‹ L'évolution de la matièreChapitre 3 sur 132 · ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR · texte numérisé non relu

ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR

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PRÉFACE DU VINGT ET UNIÈME xMILLE

« Toute doctrine nouvelle, écrit le philosophe W. James, traverse trois états. On l'attaque en la déclarant absurde; puis on admet qu'elle est vraie et évidente mais insignifiante. On reconnaît enfin sa véritable importance et ses adversaires réclament alors l'honneur de l'avoir découverte. »

Cette phase finale se manifeste dès que l'armée des spécialistes intervient. Chacun ajoute une observation nouvelle ou précise une méthode de mesure. On évite soigneusement de citer le nom du promoteur de la découverte, sauf pour le malmener, et si ce dernier ne se défend pas un peu, les faits fondamentaux signalés par lui se trouvent submergés dans le flol des détails qui sont venus les compléter.

La doctrine exposée dans cet ouvrage a connu ces trois périodes. Ses progrès ont été si rapides, que des théories, jadis très neuves, sont devenues aujourd'hui presque banales.

La plupart des faits relatés dans mes nombreux mémoires durant dix ans, et les conclusions qui s'en dégagent, sont maintenant à peu près universellement admis. On reconnaît généralement que la radioactivité, ou en d'autres termes l'évanouissement de la matière, n'est pas la propriété exclusive de certains corps exceptionnels, tels que l'uranium ou le radium, mais que, sous des influences variées, lumière, chaleur, réactions chimiques, ou même spontanément, les atomes de tous les corps peuvent se dissocier en

émettant, comme le radium, des effluves de la famille des rayons cathodiques. On commence même à ne plus trop s'étonner qu'un corps chaud perde de sa masse par son rayonnement; que la chaleur et l'ëlectricité puissent être de simples manifestations de l'énergie intra-atomique, libérée par la dématérialisation des corps ; que la matière soit une source colossale d'énergie et ne représente elle-même qu'une forme stabilisée de l'énergie ^.

Ces propositions, et bien d'autres développées dans cet ouvrage, irritèrent beaucoup de physiciens quand je les formulai pour la première fois. Ce sentiment ne provenait pas exclusivement de la nouveauté des théories émises. Il tenait également, suivant la très juste réflexion du savant physicien de Heen, à ce que les professionnels n'admettent guère qu'une découverte importante puisse être réalisée en dehors d'eux. L'histoire des sciences montre cependant que les plus importants principes de la physique, celui de la conservation de l'énergie et celui de Carnot par exemple, ne leur sont pas dus. La télégraphie, la photographie et la plupart des grandes inventions modernes ne sont pas sorties davantage de leurs laboratoires.

1. On se rendra facilement compte de révolution profonde des idées, en parcourant le discours prononcé par J. J. Thomson, à l'ouverture du dernier congrès de l'Association Britannique pour l'avancement des sciences (Revue scientifique du 9 juillet 1910). On y lira « que la matière ordinaire renferme d'énormes réservoirs d'énergie », que c le rayonnement de la lumière et de la chaleur par un corps incandescent entraine une perte de sa masse », etc. Ces propositions, presque banales maintenant, constituaient d'énormes hérésies scientifiques quand je les {ormnlai pour la première fois. Le lecteur se rendra nettement compte des idées qui régnaient alors dans la science en se reportant aux chapitres suivants de cet ouwage : Transformation de la matière en énergie ([lage 58) et La séparation classique entre le pondérable et l'impondérable (page 84).

L'idée qu'un corps incandescent pût perdre de sa masse par le seul fait de son incandescence semblait alors tout à fait absurde. Il n'est même pas nécessaire d'ailleurs, suivant ma théorie et mes eipéiiences, qu'un corps soit incandescent pour perdre de sa masse et tendre par conséquent vers cet évanouissement dans l'éther, qui constitue sa dématérialisaiion complète. Il sulfi' qu'il rayonne quelque chose. Or tous les corps rayonnent sans cesse à parlii du zéro absolu.

PREFACE DU VINGT ET UNIEME MILLE é

L'hostilité à l'égard de mes premières recherches fut loin d'ailleurs d'être unanime et elle n'a pas toujours duré. Des savants éminents ont répété et développé mes expériences. Je suis heureux de pouvoir citer parmi eux un des plus illustres savants actuels de l'Angleterre, sir W. Ramsay. Le célèbre chimiste a consacré un très important mémoire à exposer les recherches faites par lui pour vérifier, comme il le dit en commençant son travail, les expériences relatées dans mes divers mémoires et réunies dans la première édition de cet ouvrage. Ses conclusions ne diffèrent des miennes que par une plus grande hardiesse. Pour lui, un corps se dissociant sous une influence quelconque, celle de la lumière par exemple, est un corps en voie de transmutation.

En publiant la première édition ae cet ouvrage, je comptais si peu sur son succès, que j'avais jugé inutile de le débarrasser des parties techniques et mathématiques ne devant intéresser que les savants. Je ne pouvais guère soupçonner, alors, qu'on écoulerait en cinq ans dix-huit mille exemplaires d'un volume de science pure. L'ouvrage ayant réussi sous sa forme primitive, je n'avais aucune raison de le modifier et n'ai fait que le compléter plusieurs fois*.

1. La précédente édition de ce livre avait été entièrement refondue et notablement augmentée. Ce nouveau tirage n'a subi aucun changement. Après dix années de travail et des dépenses considérables, j'ai dû renencer à continuer des recherches devenues trop onéreuses pour moi.

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