II. — LES FORCES PHYSIQUES
La croyance à la supériorité physique des classes rurales était établie comme un dogme. La vie au grand air, un travail varié, la frugalité d'une alimentation saine assuraient aux paysans une santé robuste que devaient leur envier les habitants des faubourgs étouffant dans des logements obscurs, épuisés par le surmenage du travail et du plaisir, empoisonnés par les fraudes alimentaires. Serait-ce là une illusion de bourgeois en vacances? Il est possible, en elTet, que Ton ait jugé trop favorablement les conditions hygiéniques de la vie rurale. Les habitations des campagnes sont fréquemment défectueuses, trop petites et malpropres, Talimentation insuffisante, le travail trop pénible ou trop prolongé. Mais, comme on constate généralement sur tous ces points une amélioration plutôt qu'un recul, il reste à expliquer pourquoi l'énergie de la race faiblit, pourquoi la proportion des conscrits réformés augmente dans des régions rurales, pourquoi le nombre des aliénés augmente, pourquoi le nombre des naissances diminue.
L'explication est connue, c'est l'alcoolisme qui est responsable. Il fait, en elfel, des progrès constants. 11 y avait en France 354 000 débits en 1879; aujourd'hui ce chiffre s'est élevé à 480 000, en moyenne un débit pour 80 habitants. La consommation de l'alcool exprimée en alcool pur à 100 degrés était, par habitant et par an, de 1 litre 12 en 1830, elle a été de
4 litres 13 en 1911 et, dans certains déparlements, elle monte jusqu'à 11 et 12 litres. Les paysans ont grandement leur part dans cet effrayant développement de la consommation de Falcool. Il est difficile de la déterminer exactement parce qu'elle échappe le plus qu'elle peut au contrôle de la régie. Dans les pays de bouilleurs de cru, Talcool suinte de toutes parts. Toute la Normandie pue l'alcool. Les femmes et les enfants y boivent le « calvados » autant que les hommes; on trouve de l'alcool jusque dans les biberons. Ainsi, pour ne prendre qu'un seul exemple dans cette question où il n'est pas nécessaire de les multiplier, le nombre des conscrits impropres au service s'est élevé jusqu'à 30 pour 100 dans certaines régions de la Seine-Inférieure, jusqu'à 55 pour 100 dans quelques cantons de l'Orne. L'eau-de-vie de cidre à l'ouest, au nord, l'alcool de grains, à l'est, l'eau-de-vie de marc, l'absinthe, au midi, nous préparent promptement un peuple de fous, de criminels et de malades.
Des intérêts commerciaux, financiers, électoraux se coalisent pour entraver l'action défensive. Tout récemment, la Chambre a rejeté un projet de limitation du nombre des débits qui n'avait d'ailleurs obtenu qu'une majorité de 15 voix au Sénat. La croisade anti-alcoolique des initiatives privées ne prêche que des convertis et reste à peu près sans effet. On ne sait de quel côté se tourner pour trouver quelque raison d'espérer. Le D' Bertillon a fait remarquer que « le vin chasse l'alcool » ; il a constaté que dans 33 villes importantes de plus de 40 000 habitants, là où le dégrèvement fiscal des boissons hygiéniques a favorisé la consommation du vin, celle de l'çilcool a