LES FORGES PHYSIQUES
baissé. On voudrait bien le croire, mais quand on voit l'absinthe ravager les régions viticoles du Midi, à tel point que la ville de Montpellier a été obligée de construire un nouvel et immense hôpital pour les aliénés, on se demande si ses calculs ont été complets. Les socialistes expliquent que Talcoolisme est le vice des miséreux et qu'il faut le combattre par l'augmentation des salaires. Oui, peut-être. Et pourtant il n'y a pas que des pauvres gens qui s'alcoolisent. Les bourgeois n'ont ils pas donné l'exemple aux ouvriers et aux paysans? Le mal a tellement grandi que nous n'avons plus qu'une région a peu près sobre dans le Centre et le Sud-Ouest. C'est vraiment peu comme réserve de population saine.
D'autant plus qu'on y signale maintenant un autre danger : le progrès de la neurasthénie, la neurasthénie chez les ruraux! Le D* Balbèze constate son développement, en particulier dans le Tarn-et-Garonne, pays par excellence de la petite propriété. Il compte 30 pour 100 de paysans atteints dans celte région et la proportion va croissant d'année en année! Plus d'énergie, plus de volonté, une i)eur continuelle des risques et des responsabilités, telle sont les conséquences de désordres nerveux très caractérisés. Les causes peuvent être d'ordre économique, car le mal frappe les plus pauvres; elles sont plus vraisemblablement d'ordre moral : l'éducation scolaire et, plus encore, l'éducation familiale amolissent les caractères au lieu de les tremper, et dordre physique : les unions consanguines ont été fréciuentes et sont encore habituelles, le régime alimentaire est défectueux, sacrifié au goût du supertlu.
Sans doute, il n'y a j)as beaucoup de régions où le
mal soit aussi grave et aussi généralisé, mais on ne peut pas penser qu'il est étroitement localisé. L'affaiblissement de Ténergie, de la volonté de vivre a frappé les paysans plus ou moins dans toutes nos provinces. Nous Tavions déjà indiqué en étudiant la dépopulation. La restriction volontaire des naissances en est le signe évident et elle est pratiquée presque partout.
Cette diminution de la natalité est d'autant plus inquiétante à la campagne que la mortalité infantile y est plus élevée qu'à la ville. Nous avons, sur ce point, le témoignage du D' Cruveilher, basé sur Fexamen des statistiques démographiques. Il a constaté que la mortalité des enfants, dans la première année de leur existence, est plus élevée dans les départements qui ont au moins 50 pour 100 de population agricole que dans ceux où les agglomérations urbaines et industrielles sont les plus nombreuses. La moyenne maxima, 25, 50 décès de 0 à 1 an pour 100 naissances, est atteinte dans le département des Hautes-Alpes. Dans le Lot, les Basses-Alpes, la Lozère, TAveyron, la Sarthe, le Tarn-et-Garonne, on observe une mortalité infantile bien supérieure à celle du département du Nord. C'est probablement l'ignorance des mères qu'il faut ici accuser; on peut donc espérer que la connaissance des principes d'hygiène réduira le taux de la mortalité dans une certaine mesure.
Comme nous sommes loin de la légende qui faisait des paysans les protecteurs de notre société! Une race qui va mourir, voilà ce que nous montrent les médecins.
Poursuivons l'acte d'accusation. On attendait encore des paysans une grande honnêteté, une belle ingénuité en matière politique. Ou bien on comptait sur leur méfiance instinctive pour résister aux nouveautés et aux surenchères. Les conservateurs espéraient trouver en eux des alliés fidèles. Leur attitude politique a apporté, elle aussi, bien des désillusions à ceux qui avaient compté sur leur docilité. Ah! s'ils votaient « bien », on leur pardonnerait beaucoup; mais ils ne veulent plus toujours se laisser guider ni conseiller.
