LA VARIABILITE DES CORPS COMPOSES
Ce que nous venons de dire de la variabilité des corps simples et des moyens qui permettent de l'obtenir, s'applique également aux espèces chimiques composées. Il existe aujourd'hui une très importante industrie, celle des lampes à incandescence, fondée justement sur le principe de la transformation de certaines propriétés des corps composés en présence de faibles quantités d'autres corps.
En imbibant les manchons de ces lampes d'oxyde de thorium pur, ils ne deviennent pas lumineux quand on les chauffe, ou le deviennent très peu, mais si l'on additionne l'oxyde de thorium de 1 pour cent d'oxyde de cérium, ce mélange donne au manchon la luminosité éclatante que tout le monde connaît. Avec l'augmentation ou la diminution de la quantité d'oxyde de cérium ajouté à celui de thorium l'incandescence diminue aussitôt.
Mais c'est peut-être dans les phénomènes chimiques qui se passent au sein des êtres vivants que Ib même principe se vérifie le plus fréquemment. Diverses diastases perdent entièrement leurs propriétés si on les dépouille des traces de substances minérales qu'elles contiennent, le manganèse notamment. Il est probable que des corps comme l'arsenic, qu'on retire maintenant à doses infinitésimales de beaucoup de tissus, exercent une influence importante, insoupçonnée de l'ancienne chimie.
C'est sans doute à ces actions exercées par la présence de corps en quantité très faible que sont dues les différences observées entre des composés
supposés autrefois semblables et qui varieraient, au contraire, suivant leur origine. Jadis, des principes bien définis, tels que le sucre, la chlorophylle, l'hémoglobine, la nicotine, les essences, etc., étaient considérés comme identiques, quel que fût l'être vivant dont ils provenaient.
Armand Gautier a établi que c'était une erreur : «quoique restant toujours de même famille chimique, ces principes, lorsqu'on les isole et les étudie de près, se sont, d'une race végétale à l'autre, modifiés par isoméralion, substitution, oxydation; ils sont devenus, en somme, d'autres espèces cJdmiques définies... Il en est de même chez l'animal. Il n'y a pas une hémoglobine, mais des hémoglobines, chacune propre à chaque espèce ».
Tout en constatant ces différences entre corps semblables de diverses origines, Armand Gautier n'en donne pas les causes. C'est par analogie que j'ai supposé les différences reconnues produites par' des traces de certaines matières et par la variation de leur quantité. J'ai déjà fait remarquer que les ferments organiques perdent leurs propriétés dès qu'on les dépouille de la petite proportion de matières métalliques qu'ils contiennent toujours. L'hémoglobine, qui paraît agir comme lerment calalytique, renferme des quantités de fer, très variables, suivant les espèces animales.
Ce principe de la transformation des propriétés d'une substance par l'addition d'une petite quantité d'autres corps a donc, comme on le voit, une importance générale*. Ce n'est, cependant, que l'énoncé d'observations empiriques dont les causes
1. L'intérêt de ces considéiations n'a pas échappé à tons les chimistes. J'en trouve la preuve dans une note de M. Duboin. professeur de chimie à la Faculté des Sciences de Grenoble, publiée dans la Reoue uientifique da 2 janvier 1904, et dont j'extrais le passage suivant :
« La lecture des derniers mémoires de Gustave Le Bon m'a conduit à une théorie nouvelle de la constitulioa des corps présentant plusieurs états allotropiques.
« Je crois que des trois variétés connues du phosphore : phosphore blanc, phos* pbore rouge, phosphore violet, nne seule serait un corps simple, les deux autres
secrètes restent toujours cachées. Les combinaisons particulières ainsi formées et sur lesquelles nous reA'iendrons dans un prochain chapitre, échappent absolument aux lois fondamentales de la chimie.
Les applications diverses que j'ai faites de ce principe indiquent qu'il sera fécond et prouvera son utilité non seulement en chimie et en physiologie, mais encore en thérapeutique.
