CHAPITRE PREMIER
Au début de son Traité de la Lumière, Huygens définissait la « vraye Philosophie » celle « dans laquelle on conçoit la cause de tous les effets naturels par des raisons de Méchanique ». «Ce qu'il faut faire, à mon avis, ajoutait-il, ou bien renoncer à Fespérance de jamais rien comprendre dans la Physique. »
La plupart des physiciens consentiraient, je pense, à définir comme Huygens l'objet de leur science; ils s'accorderaient moins aisément entre eux s'il leur fallait déclarer ce qu'ils entendent par «des raisons de Méchanique ».
De même, les chimistes de tout temps et de toute École ont pensé que l'analyse a pour but de
résoudre un corps composé en ses éléments; celte affirmation, cependant, n'avait point le même sens pour un disciple d'Aristote ou pour un élève de Lavoisier; pour un scolastique, qui croyait tous les corps formés de terre, d'eau, d'air et de feu ; pour un alchimiste, qui y cherchait du sel, du soufre, du mercure et de la terre damnée; pour un chimiste moderne, qui y décèle et y dose quelques-uns de nos quatre-vingts corps simples.
Ainsi, au cours des siècles et selon les vicissitudes des Écoles et des systèmes, le sens de ces mots : « Explication mécanique des phénomènes physiques» a incessamment varié, ballotté entre deux interprétations, opposées à l'extrême, qui en sont comme les limites. L'une de ces interprétations est issue de la puissante analyse d'Aristote; l'autre, longuement préparée par les atqmistes de l'Antiquité et de la Renaissance, a pris sa forme achevée dans la pensée de Descartes. Traçons, tout d'abord, un rapide tableau de la Mécanique péripatéticienne et de la Mécanique cartésienne.
Par l'analyse de ce que nous disons, Arislote veut pénétrer ce que nous pensons, car le langage exprime la pensée ; l'analyse de la pensée, à son tour, est l'analyse même de la réalité, car notre raison saisit ce qui est; la distinction des catéffories est ainsi à la base même du système péripatéticien.
A la première catégorie, qui est celle de la substance (ouffia), s'opposent les multiples catégories des accidents. Parmi les accidents, il en est qui ne sont pas inhérents au sujet en lequel ils se rencontrent; telle Heu (tottoç), qui dépend de la rela-
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tion d'un corps avec les corps qui Tenvironnent ; mais il en est, au contraire, qui appartiennent en propre au sujet, et ceux-là se classent en deux catégories : la quantité (nocrov) et la qualité (noîov).
La quantité est nettement définie par le caractère suivant : Toute quantité d'une espèce^ donnée peut être obtenue par la juxtaposition, par la considération simultanée de quantités de même espèce et de grandeur moindre, et cela sans que Tordre dans lequel on considère les quantités composantes influe sur la quantité résultante; ce caractère, Aristote l'exprime en disant que la quantité est ce qui a des parties les unes hors des autres, et les Modernes en disant que la quantité est ce qui est susceptible d'addition. Grâce à ce caractère, la comparaison de diverses quantités de même espèce peut toujours être ramenée, par une sorte de transposition, à la comparaison de diverses quantités d'une autre espèce et, particulièrement, à la comparaison de divers nombres. Par suite de cette transposition, qui constitue la mesure, la science des nombres, l'Arithmétique, devient la théorie générale de la quantité.
« Qualité, dit Aristote, est un de ces mots qui sont pris en beaucoup de sens. » Qualité, la forme d'une figure de géométrie, qui en fait un cercle ou un triangle; qualités, les propriétés sensibles des corps, le chaud et le froid, le clair et l'obscur, le rouge et le blanc; qualités aussi, mais qualités occultes, les propriétés qui ne tombent pas directement sous le sens, mais dont découlent certains effets perceptibles : la gravité ou la légèreté qui porte un corps vers le centre du monde ou l'en
éloigne, la vertu magnétique par laquelle le fer court à l'aimant.
Il est des qualités qui*ne sont pas susceptibles de plus ou de moins ; un cercle n'est pas plus ou moins circulaire, un triangle n'est pas plus ou moins triangulaire. Mais la plupart des qualités sont susceptibles de plus ou de moins; comme la raideur de la corde que l'archer tend ou relâche, elles sont capables de tension ou de rémission ; un corps chaud peut être plus ou moins chaud.
Entre la grandeur d'une quantité et l'intensité d'une qualité existe une distinction profonde, essentielle, que l'on ne saurait marquer trop nettement. Toute quantité d'une grandeur déterminée peut être obtenue en ajoutant les unes aux autres diverses quantités de même espèce et de moindre grandeur, qui en sont les parties. Rien de semblable dans la catégorie de la qualité; des qualités peu intenses ne sont pas des parties, des fragments d'une qualité plus intense; juxtaposez comme bon vous semblera des corps dont l'intensité de chaleur soit celle de l'eau bouillante; vous n'en ferez pas un corps dont l'intensité de chaleur soit celle du fer rouge; entassez des boules de neige, disait Diderot, vous n'arriverez pas à chauffer un four; chaque degré d'intensité d'une qualité constitue, pour ainsi dire, une espèce à part; le degré de chaleur de l'eau bouillante est irréductible à tout autre degré de chaleur ; il n'est pas contenu, comme une partie dans le tout, en un degré de chaleur plus intense ; il ne peut se fragmenter en degrés de chaleur moins intenses ; la notion ^addition n'a pas de prise dans la catégorie de la qualité.