Depuis qu'on a supprimé le cens électoral, les grands propriétaires avaient considéré, faut-il dire comme un devoir, ou comme un droit pour eux de diriger l'inexpérience des paysans prématurément investis du pouvoir de nommer cette fraction de souverain qu'est un député. Que la pression des propriétaires tente toujours de s'exercer, qu'ils aillent jusqu'à glisser des bulletins de vote dans la main de leurs domestiques, de leurs ouvriers, de leurs débiteurs, c'est un fait qu'il faut bien considérer comme fréquent, car les témoignages abondent. Mais dans l'exercice de leur patronage, ces autorités sociales ne rencontrent plus autant d'obéissance qu'autrefois. Quand ils causent librement, les paysans racontent volontiers comment ils ont échappé à la surveillance pour substituer le bulletin de leur choix à celui qui leur avait été remis avant le scrutin. Ils se libèrent de la tutelle comme leurs ancêtres s'étaient affranchis de la servitude. Du moins, il semble bien (lu'il
en est ainsi dans la plupart des régions. Car ce sont là des questions sur lesquelles il est difficile d'avoir une opinion d'ensemble et, probablement, c'est en vain que l'on essaierait d'en juger d'après les couleurs de la carte électorale.
Les grands propriétaires fonciers ont à peu près une communauté d'idées politiques. Sans constituer un parti agrarien — parce que leurs intérêts agricoles ne sont pas pour eux les plus importants, ne sont pas ceux qui les dirigent — ils forment par tradition un des éléments principaux du parti conservateur. Chez les paysans, ouvriers, fermiers, petits et moyens propriétaires, on ne constate pas une semblable unité. Leur situation économique et professionnelle ne détermine pas encore fortement leur attitude politique. Il y a parmi eux des socialistes et des monarchistes, des bonapartistes et des répubhcains, des cléricaux, des libre-penseurs; c'est une confusion qu'on aurait de la peine à expliquer. Les républicains de gauche l'emportent maintenant dans le plus grand nombre des circonscriptions; n'est-ce pas simplement parce qu'ils détiennent le pouvoir?
On répète volontiers dans les discours ministériels que les populations rurales sont désormais profondément attachées à la République. Il n'est pas certain que leur attachement résisterait à une épreuve sérieuse. Du moins, il faut reconnaître que les paysans ne témoignent pas encore pour la politique autant d'indifférence que les ouvriers ou que leur indifférence ne les conduit pas encore jusqu'à l'abs-
Lention. Ils votent. On voudrait être sûr qu'ils comprennent à peu près ce qu'ils font.
Cependant il faudrait distinguer; parmi les élections auxquelles ils ont à prendre part il en est une, celle des conseils municipaux, qui les intéresse trop directement pour qu'ils n'y apportent pas toute leur attention. Ici, il ne s'agit plus d'une politique mystérieuse dont l'avenir leur échappe. La commune pour des paysans est quelqne chose de précis, de tangible, c'est l'ancienne paroisse; de tous nos groupements administratifs, c'est le moins arbitraire. Si l'on voulait étudier dans les faits l'action et les mœurs politiques des paysans, c'est là qu'il faudrait porter l'observation. On verrait dans quelle mesure ils se sont soustraits à l'influence des grands propriétaires et du clergé; on ne le verrait pas toujours très clairement parce que, depuis que leur autorité est contestée, cette influence se dissimule volontiers. Nous manquons d'ailleurs de renseignements généraux : s'il nous paraît probable que les conseils municipaux des campagnes nettement hostiles aux partis bourgeois sont déjà les plus nombreux, c'est une impression qu'il faudrait vérifier.
La conquête de la mairie est l'ambition toute naturelle des paysans. En leur permettant de lutter contre leurs anciens maîlres, elle leur offre la volupté de la vengeance, c'est un plaisir qu'on ne dédaigne pas. Ce qui vaut mieux, elle leur donne le sentiment de leur force; elle leur fait apprécier leur indépendance. D'autre part, l'entrée des paysans dans les conseils municipaux leur apprend à s'administrer eux-mêmes, à bien choisir leurs représentants, à gérer à leur profit leurs propres intérêts. Elle con-
tribue à réducaiion intellectuelle et morale des élus et des électeurs. Elle les prépare à réfléchir aux problèmes plus généraux qui se posent dans une démocratie. Elle le fait ou elle devait le faire.
Car il ne semble pas que les faits justifient beaucoup d'optimisme. Les questions de personnes, les intérêts de groupes, les rancunes et les compromissions déterminent les choix beaucoup plus que la claire conscience d'un idéal politique ou de Fintérêt commun. L'action politique ne pourrait avoir de valeur éducative que si elle préparait l'union. Les divisions qu'elle entraîne bien plus souvent provoquent la désorganisation du groupe communal, excitent les convoitises et les jalousies, démoralisent les individus. Le paysan a eu vite fait de comprendre que son bulletin de vote était une marchandise à céder au plus offrant. Toutes ces promesses de places, de faveurs, de protections que les candidats multiplient, c'est lui bien souvent qui les a sollicitées. Dans le maquignonnage des bulletins de vote, il a largement sa part de responsabilité.
