‹ L'évolution de la France agricoleChapitre 44 sur 63 · RESULTATS D ORDRE ECONOMIQUE · texte numérisé non relu

RESULTATS D ORDRE ECONOMIQUE

incontestable dont les paysans peuvent profiter grâce à l'association. Il est parfaitement légitime d'affirmer qu'au point de vue de Toutillage des industries agricoles, vinification, huilerie, laiterie et fromagerie, les coopératives valent autant que les grandes exploitations, souvent mieux, et qu'elles montrent la voie à suivre.

Pouvons-nous cependant prédire la multiplication plus ou moins prochaine des coopératives rurales? Leur succès est-il assuré? Hélas! non. Elles ont aussi, comme les autres associations, de grands obstacles à surmonter; l'un, c'est la persistance du sentiment individualiste chez les coopérateurs et l'autre, c'est la concurrence ouverte ou insidieuse des commerçants menacés par les organisations nouvelles. Il serait en elTet un peu naïf de croire que les commerçants vont se laisser exproprier, supplanter purement et simplement par des groupements de producteurs qui, jusqu'ici, devaient subir leur intermédiaire.

Mille procédés s'ofl'rent à eux pour désorganiser les coopératives ou les combattre sur le marché. Le plus souvent, il leur suffit de faire savoir qu'ils rompront toutes relations avec les propriétaires inscrits à la coopérative. Celle-ci débute, elle n'est encore qu'une promesse, une espérance; les produits qu'on lui apporte, elle ne les paiera que plus tard, quand ellemême aura pu les vendre et le paysan a besoin d'argent tout de suite; le vide se fait autour des coopérateurs mis à l'index. Si, malgré tout, ils progressent et font des recrues, les baisses de prix et les calomnies viennent entraver leurs eflbrts. Il n'est môme pas nécessaire de recourir aux perfidies de la concurrence

déloyale; les commerçants peuvent compter sur rinexpérience des paysans transportés brusquement dans un milieu économique qui leur est mal connu. Il faut des qualités spéciales pour devenir un bon commerçant.

On pourrait penser que les associations de crédit ont connu plus facilement le succès. Les paysans, semble-t-il, ont dû se jeter avidement sur ces caisses emplies par les millions de la Banque de France, leur offrant à un taux réduit l'argent qu'ils ne recevaient autrefois que de Tusurier. Il n'en est rien. Pour amener les paysans à accroître le chiffre d'affaires de ces caisses régionales si largement dotées, il a fallu recourir à une propagande active, parfois tapageuse, et qu'on peut juger excessive, car le crédit n'est pas nécessairement bon et utile; il ne vaut que s'il est bien employé. Il semblait qu'on invitait les villageois à la curée. M. Decharme, directeur du Service du crédit agricole écrivait par exemple {Revue de la solidarité, décembre 1907) « ...Dépêchezvous donc d'user du droit qui vous a été généreusement consenti d'utiliser une partie de ces 90 millions mis par la loi de 1899 à votre disposition, qui vous appartiennent, je dirai presque, qui vous attendent et vous appellent. Agriculteurs, hésiterez-vous plus longtemps! » L'éloquence administrative et parlementaire fouaillait les paysans pour les conduire aux caisses de crédit.

En même temps, les rapports au Président de la République destinés à mesurer les résultats obtenus

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s'efforçaient de les présenter dans le jour le plus favorable. Le rapport de 1908 {Journal Officiel du 3 septembre 1909) indiquait que le montant total des prêts consentis depuis dix ans dépassait 405 millions. Mais un subterfuge de comptabilité gonflait inexactement ce total trop admirable. Le chifl're donné pour chaque année comprenait en effet les prêts nouveaux de l'année et les prêts en cours à la fin de l'année précédente. En additionnant ces totaux annuels on comptait deux fois le montant des soldes de fin d'année. Une note cinglante (Journal des Débats, 29 août 1910) a signalé cette erreur; elle a aussi rappelé que les « prêts consentis » ne sont pas seulement des prêts nouveaux, qu'ils comprennent des renouvellements de billets accordés pour prolonger la durée du prêt initial. De sorte que si l'on évalue à 160 millions le montant total des prêts accordés à l'agriculture française par les caisses régionales pendant les dix premières années de leur fonctionnement, on risque déjà d'être au-dessus de la vérité; il ne dépassait pas, en tout cas, 200 millions.

A vrai dire, ce n'est déjà pas mal. L'organisation du crédit agricole paraît correspondre aux besoins des cultivateurs. On voudrait que les influences parlementaires et le favoristisme n'aient aucune action sur les caisses régionales et la Commission de répartition des avances de l'État. On a lendu [)ubli(iues quelques histoires Cûcheuses. C'est l'inévitable. Mais, dans l'ensemble, l'institution pîu'aît saine.