Je base cette dernière assertion sur des études entreprises par moi il y a plusieurs années, relativement aux propriétés nouvelles qu'acquiert la caféine associée dans eertaines conditions, à de faibles doses de théobromine, alcaloïde n'agissant sur l'organisme qu'à forte dose quand il est isolé. D'après les expériences faites sur un grand nombre de sujets avec des appareils enregistreurs et dont plusieurs ont été répétées dans un des laboratoires de la Sorbonne par M. le professeur Charles Henry, la caféine théobromée serait le plus énergique des excitants musculaires connus. Des observations faites sur un certain nombre d'artistes et d'écrivains m'ont prouvé également sa puissance singulière sur l'activité intellectuelle.
Les expériences sur la variabilité des espèces chimiques composées n'ont pas, évidemment, la même importance que celles relatives à la variabilité des corps simples puisque la chimie savait depuis longtemps modifier par des réactions diverses les corps composés. Si je les ai relatées, c'est pour montrer que le principe de la méthode permettant de transformer les propriétés des corps simples est applicable à beaucoup de substances composées et pour faire pres-
étant des combinaisons de celle-là avec un élément à poids atomique eitrêmement faible, analogue aux particules émanées des corps radio-actifs.
<. Lorsque l'oxygène oxyde leniement. le phosphore blanc, il lui enlèverait cet élément et se combinerait avec lui pour donner l'ozone, qui serait ainsi une combinaison d'oxygène et de cet élément inconnu.
« C'est là sans doute une hypothèse, mais si des expériences la confirmaient, ce serait une incursion dans ce domaine de la chimie sans balance, dont Gustave Le Bou e le premier fait entrevoir l'étendue, s
sentir ses conséquences. Dans l'ancienne chimie minérale, un composé quelconque, le nitrate d'argent, par exemple, était considéré comme une substance très définie formée par la combinaison d'éléments en proportion rigoureusement conslanle. Il n'en est rien, probablement. La loi des proportions définies ne représente qu'une loi approchée comme la loi de Mariotte et ne doit son exactitude apparente qu'à rinsuffîsance de nos moyens d'observation.
En ce qui concerne la variabilité des corps simples il faut faire remarquer, cependant, qu'une raison très sérieuse, déduite de nos recherches, s'opposera sans doute toujours à ce que l'atome puisse subir artificiellement des transformations d'équilibre considérables. Puisqu'il constitue un colossal réservoir d'énergie, il faudrait pour le transformer entièrement mettre enjeu des quantités d'énergie bien supérieures à celles dont nous disposons.
Mais l'expérience prouve que, sans pouvoir définitivement détruire les équilibres atomiques, il nous est permis de les modifier un peu. Nous savons aussi que, par des moyens simples, nous arrivons à provoquer un commencement de dissociation de la matière. Nous pouvons donc espérer parvenir à dépouiller l'atome d'une certaine quantité de son énergie, c'est-à-dire lui faire descendre une série qu'il ne saurait remonter dans l'échelle de ses états successifs. L'atome, ainsi dépouillé, ne pourrait plus être ce qu'il était avant cette perte, et alors apparaîtraient de véritables transmutations.
En rapprochant les faits précédemment exposés, nous arrivons à cette conclusion, que la matière à laquelle nos expériences avaient déjà ôté l'immortalité ne possède pas davantage la fixité de structure qu'on lui supposait. Il en résulte que toutes les idées encore régnantes sur l'invariabilité des espèces chimiques semblent condamnées à disparaître.
Quand on voit combien sont profondes les transformations dites allotropiques, les changements des
corps dans les solutions électrolytiques, les transfor mations complètes de plusieurs métaux en présence de faibles quantités de certaines substances, la facilité avec laquelle les corps simples rendus radio-actifs se dissocient et se réduisent aux mêmes éléments, on est nécessairement conduit à renoncer aux idées classiques et à formuler le principe suivant :
Les espèces chimiques^ pas plus que les espèces vivantes, ne sont invariables.