En tout cas, on ne peut pas dire qu'il ait opposé aux surenchères une méfiance avisée. Tous les partis ont abusé de sa crédulité. Les uns ont exploité son ignorance et sa peur du changement, les autres l'ont entraîné par l'appât de promesses irréalisables. Il ne faut donc pas attacher une bien grande importance aux choix qui sont faits par les circonscriptions rurales. En particulier, Userait inexact de croire que
les électeurs paysans des députés socialistes aient voulu apporter leur adhésion aux principes collectivistes. Trop souvent des conservateurs, partisans de la politique du pire, ont travaillé au succès d'un « unifié » pour déterminer Téchec d'un candidat radical et franc-maçon. Il est difficile de généraliser sans injustice; les mœurs électorales varient avec les régions : aux « emballements » des méridionaux s'oppose la passivité des campagnards de FOuest et Ton pourrait protester que d'autres paysans font preuve d'indépendance et de bons sens. Notons ces réserves. Irons-nous cependant jusqu'à dire que, dans l'ensemble, les paysans forment un groupe puissant de sages instinctifs? Il semble bien, au contraire, qu'ils sont une proie facile à saisir pour le politicien professionnel.
Mais si cela est vrai, cette masse d'électeurs incapables de résister aux flatteries et aux excitations de la démagogie devient un danger, un sujet d'inquiétudes. Et, en eflet, on ne peut plus douter que le sentiment de Tordre, le respect de la loi aient perdu de leur force dans les milieux ruraux. Les révoltes qui ont ensanglanté la ville de Narbonne, les incendies allumés dans la région d'Épernay sont l'œuvre de paysans. Il n'y faut voir que des accidents, des explosions de colère que la misère explique. Soit. Elles avaient été préparées cependant par une propagande à laquelle tous les partis ont collaboré et qui dénote dans les campagnes le progrès d'un état d'esprit nouveau. La démission des corps élus, le refus de l'impôt, voilà les moyens d'action que l'on préconisait pour que les intérêts régionaux obtinssent satisfaction. Le Parlement doit-il désormais délibérer sous
la menace? Puisque les intérêts agricoles varient et s'opposent de région à région, qu'ils se heurtent souvent à ceux des commerçants ou à ceux des industriels, quels désordres avons-nous à prévoir, si le recours aux méthodes de l'action directe est vanté aux paysans, propriétaires et ouvriers, comme légitime et efficace?
Il est de tradition après un réquisitoire aussi menaçant de proclamer qu'on veut espérer malgré tout, que la race française conserve encore d'inépuisables ressources d'énergie, qu'un pays comme la France ne peut pas périr... Ce n'est pas pour nous conformer à cet usage que nous essaierons d'apporter quelques atténuations à des critiques si pessimistes. On a vu d'autres peuples déchoir et qui avaient eu, eux aussi, un magnifique passé. La raison qui nous permet de garder quelque confiance, c'est que le réquisitoire n'est pas assez fortement motivé pour entramer nécessairement une condamnation. L'étude de la valeur morale, physique, politique des paysans nous a attiré sur un terrain où les observations étaient bien malaisées. Nous avons rapporté des impressions; nous n'avons pu effectuer des mesures précises. Que le doute profite aux accusés I
Toutes les accusations d'ailleurs n'avaient pas la même force. Celles qui viennent des médecins et qui, basées sur des statistiques, nous montrent l'affaiblissement graduel de la race, sont les plus troublantes et les plus graves. Mais celles qui dénoncent le changement des mœurs ne témoignent sans doute que d'une admiration aveugle du passé, d'un dénigrement systématique du présent. Pourquoi ne pas espérer
LES PAYSANS ET LA l'OLITIQlE 289
que les conditions nouvelles de la vie rurale créeront avec le temps des habitudes morales égales ou supérieures à celles d'autrefois? La lutte ouvrière, le progrès des techniques, les associations susciteront peut-être des énergies, formeront des intelligences. Déjà une élite se constitue dans les coopératives et les mutualités, dans les syndicats ouvriers aussi. Elle fera peut-être Téducation de la masse ou, du moins, elle encadrera et dirigera les plus faibles.
