CHAPITRE II
La renaissaace des sciences au début du xvn® siècle fut une réaction violente contre de semblables explications; les qualités occultes étaient alors accablées de brocards ; grâce à la verve immortelle de Molière, Téclat du rire qu'elles soulevaient a retenti jusqu'à nous. Ce serait une tâche curieuse et pleine d'enseignements philosophiques de suivre les péripéties de cette lutte entre la vieille Scolastique et la Physique nouvelle; cette tâche, peutêtre essaierons-nous quelque jour de la mener à bonne fin ; elle excéderait, en tout cas, les bornes de cet écrit.
Dirigées par des hommes qui, presque tous, étaient de grands géomètres, les tendances de la renaissance scientifique trouvèrent leur plein épanouissement et, pour ainsi dire, leur extrême aboutissement en la Physique cartésienne.
Avec Descartes, la notion de qualité est bannie du domaine entier de la Science qui devient le règne de la quantité pure, la Mathématique universelle.
Parmi les sciences, rArithmétique seule est sauve de toute notion empruntée à la catégorie de la qualité; seule, elle est conforme à l'idéal que Descartes propose à la science entière de la Nature.
Dès la Géométrie, Fesprit se heurte à l'élément qualitatif, car cette science demeure « si astreinte à la considération des figures qu'elle ne peut exercer l'entendement sans fatiguer beaucoup l'imagination. Le scrupule que faisaient les Anciens d'user des termes de l'Arithmétique en la Géométrie, qui ne pouvait procéder que de ce qu'ils ne voyaient pas assez clairement leur rapport, causait beaucoup d'obscurité et d'embarras dans la façon dont ils s'expliquaient ». Cette obscurité, cet embarras disparaîtront si l'on chasse de la Géométrie la notion qualitative de figure, pour n'y conserver que la notion quantitative de distance, que les équations qui relient les unes aux autres les distances mutuelles des points que l'on étudie . Bien que leurs objets soient différents, les diverses branches des Mathématiques ne considèrent en ces objets « autre chose que les divers rapports ou proportions qui s'y trouvent », en sorte qu'il suffit de traiter ces proportions en général, par les voies de l'Algèbre, sans se soucier des objets où elles se rencontrent, des figures où elles sont réalisées; par là, « tout ce qui- tombe sous la considération des géomètres se réduit à un même genre de problèmes, qui est de chercher la valeur des racines de quelque équation » ; les Mathématiques entières sont ramenées a la science des nombres; on n'y traite que des quantités, les qualités n'y ont plus aucune place.
Les qualités chassées de la Géométrie, il les faut
LA MÉGANIQUE CARTÉSIENNE 13
maintenant chasser de la Physique; pour y parvenir, il suffit de réduire la Physique aux Mathématiques, devenues la science de la quantité pure; c'est Tœuvre que va tenter Descartes : « Je ne reçois point de principes en Physique, dit-il, qui ne soient aussi reçus en Mathématiques. »
Qu'est-ce, tout d'abord, que la matière? « Sa nature ne consiste pas en la dureté, ni aussi en la pesanteur, chaleur et autres qualités de ce genre », mais seulement en « l'étendue en longueur, largeur et profondeur »; ce n'est rien autre que celte matière « divisible, mobile et douée de figure que les géomètres nomment quantité, et qu'ils prennent pour objet de leurs démonstrations ». La matière est donc quantité; la quantité d'une certaine matière, c'est le volume qu'elle occupe; un vaisseau renferme autant de matière, qu'il soit plein de mercure ou plein d'air, a Ceux qui prétendent distinguer la substance matérielle de l'étendue ou de la quantité, ou bien ne mettent aucune idée sous le nom de substance, ou bien ont l'idée confuse d'une substance immatérielle. »
Qu'est-ce que le mouvement, j'entends le mouvement local? Encore une quantité. Multipliez la quantité de matière que renferme chacun des corps d'un système par la vitesse qui anime ce corps; ajoutez ensemble tous ces produits, et vous aurez la quantité de mouvement du système; tant que le système ne heurtera aucun corps étranger qui lui cède du mouvement ou qui lui en emprunte, il gardera une quantité de mouvement invariable.
Ainsi, dans tout l'Univers, est répandue une ma-
tière unique, homogène, dont nous ne connaissons rien sinon qu'elle est étendue; cette matière est divisible en parties de diverses figures, et ces parties sont mobiles les unes par rapport aux autres ; telles sont les seules propriétés véritables de ce qui forme les corps ; à ces propriétés doivent se réduire toutes les apparentes qualités qui affectent nos sens.
Certes, la conception d'une telle Physique est admirable de simplicité; mais, à force de simplifier la Physique, à force de la vider de tout contenu qui ne serait pas purement géométrique, Descartes Ta réduite à un vain fantôme, incapable de représenter le monde des corps.
La matière cartésienne n'est que « l'étendue en longueur, largeur et profondeur ». Comment concevoir qu'une telle matière soit capable de mouvement*, je dis de mouvement local, le seul qui soit en la nouvelle Philosophie ?
Pour qu'un corps soit dit en mouvement, il faut qu'il occupe un certain lieu à un certain instant de la durée, et un autre lieu à un autre instant; on ne peut donc concevoir ce mouvement sans concevoir et que le lieu du corps a changé, et que le corps est resté le même. Or, quel sens peuvent avoir ces mots si le corps est identique à la partie de l'étendue qu'il occupe? Peut-on, sans absurdité, dire qu'une même partie de l'étendue occupe successivement des lieux différents ? Ne suffît-il pas, suivant le pré-
1. Sur ce point, le lecteur consultera avec grand profit récrit suivant : Arthur Hanneouin : Essai critique sur ï hypothèse des atomes dans la science contemporaine^ livre I, chapitre ii, § 5 (Paris, 1895).
cepte de Pascal, de substituer mentalement au défini la définitioa cartésienne du mot corps pour reconnaître que, dans la philosophie de Descartes, le mouvement implique contradiction? N'est-il pas clair que, pour concevoir le mouvement, il nous faut concevoir, en Tétendue, quelque chose qui soit distinct de Tétendue et qui demeure inaltéré alors que le lieu change ?
La matière cartésienne est incapable de mouvement; le mouvement cartésien, à son tour, est incapable de servira édifier une Mécanique.
Descartes ne veut voir, dans le mouvement comme dans la Physique tout entière, que ce qu'y aperçoit le géomètre. Or, le géomètre a-t-il une intuition directe et immédiate de Tétat de mouvement? Non; dans le spectacle que lui offrent les corps, il ne peut saisir qu'un seul élément, la figure ; le mouvement ne lui est donc saisissable que médiatement, par l'intermédiaire de la constatation que voici : aux divers instants de la durée, les corps sont disposés de manière à produire des figures différentes. Le géomètre peut donc déclarer qu'entre deux instants donnés, deux corps, A et B, se sont déplacés l'un par rapport à l'autre ; mais de lui demander si c'est A qui a bougé, ou B, ou tous deux, il n'y faut pas songer ; cette question n'aurait pour lui aucun sens ; il ne connaît que le mouvement relatif.
Ce point n'échappe pas à Descartes, lorsqu'il définit le mouvement* : le transport (Tune partie de la matière, ou bien d'un corps, du voisinage des