Les services qu'elle doit rendre s'accroissent considérablement du fait cjue les coopératives sont autorisées par la loi du 29 décembre 19(H) à sulliciler des prêts à long terme. Leur fondation devient ainsi

beaucoup plus facile et leur situation de début moins précaire. A la fin de 1910, 131 coopératives comprenant 16 497 sociétaires, possédant au total un capital versé de 2 721 245 francs avaient emprunté 4 405 840 francs. Le dernier rapport conclut, comme les précédents, que « les résultats sont fort encourageants ». On ne saurait s'inscrire en faux contre cette conclusion optimiste.

Il est plus difficile de juger exactement les services rendus par les mutualités d'assurances. Nous avons déjà noté en relevant le nombre des mutuelles-bétail quelques réserves nécessaires. Il paraît vraisemblable que sur les 8 428 sociétés d'assurances contre la mortalité du bétail recensées au 30 septembre 1910, avec 438 21() membres, beaucoup n'ont qu'une existence nominale. La valeur du capital assuré serait de 532 807 990 francs, soit à peu près le dixième de la valeur du cheptel français. Mais il n'y a que 3055 sociétés locales affiliées aux 58 sociétés de réassurance. C'est là qu'est la faiblesse de l'organisation actuelle. Le capital réassuré est de 153 900 785 francs. Il n'est pas indispensable que les mutuelles locales réassurent la totalité des risques qu'elles assument; on peut penser toutefois que l'organisation de la réassurance est encore insuffisante. On le reconnaît d'ailleurs, puisqu'on songe à créer une caisse centrale de réassurance.

Les mutuelles-incendie sont au nombre de 2187 groupant 53110 membres effectifs; elles assurent un capital de 508 374 563 francs. Le capital réassuré dans les 26 sociétés départementales ou régionales est seulement de 311 819 433 francs.

L'assurance contre la grêle paraît échapper aux

ressources de la mutualité. La statistique officielle enregistre 25 sociétés groupant 44 677 membres et assurant un capital de 28 millions. Mais le rapport ministériel déclare lui-même que ces sociétés isolées, ne disposent que de ressources insuffisantes et ont plutôt le caractère de caisses de secours que de caisses d'assurances proprement dites. Il en est de même pour les caisses d'assurances contre les accidents du travail agricole; 7 sociétés comprennent 3 478 membres. Elles ne garantissent que des risques très limités et ne payent que des indemnités peu importantes. D'une façon générale, les mutualités d'assurances paraissent compter beaucoup trop sur le secours de l'État. De 1898 à 1909, elles ont reçu 7 896 430 francs de subventions.

M. Emile Duportqui fut un des propagandistes les plus dévoués des syndicats, institutions de solidarité et de progrès moral, avait enregistré un mot qui a dû lui paraître cruel, un de ces mots qui révèlent le fonds de la pensée : « Un des premiers adhérents du syndicat de Belleville, dit-il, petit propriétaire venu pour acheter un kilogramme de raphia, a pu dire en s'en allant : Je viens de payer ma cotisation et mon kilo de raphia ; // me reste encore cjuatre sous de profit ; si c'est ça le syndicat, j'en suis. » M. Du[)ort ajoutait : « C'est ça, et bien autre chose! mais c'était et c'est encore le seul moyen d'amener nos paysans à bien comprendre l'association ». L'intérêt économique, immédiat, égoïste et commercial, tel serait donc le mobile qui attire les cultivateurs dans les

syndicats; les bienfaits moraux de l'association seraient glissés, par surcroît, à leur insu, dans les paquets de raphia ou les sacs d'engrais qu'ils emportent. N'est-ce pas du premier coup d'œil constater Téchec des espérances fondées sur la valeur éducative des associations ?

On voulait transformer Tindividualisme du paysan, cultiver en lui des sentiments solidaristes, lui apprendre à aider les plus faibles, le pénétrer de charité et de désintéressement et, quand on le suit du regard au moment où il sort du magasin coopératif, on le voit compter sur ses ongles terreux combien de sous il vient de gagner. La déception est grande; mais aussi quelle utopie que d'attendre d'institutions économiques , de groupements d'intérêts professionnels, une floraison de sentiments altruistes!