Nous rencontrons déjà un type nouveau de paysan qui, mieux instruit, se montre plus clairvoyant, moins passif, plus énergique. Son amour pour la terre est moins sentimental et moins ingénu. Il restait quelque chose d'enfantin dans Tesprit de notre vieux paysan de France. Mais quand tout change autour de lui, comment pourrait-il demeurer seul immuable? Le temps est passé de l'agriculture indolente et résignée. Le vieux proverbe c( tant vaut riiomme, tant vaut la terre » devient chaque jour plus vrai, à condition qu'on entende bien par là rhomme armé des capitaux qu'il faut avoir pour utiliser les teclmiques nouvelles. L'agriculteur devient un industriel et un commerçant, il prend son rang dans la bataiUe économique; et n'est-ce pas dans la lutte que les volontés s'alTermissent et que les cœurs se haussent veis un plus noble idéal?
I, EVOLUTION DE I.A KRANCE AGRICOLK,
Nous voici au point où nous pouvons arrêter nos reclierclies. Des investigations plus pénétrantes, des observations plus minutieuses, plus détaillées et plus complètes nous auraient sans doute mieux armé pour répondre aux questions que nous avions posées; un exposé moins succinct des résultats obtenus aurait plus sûrement fourni le moyen de contrôler nos réponses, de les accepter ou de s'y opposer. Mais, nous l'avons déclaré dès le début, nous avons cédé volontairement à la nécessité de voir vite et de rendre compte brièvement. Nous avons consenti aux risques d'erreurs qui sont la ram^on des méthodes d'informations rapides, aux inconvénients de ces exposés qui, pour condenser, choisissent et négligent. Si l'on nous permet cette comparaison, nous avons fait une reconnaissance d'aviateur au-dessus d'un trop vaste terrain. Elle nous a fait voir les masses les plus apparentes et les aspects que les jeux de la lumière ont éclairés le plus vivement. Nous n'avons pas la certitude que des mouvements intéressants ne se préparent pas dans l'ombre et qu'ils ne soient pas restés inaperçus malgré les précautions (juc nous avons prises. Quoiqu'il en soit, il faut maintenant établir notre rapport. Nous n'avons pas de honte à avouer
quelque embarras, car notre sujet d'observations présentait une complexité découra^^eante.
Si Ton exigeait de nous des prophéties, si Ton nous demandait de prévoir ce que Tagriculture française sera dans une vingtaine d'années, nous nous refuserions à préciser dans des formules les impressions que nous avons recueillies. La part de Taléa est bien trop considérable. Nous ne savons pas assez exactement pour prévoir avec assurance. Contentons-nous d'indiquer quelques probabilités et, mieux encore, bornons-nous à accuser les traits caractéristiques de Fagriculture contemporaine; par là nous la différencierons de l'agriculture de la période précédente et nous attirerons l'attention sur les points où de nouveaux changements exerceraient sans doute une action décisive.
Nous voulions chercher quelles sont, dans l'agriculture française, les forces dominantes qui dirigent son évolution. Nous avons constaté, à l'occasion de chacune de nos recherches spéciales, que les moteurs de l'évolution agricole ne se trouvaient point dans l'agriculture, mais en dehors d'elle, que ses transformations lui avaient été imposées par les villes, c'està-dire par les consommateurs urbains, par les approvisionneurs et les courtiers qui transmettent aux paysans les désirs, les ordres du marché, par les industriels, techniciens ou vendeurs, qui les engagent à renouveler leurs procédés et leur matériel de culture, par l'organisation politique que les citadins ont déterminée beaucoup plus que les ruraux, par l'accroissement des groupes urbains et les besoins de maind'œuvre de l'industrie. Nous avons vu que les idées et les mœurs des paysans ont subi l'influence des propa-
gandistes des villes, que ragricultuic perd de son originalité et que les différences si profondes autrefois entre le rural et le citadin s'atténuent de plus en plus, bien que ce rapprochement soit retardé par la force d'inertie, par la passivité des populations agricoles.
