organisé; il est en rela-
tien avec la G. G. T. Il pratique le sabotage et raction directe. La paix des campagnes, c'est comme Tâge d'or, une légende. Les agriculteurs qui voyaient dans la propriété foncière le moyen de soutenir un genre de vie qui leur plaisait, de s'assurer une considération régionale, d'exercer sur un village une certaine autorité, s'imaginent que tout est perdu parce que le premier paysan venu ne se laisse plus tirer l'oreille et appeler « bonhomme ».
('eux qui ont lesprit d'entreprise et qui acceptent de lutter sur leurs exploitations contre les mêmes difticultés c[ue l'industrie a à résoudre chaque jour, considèrent cette crise de la main-d'œuvre comme un embarras sérieux, mais non pas comme un obstacle insurmontable.
Ils ont deux palliatifs à leur disposition : le développement de l'outillage mécanique tout d'abord. Le jour où on aura fait entrer dans la pratique, c'est àdire simplitié et perfectionné encore certains moteurs ((ui existent déjà et qui se transforment rapidement en locomobile pour labourer ou moissonner, en tracteur pour les charrois sur route, en moteur fixe pour battre le grain et distribuer de la force ou de la lumière dans l'atelier rural, le besoin de main-d'œuvre sera extrêmement réduit. Quelques mécaniciens suffiront pour faire l'ouvrage de cinquante rustres vigoureux. Oue ce soit un bien au point de vue social, encore une fois nous ne l'affirmons pas et nous pensons que, sur ce point, la discussion reste ouverte, mais c'est une autre question. Nous voudrions seulement remarquer que la dépopulation des campagnes n'a pas entraîné, comme conséquence, une diminution de la production agricole.
D'ailleurs, en attendant que la machinerie rustique soit perfectionnée au point de remplacer le bétail de trait et les bras des laboureurs, les agriculteurs disposent de l'immigration étrangère qui vient combler les vides laissés dans les campagnes par le départ de nos paysans. Nous sommes entourés de populations rurales qui considèrent comme acceptables les conditions de travail dont les Français ne veulent plus. Nous recevons en grand nombre des Belges (20 306 ouvriers belges ont été comptés par le ministère de rintérieur en 1900 dans les trois départede rOise, de Seine et-Oise et de Seine-et-Marne), des Espagnols et des Italiens, quelques Suisses et Allemands; depuis peu, un nouveau courant parti de Galicie arrive jusqu'à nos fermes de TEst et de la région parisienne. Le péril de cette immigration, c'est qu'elle n'est généralement pas définitive. Ces travailleurs qui viennent de l'extérieur ne s'arrêtent chez nous que pendant la durée de certains grands travaux et ils repartent emportant dans leur pays la plus grosse part de leurs salaires. Cela est vrai surtout des Flamands et des Polonais. Il y en a d'autres qui s'installent et sollicitent leur naturalisation; ce sont principalement des Espagnols déjà nombreux dans la région viticole du Narbonnais et du Biterrois. Il ne faut pas trop s'inquiéter des inconvénients que présente l'immigration étrangère agricole. Elle a du moins l'avantage d'assurer la culture de notre sol.
Nous aboutirions ainsi à cette double conclusion que le mouvement de dépopulation des campagnes
au profit des villes est soumis à des lois extrêmement puissantes, qu'il serait bien difficile de modifier si nous le voulions et qu'il n'a peut être pas autant d'inconvénients qu'on nous l'affirme. Mais ces conclusions sont à l'opposé des opinions reçues. Ceux qui se placent surtout au point de vue social ne cessent de gémir sur lexode rural. Mal renseignés sur les causes véritables du mouvement qu'ils déplorent, ils essaient de dresser leurs bonnes volontés contre les irrésistibles forces économiques qui mènent les peuples. Autant chercher à arrêter le vent en étendant les bras.
La plupart proposent d'entreprendre une sorte de propagande pour persuader aux paysans qu'ils ignorent leur bonheur. M. Méline écrit : « Puisque c'est l'industrie qui hypnotise tant de cerveaux, tâchons d'y faire entrer cette idée que l'agriculture est aussi une industrie et la première de toutes au point de vue scientifique et moral... Tout est là. Le jour où on pourra dire aux agriculteurs : « Maintenant vous n'avez plus rien à désirer, vous travaillez dans les mômes conditions que les industriels », on peut être sûr que nul d'entre eux n'aura la tentation de changer de profession ».