Les nécessités économiques sont les plus fortes. Elles ont obligé les syndicats à porter leur activité principale vers les services d'ordre matériel que leurs adhérents réclamaient d'abord. On en cite quelquesuns, un bien petit nombre, qui combinent les affaires et les réunions amicales; il en est aussi qui ont organisé des caisses de secours, des caisses de retraites pour les vieux ouvriers, des cercles et des buvettes anti-alcooliques, des écoles ou des cours pour l'enseignement des principes de l'agriculture moderne ou pour l'enseignement ménager, mais ceux-là sont si rares qu'on n'a presque pas à en tenir compte dans un tableau d'ensemble •. Dans son étude sur le

1. Il faudrait du moins mettre à part l'Union du Sud-Est, présidée par M. de Fontgalland succédant ù M. Emile Duport. Elle a fortement organisé l'enseignement agricole dans les écoles libres de la région lyonnaise. Les diplômes distribués en

rôle éducatif des syndicats agricoles (au Congrès international de TÉducation sociale en 1900), M. Rist le constatait très justement : « Non seulement l'intérêt privé de leurs membres est Tobjet fondamental des syndicats, mais dans Timmense majorité des cas, il est Fobjet unique... Lors du concours ouvert en 1898 au Musée Social pour récompenser Faction sociale des syndicats agricoles, sur 1 679 syndicats invités à y prendre part, 153 seulement crurent pouvoir répondre. » Depuis on n'a pas signalé que la tendance des syndicats ait changé de direction. Ils continuent à s'occuper de commerce plus que de philanthropie. D'ailleurs ils ont bien raison. L'organisation économique est pour notre agriculture le problème primordial.

On répondra sans doute que l'œuvre éducative et moralisatrice des syndicats ne consiste pas dans la création de quelques institutions de bienfaisance, et de quelques écoles d'agriculteurs, dans l'organisation d'orphéons ou de sociétés de gymnastique, que l'association professionnelle développe des qualités jusqu'ici endormies dans l'âme paysanne, l'esprit d'initiative, l'acceptation d'une discipline; elle forme un milieu nouveau où ne pénètrent pas les perfidies des combats politiques et les brutalités de la lutte

fin d'année aux iiieilhMirs élèves sont liés rochorchés. Depuis quatorze ans, 21327 élèves s(î sont présentés devant les coiuniissions d'examen qui ont dislrihué 13 522 certificats et 3 081 diplùmes. Cet enseignement est aussi organisé en Bretagne et en Vendée (Voir la conférence de M. de Fonlgalland déjà citée).

des classes. C'est cela en effet qui importe. Voyons ce qu'il en est.

Les associations agricoles développent l'esprit d'initiative. Oui, chez leurs administrateurs qui s'habituent à la pratique des affaires commerciales; mais peut-il en être de même pour la masse des adhérents? Évidemment non. Ces groupements démocratiques que sont les syndicats vivent sous un régime d'autorité. Leurs adhérents n'ont pas plus de part à l'administration que les électeurs n'en ont au gouvernement du pays. Le Bureau qu'ils ont nommé a toutes les charges et toutes les responsabilités de la gestion dans l'intérêt commun. Dans certaines associations — et ce sont précisément celles qui prétendent exercer une action sociale — des précautions même sont prises dans les statuts pour placer l'assemblée sous la tutelle, sous l'autorité absolue du conseil d'administration. D'ailleurs, en général, les sociétaires ne souhaitent pas de participer à la direction. Ils suivent passivement les bons bergers qui les mènent. Et cela est vrai aussi bien des petits groupements paysans que de telle grande société dagriculteurs où, le vote par correspondance étant admis, les membres du bureau sont élus par 1 900 voix alors ({ue l'effectif total comprend plus de de iOOOO membres.

Mais on donne aussi une autre signification au mot d'initiative. On répète souvent que les syndicats, les coopératives, les mutualités sont les œuvres de l'initiative privée par opposition aux créations de la loi. On leur en fait un grand mérite. Et cela est juste puisque, en effet, les agriculteurs ont créé euxmêmes les organisations qui leur étaient nécessaires.

Il ne faut pas aller trop loin toutefois. L'intervention de rÉtat n'est point négligeable. C'est bien elle qui a assuré le succès. Les syndicats ont profité d'une législation de faveur et aujourd'hui les associations mutuelles sont des associations subventionnées. Quelques caisses de crédit se passent du secours de l'Etat. Les caisses Durand avec leurs dépôts ont effectué depuis leur fondation 65 millions de prêts. La Caisse de prévoyance et de crédit du Syndicat agricole vauclusien ne fonctionne de même qu'avec les dépôts qu'on lui confie. Constituée au capital de 6Ç00 francs, dont un quart seulement a été versé elle avait, au 30 juin 1911, en dépôts à vue ou à terme, 622 083 francs, plus de cent fois son capital souscrit. Voilà des œuvres qui font véritablement preuve d'initiative et qui montrent que les mutualités agricoles auraient dû se développer par leurs propres moyens.