Pour juger des transformations accomplies, comparons sur les points essentiels Tagriculture présente à celle qui était pratiquée il y a environ cinquante ans. Déjà, vers 1860, les conditions économiques commençaient à évoluer. On n'ignorait alors d'une façon absolue, ni la concurrence étrangère, ni l'emploi des machines, ni Taccroissement des frais de production. Mais ce qui paraît aujourd'hui évident était à cette époque tout au plus pressenti par les observateurs clairvoyants. L'agriculture était encore, malgré des améliorations techniques incontestables, fortement traditionnelle, caractérisée par la prédominance du travail manuel et une soumission résignée aux caprices bienveillants ou cruels de la nature. Aujourd'hui, même si l'on s'efforce de ne pas exagérer les progrès obtenus, il faut bien reconnaître, par comparaison avec le passé, que l'action de l'homme dans le phénomène de la production agricole est plus grande et plus forte, que sa maîtrise grandit chaque jour, que les techniques anciennes sont modifiées, abandonnées au moins partiellement, que les machines ont diminué le travail des bras aussi bien pour la préparation du sol que pour la récolte, que l'emploi des engrais chimiques, l'adoption des méthodes scientifiques pour transformer et conserver les produits ont donné au capital d'exploitation une importance qu'il n'avait pas. L'agriculture est moins différente de l'industrie qu'elle n'était autrefois.
â9i CONCLUSION
Cependant quand nous avons changé noire point de vue, quand, au lieu de comparer le présent au passé, l'ag-riculture de 1912 à celle de 1862, nous avons voulu mesurer ce qui a été fait en fonction de ce qu'il serait possible et désirable de faire, nous avons été amené à juger que Tindustrialisation de l'agriculture n'est pas encore très avancée. Nous avons considéré, il est vrai, comme très probable qu'elle ferait de nouveaux progrès parce que les causes qui ont provoqué l'introduction des machines et développé la consommation des engrais paraissent durables. Mais n'allons pas jusqu'à croire que l'agriculture en arrivera à s'identifier à l'industrie manufacturière. Outre que l'agriculteur ne sera sans doute jamais maître de sa production au même point que l'industriel, on ne constate pas entre agriculteurs une concurrence semblable à celle qui met aux prises les industriels. A cela il y a deux raisons : l'une, c'est que les concurrents dans Tagriculture sont tellement nombreux qu'aucun d'eux ne peut exercer sur le marché une action décisive. Les plus puissants profitent d'une rente foncière plus élevée, mais ils ne sauraient prétendre aux monopoles qui permettent aux grands industriels d'imposer leur volonté. L'autre cause, c'est que Tintervention législative supprime ou atténue la concurrence entre agriculteurs. L'établissement des protections douanières les a placés dans un milieu artificiel. Arc-boutés sur les béquilles du protectionnisme, des agriculteurs, peut-être nombreux, que la supériorité de leurs rivaux étrangers aurait fauchés, font encore figure dans les cadres de Téconomie rurale.
Si, quelque jour, lassés de soutenir à leurs dépens
une foule de producteurs débiles et d'en subventionner beaucoup plus encore qui pourraient fort bien se passer de secours, les consommateurs démolissaient le rempart douanier, ou bien, si la production agricole continuant de s'accroître en arrivait à dépasser sensiblement les besoins de la consommation, on verrait alors les exploitations routinières faire place aux exploitations modernes, industrialisées, employant plus de capitaux. Cependant l'abandon du protectionnisme n'est certainement pas prochain; les agriculteurs ne veulent pas encore se passer des lisières et du bourrelet protecteur. Les réunions agricoles du printemps de 1912 nous en ont fourni une nouvelle preuve : les viticulteurs méridionaux exigent qu'une partie seulement des vins algériens puisse entrer en franchise et que le surplus soit frappé du droit de douane. Par contre, il est vrai, nous voyons se développer des spéculations agricoles qui ont absolument besoin de s'ouvrir des marchés nouveaux à l'étranger. Dans les bonnes années, la production française sera obligée d'exporter, non seulement des fleurs, des fruits et des légumes, mais môme du blé et du vin. Elle sera sans doute amenée, pour ne pas être gênée par le protectionnisme de ses voisins, à consentir elle-même quelques concessions. Et peut-être prendra- t-elle enfin conscience de sa force. Surveillons donc les progrès de nos exportations de denrées alimentaires, car le jour où les agriculteurs devront préparer une transformation des relations commerciales avec leurs voisins, il sera intéressant de les voir manœuvrer. Jusqu'ici l'évolution industrielle et commerciale de l'agriculture n'a pas produit au point de vue
