L'Enseignement mathématique, 13 janvier
78 l'évolution de la matièrb
u Une petite quantité de matière, un gramme par exemple, renferme, d'après la théorie de Gustave Le Bon, une somme d'énergie qui, si elle était libérée, représenterait bien des milliards de kilogrammètres. Que devient-elle avec cette conception d'un éther immatériel dans lequel la matière vient se perdre? C'est une sorte de nirvana final (suivant le mot de l'auteur), nn néant infini et immobile recevant tout et ne rendant rien.
Au lieu de cet éternel cimetière des atomes, j'ai plutôt une tendance à voir dans réther le perpétuel laboratoire de la nature J'irai presque jusqu'à dire qu'il est à l'atome ce qu'en biologie le proioplasma est à la cellule. Tout y va et tout en vient. C'est une forme de la matière, forme originelle et finale à la fois, »
Je n'ai aucune raison de contredire les deux auteurs précédents sur le sort de la matière lorsqu'elle a disparu. Tout ce que j'ai voulu établir, en effet, c'est que la matière pondérable s'évanouit sans retour en libérant les forces énormes qu'elle contient. Revenue dans l'éther, la matière airrévocablement cessé d'exister pour nous. Son individualité a complètement disparu. Elle est devenue quelque chose d'inconnaissable, éliminé de la sphère du monde accessible à nos sens ou à nos instruments.il y a sûrement beaucoup plus de distance entre la matière et l'éther qu'entre le carbone ou l'azote et les êtres vivants formés par leurs combinaisons. Le carbone et l'azote peuvent, en effet, recommencer indéfiniment leur cycle en retombant sous les lois de la vie. alors que la matière retournée à l'éther ne peut plus redevenir matière ou, au moins, ne le pourrait que par les accumulations colossales d'énergie qui demandèrent de longues successions d'âges pour se former, et que nous ne saurions produire sans posséder la puissance attribuée par la Genèse au créateur.
Je n'ai pas voulu, ayant traité ce point dans un autre ouvrage, aborder les objections tirées des principes de la thermodynamique. C'est ce côté de la question qu'a surtout traité le professeur H. Lorent, dans un long et savant mémoire consacré à la critique de mes recherches ^ Un pénétrant physicien, M. le
1. Lei théories du D' Gustave Le Bon sur l'Évolution de la matière Bulletin de la Soc\Hé chimique de Belgique, l. ÏX, n»' 1 ei 2, 190G.
OBJECTIONS A LA DOCTRINE DE l'ÉNERGIE 79
professeur Bernard Brunhes, m'a fait des objections analogues dans un mémoire sur la dégradation de l'énergie. J'ai discuté ces objections dans l'Evolution des forces, et me bornerai à dire maintenant que le principe de la conservation de l'énergie est assez souple, comme le fait remarquer M. H. Poincaré, pour qu'on puisse y faire rentrer tout ce qu'on veut.
Ce sont, généralement, les mathématiciens et les ingénieurs qui accueillirent mes idées avec le plus de laveur. Dans son discours d'inauguration, comme président de V Association française pour V avancement des Sciences, M. Laisant, que je citais plus haut, a reproduit une de mes plus importantes conclusions et montré toute la portée qu'elle pourrait avoir dans l'avenir.
Mais c'est surtout à l'étranger que ces idées ont trouvé le plus d'écho. M. le professeur Filippo Re les a longuement exposées dans la Rivista di Fisica, et dans one revue technique destinée aux ingénieurs*, M. le professeur Somerhausen leur a consacré un mémoire dont je vais donner quelques extraits, parce qu'ils montrent que les principes fondamentaux de la science actuelle n'avaient pas inspiré des convictions bien inébranlables à beaucoup d'esprits réfléchis.
« Une révobttion sdenti figue. Ce titre se trogrebien ici à sa place, car les faits et les hypothèses dont nous allons parler ne tendent rien moins qu'à, saper deux principes que nous admettions comme les fondements les plus inébranlables de l'édifice scientifique... Si on se libère de la tendance à ranger les faits nouveaux sous des catégories connues, on devra admettre que les faits si remarquables que nous avons examinés ne peuvent s'expliquer par les modalités connues de l'énergie et qu'il faut nécessairement les interpréter avec Gustave Le Bon comme une manifestation de l'énergie insoupçonnée.
« Nous avons constaté, d'une part, le phénomène nouveau de la dissociation atomique, d'autre part, la production d'une énergie considérable sans explication possible par les modes connus. Il est évidemment conforme à la logique de rattacher les deux faits l'un
1. Bulletin de F Association de* Ingénieurs de l'École polytechnique de
Bruxelles, décembre 1903.
80 l'évolution de la matièrb
à l'autre et d'attribuer à la destruction de l'atome, la mise en liberté de 1 énergie nouvelle, de V énergie inlra-alomique.
« ... Gustave Le Bon admet que l'atome dissocié a acquis des propriétés intermédiaires entre la matière et l'étlier; entre le pondérable et l'impondérable; mais, au point de vue des effets tout se passe comme s'il y avait transformation directe de la matière en énergie... Nous voyons donc intervenir ici la matière comme source directe d'énergie, ce qui met en défaut toutes les applications du principe de la conservation de l'énergie. Et comme nous avons dû admettre la possibilité de la destruction de la matière, nous devons admettre la possibilité de création d'énergie. Nous entrevoyons maintenant la possibilité, en combinant les termes matière et énergie, d'arriver à une équation définitive que l'on pourra regarder comme le symbole le plus élevé des phénomènes de l'univers.