Cette propagande devra être entreprise tout d'abord par l'école. L'école rurale ne devrait plus avoir d'autre ambition que de préparer l'apprentissage des paysans. Le D^" Labat qui a donné à la Revue des Deux- Mondes un intéressant article sur l'abandon de la terre en Gascogne, écrira par exemple : « Il faut que l'école considère ses élèves comme des apprentis laboureurs ». Le maître doit chaque matin faire vibrer l'âme de l'enfant avec <* le chant de la glorification de
la terre. Qu'on ne craigne aucune exagération : assez d'autres influences s'exerceront pour mettre les choses au point ». D'autres proposent que des journaux spéciaux répandus dans les campagnes viennent constamment dénoncer les lâcheuses conséquences de la vie urbaine et quelques-uns paraissent compter sur l'influence bienfaisante des romans de M. René Bazin, ou sur un réveil des traditions et de l'esprit régionalistes. Il faut beaucoup d'optimisme pour se persuader que cette propagande morale, artificielle et littéraire, exercera une action appréciable. Les exemples vivants sont d'un autre pouvoir. Des discours ne suffiront pas à retenir les jeunes paysans quand ils verront les grands pro})riétaires, les bourgeois en villégiature se hâter vers la ville à l'approche de la mauvaise saison.
Plus efficace sans doute serait le développement de cet enseignement agricole que l'on s'elîorce d'organiser. Il est certain que la plupart des paysans auraient beaucoup à apprendre pour perfeclionner leurs méthodes de culture. Leurs lemmes surtout ont grand besoin qu'on leur vienne enseigner à lenir leur ménage, leur étable et 1(mu' basse-cour suivant des règles de propreté qui leur assureraient plus de confort et plus de profit. Lt ce n'est pas seulement parce qu'il améliorerait leur situation économique (|ue le progrès résultant de l'enseigneuKmt agricole agirait sur les paysans. On peut conq)ter (|u'ils s'attacheraient davantage à leur travail si on leur apprenait à rompre avec la routine, à faire preuve d'initiative,
à suivre avec méthode une expérience pratique, à contrôler les résultats heureux de leurs efforts.
C'est tout autre chose que de chercher d'une façon générale à fortifier et à accroître la prospérité agricole, à diminuer législativement les charges des cultivateurs, à les protéger comme des petits enfants. Nous avons noté déjà que ce n'est peut-être pas le moyen d'augmenter la population puisqu'on voit les naissances se restreindre à mesure que la richesse répand dans les masses les préoccupations égoïstes, le souci de maintenir la situation acquise, une prévoyance à courte vue. Est-il injuste de penser que beaucoup de ceux qui invoquent la dépopulation rurale pour justifier le maintien ou l'aggravation du système protectionniste, une réduction des charges fiscales que supporte la propriété foncière, un allégement des droits de mutation, considèrent surtout l'intérêt personnel qu'ils ont à faire adopter ces dispositions législatives? On voit mal quel serait l'effet des modifications fiscales sur le phénomène particulier de la dépopulation. En tout cas, s'il est facile de mesurer le profit qu'en retireraient les grands propriétaires et, à un moindre degré, les petits, on a peine à imaginer quelle serait leur efficacité pour retenir à la terre les ouvriers qui n'ont pas de propriété ou pour les engager à augmenter leurs charges de famille.