social des efTets très apparents, ni très considérables. On ne constate que des changements sans signification précise dans la répartition des exploitations et des propriétés. Si le nombre des petits propriétaires n'augmente pas ou peu, la superficie occupée par les petites propriétés paysannes reste relativement importante. Il n"y a pas lieu de s'en étonner. Cela provient, pour une part, de la mollesse de la concurrence économique entre agriculteurs et cela s'explique aussi par ce fait qui, déjà signalé, doit être mis en lumière que les petites exploitations peuvent se défendre contre les grandes, soit qu elles se placent hors de la bataille en se spécialisant dans des cultures qui demandent beaucoup de main-d'œuvre et peu de capitaux, soit qu'elles s'organisent elles-mêmes industriellement. Rien n'empêche théoriquement, et cela est quelquefois vrai en fait, une petite exploitation, une exploitation petite par son étendue, pas trop petite, d'être une exploitation industrialisée, employant proportionnellement au capital foncier un capital d'exploitation élevé. De même que Ton voit dans l'industrie certains ateliers bien pourvus de machines et de force motrice résister à la concurrence des grandes usines, de même on peut très bien concevoir que, dans l'avenir, les petites exploitations paysannes continuent à prospérer à côté des grands domaines. Le prix de revient n'est pas fatalement meilleur, c'est-à-dire plus faible, dans les exploitations les plus grandes; d'autant que la supériorité théorique de la grande exploitation est réduite par les difficultés de main-d'œuvre, les ouvriers agricoles diminuant en qualité et en quantité. Rappelons-nous d'ailleurs que les paysans qui ne disposent que
d'cxploilations peu étendues et de capitaux insuffisanls ont encore la ressource de s'associer dans des coopératives de production et de vente. Par là, ils pourraient se maintenir en tant que propriétaires.
Voilà ce qui complique tellement Fexamen des questions que les socialistes appellent le « problème agraire ». L'évolution de Tagriculture vers Tindustrialisation peut emprunter deux voies distinctes. Celle de la concurrence capitaliste va en se resserrant, de sorte que les plus forts, les plus riches, sont ceux qui arrivent le plus loin après avoir rejeté leurs concurrents dans les précipices du prolétariat; Tautre, celle de la coopération, permet le passage de foules plus nombreuses à condition qu'elles s'avancent en ordre, en observant une discipline qui soutient la marche des plus faibles. Gatli, s'opposant sur ce point à d'autres socialistes, a bien reconnu l'existence de ces deux courants; mais il persiste à penser « qu'ils s'écoulent l'un et l'autre vers l'aboutissant commun, le socialisme ». Nous ne voyons pas si loin. Nous ne sommes môme pas en situation de dire lequel de ces deux courants entraîne le plus grand nombre de nos agriculteurs. FA l'on ne doit pas s'étonner que nous soyons aussi réservé au moment de conclure, puisque? l'évolution à laquelle nous assistons est elle-même timide et hésitante. Comment juger l'avenir de l'agriculture quand on la voit réaliser des progrès techniques, perfectionner son organisation commerciale et, en même temps, se restreindre en nombre, subir les intluences extérieures, obéir à des groupes économiques plus puissants qu'elle-même?
La dépopulation croissante des cauq)agnes est un des phénomènes caractéristiques de l'évolution agri-
cole conlomporaine. Il ne paraît pas étroitement lié au progrès do rindustrialisation puisqu'il Ta précédée de bien des années. Mais elle contribue sans doute à Taccélérer. On objecte que le développement de loulillage mécanique est la conséquence, et non pas la cause de Texode rural. Ce n'est là qu'une façon de s'exprimer; nombreux sont les phénomènes économiques qui peuvent être considérés simultanément comme cause et elTet, parce qu'après avoir déclanché un mouvement, ils sont inlluencés par lui. D'ailleurs l'exode n'entraîne pas seulement les ouvriers. Les propriétaires aussi, et surtout leurs enfants, abandonnent le sol pour aller dans les villes; toutes les raisons économiques ou morales qui ont déterminé les nobles, puis les bourgeois à quitter leurs domaines, expliquent maintenant que les paysans se détachent de la terre. En môme temps, le nombre des naissances diminue presque aussi vile dans la population agricole que dans la population urbaine Les campagnes ne sont plus le grand réservoir de population saine où l'industrie et le commerce devaient puiser sans craindre de le tarir.