« Ce sera certes une des plus grandes conquêtes de la science, après avoir franchi le stade de Tunité de la matière, d'arriver à joindre le domaine de la matière avec celui de l'énergie et de faire disparaître ainsi la dernière discontinuité dans la structure du monde. »
Parmi les objections que je dois mentionner, il en est une qui est venue certainement à l'esprit de plusieurs personnes. Elle fut formulée par M. le professeur Pio, dans un des quatre articles que, sous ce titre : Interalomic energy, il a publié sur mes recherches dans une grande revue scientifique anglaise*. Je la discuterai après la reproduction de quelques passages de ces articles.
« Tous les nouveaux phénomènes, rayons cathodiques, effluves du radium, etc., ont trouvé leur explication dans la doctrine de la dissociation de la matière, de Gustave Le Bon... Le phénomène de la dissociation de la matière, découvert par ce dernier, est aussi merveilleux qu'étonnant. Il n'a pas excité cependant la même attention que la découverte du radium, parce qu'on n'a pas compris le lien étroit qui rattachait ces deux découvertes... Ces expériences ouvrent aux inventeurs une perspective qui dépasse tous les rêves. Il y a dans la nature une source immense de forces que nous ne connaissons pas... La matière n'est plus une chose inerte, mais un prodigieux magasin d'énergie... La théorie de l'énergie intra-atomique conduit à une conception entièrement nouvelle des forces naturelles... Nous ne connaissions jusqu'ici que des forces agissant du dehors sur les atomes : gravitation, chaleur, lumière, affinité, etc. Maintenant l'atome apparaît comme un générateur d'énergie indé-
1. Englich mechanic and world of science, numéros des 21 janvier, 4 mars, 15 avril el 13 mai 1904.
OBJECTIONS A LA DOCTRINE DE l'ÉNERGIE 81
pendant de toute force extérieure. Tous ces phénomènes serviront de fondement à une théorie nouvelle de l'énergie. »
L'objection de l'auteur à laquelle je faisais allusion. est celle-ci :
Comment, demande-t-il, des particules émises sous l'influence de l'énergie intra-atomique avec une énorme vitesse, ne rendent-elles pas incandescents par leur choc les corps qu'elles viennent frapper ? Où l'énergie dépensée va-t-elle ?
La réponse est la suivante : si les particules sont lancées en nombre suffisant, elles peuvent, en effet, rendre incandescents les métaux par leur choc, comme cela s'observe sur l'anticathode des ampoules de Crookes, Avec le radium, et à plus forte raison avec les corps ordinaires infiniment moins actifs, l'énergie est produite trop lentement pour engendrer des effets aussi importants. Elle peut tout au plus, ainsi qu'il arrive pour le radium, échauffer de 2 ou 3 degrés la masse du corps lui-même. Le radium dégageant, suivant les mesures de Curie, 100 caloriesgramme par heure, cette quantité ne pourrait échauffer que de 1 degré en une heure la température de 100 grammes d'eau. C'est trop peu évidemment pour élever d'une façon sensible la température d'un métal, surtout si on considère qu'il se refroidit par rayonnement en même temps qu'il s'échauffe.
Certes, il en serait tout autrement si le radium ou tout autre corps se dissociait rapidement au lieu de mettre des siècles à le faire. Le savant qui trouvera le moyen de dissocier instantanément 1 gramme d'un métal quelconque, radium, plomb ou argent, ne verra pas les résultats de son expérience. L'explosion produite sera tellement formidable que son laboratoire et toutes les maisons voisines seront instantanément pulvérisées avec leurs habitants. On n'arrivera probablement jamais à une dissociation aussi complète, mais on peut espérer rendre moins lente la dissociation partielle des atomes. Je fonde cette assertion, non sur la théorie, mais sur l'expérience, puisque,
par des moyens exposés dans la suite de ce travail, j'ai réussi à rendre des métaux, presque entièrement privés de radio-activité, comme l'étain, quarante fois plus radio-actifs, à surface égale, que l'uranium.
Les discussions précédentes montrent que la doctrine de l'énergie intra-atomique a beaucoup plus attiré l'attention que celle de l'universalité de la dissociation de la matière. La première n'était pourtant que la conséquence de la seconde, et il fallait bien établir les faits avant de rechercher leurs conséquences.
Ce sont surtout ces conséquences qui ont frappé. Une de nos plus importantes publications, l'Année scientifique^, l'a très clairement marqué dans un résumé dont voici quelques extraits :
« ... Telle est, en traits sommaires et dans ses grandes lignes, la doctrine de Gustave Le Bon, qui bouleverse toutes nos connaissances traditionnelles sur la conservation de l'énergie et l'indestructibilité de la matière.
« La radio-activité, propriété générale et essentielle de la matière, serait la manifestation d'une nouvelle modalité de l'énergie, d'une force inconnue jusqu'ici, intra-atomique.
« ... Nous ne savons pas encore libérer et maîtriser cette réserve de force incalculable, dont hier encore nous ne soupçonnions pas même l'existence. Mais il est évident que le jour où l'homme aura trouvé un moyen de s'en rendre maître, ce sera la plus l'orraidable révolution que les annales du génie de la science aient jamais eu à enregistrer, une révolution telle que nos pauvres cervelles auraient peine à en concevoir toutes les conséquences et toute la portée. »
Les conséquences philosophiques de nos recherches n'ont pas échappé à plusieurs savants. Dans une analyse de la première édition de cet ouvrage, publiée dans la Revue philosophique de novembre 1905, M. l'ingénieur Sageret a parfaitement montré ces conséquences. Voici quelques passages de son étude :
« Aucune théorie scientifique n'a répondu ni ne répondra mieux à notre tendance vers l'unité que celle du docteur Gustave Le Bon ;