Nous ne saurions partager non plus toutes les espérances fondées sur l'institution du bien de famille que l'on essaie — vainement d'ailleurs — d'introduire dans l'organisation de notre société rurale. On sait quel est le système : « Le bien de famille, prévu par la loi du 12 juillet 1909, est un immeuble insaisissable
servant d'habitation à une famille. Le bien qui peut être rural ou urbain doit comprendre une maison ou portion divise de maison et facultativement des terres attenantes ou voisines, exploitées par la famille, des cheptels et immeubles par destination, jusqu'à concurrence d'une valeur globale de 8 000 francs. Le propriétaire du bien peut renoncer à toute époque à la constitution ou vendre le bien en tout ou en partie; mais il doit obtenir, s'il est marié, le consentement préalable de sa femme donné devant le juge de paix, ou l'autorisation du conseil de famille s'il y a des enfants mineurs ». Le moyen paraît ingénieux pour enraciner quelques misérables. C'est l'application du proverbe : « Où la chèvre est attachée, il faut qu'elle broute. » On comprend qu'avant de se mettre la corde au cou le malheureux paysan demande à réfléchir et que les réflexions se prolongent. Pour l'intérêt général et pour l'intérêt particulier de quelques grands propriétaires qui ont besoin de maind'œuvre on voit bien quels seraient les avantages d'un système qui, en mettant hors du commerce quelques parcelles de terrains, place leurs propriétaires en dehors du domaine d'application des lois économiques. Mais il faudrait regarder aussi quels seraient les inconvénients pour ceux qu'on aurait pris au piège. C'est l'immobilisation forcée, l'impossibilité de progresser, la renonciation à tout espoir d'améliorer leur sort. Comment, en effet, le propriétaire du bien de famille pourrait-il outiller et développer son exploitation, puisqu'il n'aura pas de crédit? Il est assuré d'échapper aux poursuites des créanciers, mais il est bien assuré aussi de n'avoir [)as de créanciers, puisqu'il n'aura pas de gage à leur offrir.
L'instiluliou du bien de famille n'aurait pour elîet que de consolider un état bien voisin de la misère. Il serait d'ailleurs difficile de la juger à l'œuvre; on ne s'en sert pas.
De même nous ne croyons pas qu'il faille accorder une grande confiance à des projets que Ton voit éclore chaque jour et qui ont pour but, soit de punir la stérilité, soit de récompenser les « prolétaires », les faiseurs d'enfants. On a proposé des taxes sur les célibataires ou les ménages stériles, des primes à la natalité (500 francs par enfant si Ton suivait le désir de M. Loroy-Beaulieu), le rétablissement des tours, des secours aux filles-mères, une réduction des charges militaires pour les soldats mariés, des dégrèvements d'impôts ou des subventions pour les familles nombreuses, une modification des lois successorales pour avantager les héritiers pères de famille (le général Toutée demande que Ton ajoute au Code civil un article 744 bis ainsi conçu : Toutes les successions donnent lieu à partage; à chaque héritier sont attrijjuées, en outre de sa part, autant de parts égales à la sienne qu'il a d'enfants vivants ou représentés. Tout enfant unique appelé à succéder à ses ascendants ou de leur chef reçoit à ce titre la moitié de leur héritage (l'autre moitié allant à celui ou ceux auxquels la succession reviendrait à son défaut); d'autres demandent de réserver les fonctions publiques aux pères de famille ou, tout au moins, de tenir compte dans la fixation des salaires des charges de famille des fonctionnaires. Toutes ces mesures susciteraient trop de difficultés dans Tapplication, elles conduiraient à trop d'injustice aussi dans bien des cas, pour qu'on puisse accepter de leur donner la
sanction législative. De « beaux rapports » parlementaires, c'est probablement tout ce qu'il restera de ces projets animés des meilleures intentions.
Au contraire, une action énergique pour faire entrer dans la pratique les principes d'une bonne hygiène infantile, un effort sérieux pour combattre les fléaux qui ont une action sur la santé générale et sur la vitalité de la race, devraient être encouragés de toute façon. Ce n'est pas seulement dans les villes qu'il y a, à ce point de vue, beaucoup de progrès à faire. Malheureusement on peut craindre que ces progrès ne soient pas aussi rapides qu'il le faudrait et que leur influence sur l'état de la population ne donne des résultats qu'à longue échéance.
Nous ne pourrons pas dresser une liste complète. Avant d'en finir, il nous reste du moins à signaler les tentatives qui sont faites pour régulariser le travail agricole en procurant aux paysans quelque occupation fructueuse pendant les périodes de chômages saisonniers. On essaie de ressusciter quelques-unes de ces petites industries rurales que la grande industrie urbaine a fait disparaître, l'nc^ « Ligue nationah^. pour le relèvement des industri(\s rurales et agricoles », dont le siège est à Paris et (pii est j)résidée par M™" la Duchesse d'Uzès, a pour but « de provoquer, de coordonner et de siîconch'r les initiatives locales et régionales et tous grou[)em(Mits eu faveur du relèvement ou de la création d'industries rurahîs ou agricoles, destinées à retenir les familles et à combattre la désertion des campagnes ». Mais le problème est plus difficile qu'on ne païaît croire. Il n'est pas commode de trouver des métieis lémuuérateurs (jui, sans demander beaucoup d'habileté profession-