La pratique du groupement a discipliné l'individualisme du paysan. Cela est vrai, en particulier des groupements qui ont une forte organisation commerciale, les caisses de crédit, les sociétés d'assurances, les coopératives. Le paysan s'habitue à prendre des engagements précis, à se soumettre à un règlement. Mais il y a bien des progrès encore à réaliser. Ce qui retarde surtout le développement des coopératives c'est la difficulté que leurs administrateurs éprouvent à obtenir des adhérents une soumission exacte aux ententes conclues. Qu'une bonne occasion de vente s'offre à lui et le coopérateur s'émancipe. Dans les caisses de crédit les renouvellements successifs des billets cachent souvent l'inexécution des engagements pris. Quant aux syn-

dicats, la discipline y est sans force réelle. Libre de se retirer à tout instant de l'association, le syndiqué n'hésite pas à le faire dès que le paiement de la cotisation ne lui paraît plus compensé par les avantages personnels qu'il doit obtenir.

Dans leurs relations entre eux, les syndicats ne se montrent guère plus disciplinés que les syndiqués eux-mêmes. La multiplicité des organisations régionales et des unions centrales en est la preuve. La présence dans un département ou dans une région de plusieurs unions de syndicats ayant le même objet signifie nécessairement que des considérations de personnes ont provoqué des divisions. Les syndicats n'ont pas su davantage constituer une seule union nationale qui aurait eu une bien grande autorité si si elle avait représenté à elle seule toute l'agriculture française. Deux courants se sont formés : à la Société nationale des agriculteurs de France s'oppose la Société nationale d'encouragement à l'agriculture, Tune aristocratique, l'autre démocratique, celle des ducs, comme à FAcadémie, et celle des anciens ministres.

Cette constatation fait accueillir avec quelque scepticisme l'affirmation que les syndicats observent une absolue neutralité politique. Quelques-uns d'abord affichent ouvertement leur caractère confessionnel et leur esprit d'opposition aux gouvernements actuels, sinon au régime lui-même; d'autres, au contraire, proclament leur attachement aux institutions républicaines. Quelques-uns dans les villages

soutiennent certaines fortunes politiques. Mais, en général, les discussions politiques et religieuses sont, en effet, interdites dans les réunions syndicales. Elles auraient trop vite fait de disperser les sociétaires. Les syndicats se bornent à organiser la défensive contre les menaces du socialisme agraire.

C'est sur ce point que les propagandistes des syndicats agricoles insistaient fortement. Le syndicat prépare Tharmonie entre les classes et la paix sociale. Il ne connaît pas de classe. Il est ouvert à tous, patrons et ouvriers. Mais cette affirmation est absolument contredite par les faits. Au moment de la dernière Exposition universelle TUnion centrale des Agriculteurs de France comprenait 570 syndicats et 314 343 syndiqués. Ils se répartissaient ainsi : 70 p. 100 de propriétaires exploitant eux-mêmes; 15 p. 100 de fermiers et métayers; et 5 p. 100 seulement d'ouvriers agricoles. En rapportant ces chiflres qui paraissent exacts pour l'ensemble des syndiqués, M. Rist concluait : « Ce qui a pu faire considérer le syndicat agricole comme un syndicat mixte, comme une « association où les grands eth^s petits sont admis et collaborent » et qui s'opposerait ainsi « au syndicat ouvrier, trop souvent syndicat de classe et de guerre de classe » c'est qu'on y rencontre eri elYet des grands et des petits... propriétaires et même parfois des fermiers et des métayers; mais c'est jouer sur les mots que de le considérer comme un syndicat mixte composé de patrons et ouvriers. Les ouvriers agricoles y sont une minorité intime et quand ils en font partie ils n'y jouent aucun rôle ».

La preuve que les syndicats agricoles sur ce point n'ont pu réaliser le but qu'ils se proposaient, c'est

qu'ils n'ont pas empêché un mouvement de revendications ouvrières de se produire dans plusieurs régions, c'est qu'au moment des grèves les syndicats de propriétaires se sont opposés à des syndicats purement ouvriers, c'est qu'on s'est efforcé, depuis, de créer de nouvelles associations ayant pour objet de prévoir et d'atténuer les conflits entre les ouvriers et les patrons et qu'on appelle maintenant des syndicats mixtes. Mais ceci nous conduit à une nouvelle étude, celle du mouvement ouvrier dans l'agriculture et du socialisme agraire.

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