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Parmi les accidents dont une substance est capable, il en est qui existent réellement en elle au moment où on la considère ; ils y sont actuellement \ c'est, en effet, par ce mot acte^ actus, que les Scolastiques ont traduit le mot IvreXé/eiot employé par Aristote. D'autres accidents, au contraire, ne sont pas réalisés dans la substance ; ils y sont simplement possibles ; ils y sont en puissance, disent les Scolastiques, qui traduisent par le moi potentia le mot SuvafjLiç employé parle Stagirite.
L'état actuel, l'état potentiel, n'épuisent pas tous les états sous lesquels on peut concevoir un accident; il est un troisième élat où la puissance et l'acte se trouvent liés d'une manière inextricable aussi bien qu'inexprimable : c'est l'état de mouvement, XlVIQfftÇ.
Qu'est-ce, par exemple, que la fusion de la glace? En cette glace, l'état d'eau est en puissance ; si nous y considérons cet état comme purement en puissance, nous aurons l'idée de glace qui peut fondre, non de glace qui fond. Regarderons-nous simplement cet état d'eau comme en acte? C'est alors dç l'eau que nous concevrons, ce n'est plus de la glace. Pour concevoir la fusion de la glace, il nous faut regarder l'état d'eau comme étant essentiellement en puissance dans la glace et, en même temps, comme y prenant acte.
Ainsi, dans l'analyse de tout mouvement, nous retrouvons une chose qui est conçue comme en acte au moment même qu'on la conçoit comme étant essentiellement en puissance. Le mot mouvement a pour objet d'exprimer cette union intime entre la puissance et l'acte, union dont le langage
humain ne peut essayer de rendre la nature sans décrire un cercle vicieux ; car, toujours et forcément métaphorique, il emprunteraitau mouvement même le mot par lequel il essaierait de définir le mouvement. Tel est le sens de la célèbre proposition d'Aristote * : H tou Suvafxet ovtoç IvreXé/^sta, ^ toioutov, xivyjffCç IffTiv, que les Scolastiques traduisaient en ces termes : Motus est actus entis in potentia, quatenus in potentia est.
L'exemple que nous avons choisi pour expliquer cette définition du mouvement, savoir la fusion de la glace, est bien loin de ce que nous entendons aujourd'hui par le mot mouvement; dans l'usage courant, ce mot désigne seulement le changement de lieu dans l'espace; le sens du mol mouvement est infiniment plus étendu dans la langue péripatéticienne; sans doute, le changement de lieu (xaxi TOTTov (jLSTaêoÂ^) caractérise un genre de mouvements, le mouvement local; mais, même si Ton se borne à considérer les choses corporelles, on y découvre une foule d'autres mouvements. Lorsqu'un corps fond, la qualité qu'exprime le mot fluide (uypov) y passe de la puissance à l'acte ; la qualité qu'exprime le mot solide iÇripbv) perd son état actuel pour ne subsister qu'en puissance; et cela aussi est un mouvement, mais un mouvement très distinct du mouvement local; un tel mouvement est nommé par Aristote àXXoiuxriç, et par les Scolastiques alteratio,
La variété des mouvements d'altération est infinie; un corps qui s'échauffe ou se refroidit, une
i. Aristote : Ouaix^; àxpoàffsb);, F, a.
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flamme qui devient plus ou moins brillante, un morceau de fer qui s'aimante ou se désaimante éprouvent des altérations.
Les mouvements locaux, les mouvements d'altération n'épuisent pas encore la multitude des changements qui se produisent dans le monde des corps; par ces mouvements, les accidents seuls sont modifiés; or, il est des changements qui portent sur la substance même; tels sont ceux qui combinent des éléments pour former un mixte, qui dissocient un mixte pour régénérer les éléments. En effet, lorsqu'une mixtion se produit, les substances des éléments perdent leur existence actuelle; dans le mixte, elles ne sont plus qu'en puissance; on peut les en tirer de nouveau par l'analyse chimique, qui fait passer ces substances de la puissance à l'acte; il y a alors corruption (cpôopà) du mixte et génération (véveaiç) des éléments.
Telles sont, marquées à grands traits, les notions auxquelles le physicien réduira tous les effets que présentent les corps; lorsque cette réduction sera faite, V explication sera achevée.
Si l'on demande, par exemple, pourquoi l'aimant attire le fer, on répondra qu'en présence de Taimant, la substance du fer est altérée^. quelle acquiert une certaine qualité occulte, la vertu magnétique, et que la nature de cette vertu est de mouvoir le fer vers l'aimant. Les observations des physiciens pourront détailler cette explication; elles pourront préciser les marques particulières de la vertu magnétique et du mouvement qu'elle détermine ; mais elles ne pourront rien découvrir
au delà de cette qualité, qui en soit Texplication ; elles ne pourront la réduire à rien de plus élémentaire ni de plus simple, car elle est la cause propre et ultime des phénomènes observés.