Cela suppose (jue les mœurs ont changé. Et, en effet, cet individualisme par lequel on caractérisaitle paysan s'atténue. 11 n est plus isolé, parce qu'il n'est plus indépendant. Il est entré dans la communauté des producteurs, il ne peut plus vivre sans recourir à l'échange des produits, il dépend du marché. 11 consent même depuis quelques années à adhérer à des groupements professionnels. On a voulu voir dans le développement des associations rurales la plus importante des transformations réalisées par l'agriculture. C'est qu'on pensait quelles allaient constituer
des groupes capables de donner aux producteurs ruraux une âme collée live. En fait, il nous a semblé que ces associations ne créent le plus souvent que des mécanismes fort utiles au point de vue économique, mais sans grande action morale. En ce sens on pourrait dire que le paysan reste encore un individualiste, qu'il est toujours dirigé avant tout par son intérêt personnel.
On avait fondé sur l'attachement du paysan à la terre ou, plus exactement, à sa propriété de grandes espérances. Il devait accueillir la paix sociale exilée des cités. On pensait que la propriété individuelle réalisait tous ses rêves, qu'il n'aurait jamais d'autre ambition que de la défendre. C'était d'abord oublier que tous les paysans ne participent pas à la propriété et qu'elle n'a de vertu pacificatrice qu'autant qu'elle assure réellement l'indépendance du propriétaire. Les ouvriers, les métayers sont entrés en conflit avec les propriétaires qui les emploient et désormais ceuxci sentent peser sur eux la menace de la grève et du sabotage. Troublés par les transformations économiques qui se produisent autour d'eux, quelques petits propriétaires déjà prêtent l'oreille aux critiques et aux promesses d'un socialisme électoral qui exploite leur mécontentement et les entraîne aux bourbiers de la démagogie. Toutefois, il serait prématuré de parler chez nous d'un véritable socialisme agraire pour d'autres que les ouvriers. Entre les petits et les grands propriétaires, il n'y a pas actuellement une opposition d'intérêts économiques qui puisse servir de base à une doctrine socialiste. Il est vrai que l'ignorance des électeurs ruraux s'accommoderait fort bien d'un socialisme sans doctrines et sans principes.
On avait compté sur la vigueur physique, sur Ténergie des populations rurales; nous avons dû reconnaître qu'elles étaient déjà entamées par les progrès de Talcoolisme. Nous avons entendu louanger les initiatives privées qui ont provoqué la création de milliers d'associations; mais nous n'avons pas pu ne pas voir que le développement de ces associations était dû pour une bien grande part aux encouragements, aux subventions de l'État. C'est avec quelque inquiétude que nous confions nos derniers espoirs à l'élite paysanne qui s'éduque dans les syndicats, les coopératives et les mutualités.
Sans doute, la production elle-même n'est pas encore tics gravement menacée; nos agriculteurs mieux instruits, armés de techniques nouvelles, la maintiendraient au niveau des demandes du marché national, môme avec un personnel moins nombreux. Mais pourront-ils longtemps résister aux exigences croissantes des entreprises industrielles et commerciales, si pour grandir encore elles vident les campagnes à leur profit? Il y a là, évidemment, un sujet d'inquiétude pour l'avenir. D'autre part, nous voyons se restreindre le rôle politique et social, l'originalité morale de nos paysans; les villes pensent et décident pour eux, elles ont la force politique et économique, elles ordonnent, elles mènent un pays qui était autrefois essentiellement agricole. A défaut d'une certitude méthodique, on a bien l'impression que la croissance des villes et de l'industrie est déjà démesurée par rapport à la population totale du pays, par rapport au groupe rural et que, si cette évolution se poursuivait encore, nous aurions peut-être à le regretter.
Introduction vu
Chapitre I. — De l'économie domestique à l'agriculture industrialisée 1
I. Vancienne économie familiale. — Sos caractères. — Sa transformation. — Les survivances 2
II. Le passacjc à V agriculture moderne. — Les impôts; les marchés urbains; le progrès tectini(iue au xviii* siècle. — Les transports; les applications du froid industriel. — La concurrence étrang-ère ; la crise agricole ; le marché mondial. — La concurrence de l'industrie. — Les consécjuences de la crise; le protectionnisme, son intluence démoralisante et
ses inconvénients économifjues 8
III. Les nouvelles techniques. — Ij(^ rùle des engrais; la loi du rendement non proportionin^l. — La mécani(iue agricole. — Les irrigations; le dry farming. — La lutt(! contre les intempéries. — Les procédés de sélection ... 27
IV. Vagricullure industrialisée. — La domination du capital. 38