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CHAPITRE III

« Tout cela, disait Leibniz, fait connoistre qu'il y a dans la Nature quelque autre chose que ce qui est purement géométrique, c'est-à-dire que Tétendue et son changement tout nud. »

La Physique est donc contrainte d'abandonner la forme d'explication mécanique, idéalement simple, que lui avait imposée Descartes; elle est forcée de mettre dans ses théories autre chose que des notions accessibles au géomètre, autre chose que de l'étendue pure et du mouvement purement relatif; après s'être imprudemment élancée à la conquête d'une position indéfendable, elle se voit obligée de battre en retraite.

Mais, dans ce mouvement de recul, elle ne rétrograde que pas à pas; elle n'abandonne un pouce de terrain qu'après l'avoir énergiquement disputé ; refoulée du Cartésianisme, elle se cantonne tout d'abord dans la position qu'elle occupait au moment où Descartes l'a entraînée plus avant, dans la doctrine atomistique que Gassendi avait empruntée à Empédocle, à Épicure et à Lucrèce, et

qu'il avait rajeunie. Lorsque Huygens parle de la^ « vraye Philosophie dans laquelle on conçoit la cause de tous les effets naturels par des raisons de Méchanique », c'est de la Philosophie corpusculaire qu'il entend parler.

Certaines parties de l'espace restent de l'étendue pure; elles forment le vide; d'autres, au contraire, sont occupées par une substance matérielle; ces dernières consistent en volumes très petits, séparés les uns des autres par du vide; chacun des petits corps ainsi semés dans le vide a une forme géométrique constante et des dimensions invariables; sa dureté le défend contre toute déformation, contre toute pénétration, contre toute rupture ; il est physiquement insécable et mérite par là le nom d'atome.

Dans le vide, chaque atome se meut d'un mouvement rectiligne et uniforme jusqu'à ce qu'il vienne au contact d'un autre atome ; à ce moment, un choc se produit; chacun des deux atomes reprend sa course avec un autre mouvement que celui dont il était animé avant le choc; la distribution des vitesses après le choc dépend de la distribution des vitesses avant le choc et de la masse de chacun des deux atomes choqués, car chaque atome a une masse invariable.

Par quelle loi s'exprime cette dépendance entre les mouvements des atomes avant le choc et leurs mouvements après le choc? Cette loi, l'expérience ne peut la faire connaître ; chacun des corps entre lesquels elle observe les effets du choc est la réunion déformable d'un nombre immense d'atomes. Il faut donc, pour la découvrir, recourir à

Thypothèse, invoquer des raisons qui ne s'imposent pas sans conteste. De là, entre atomistes, des débats longs et passionnés.

Prônée par Huygens, la Physique atomistique persistera pendant tout le xviu^ siècle, en dépit des éclatants succès remportés par la Physique ^ewtonienne; Daniel Bernoulli en tirera une explication, demeurée classique, de la force expansive des gaz ; en Suisse, autour des Bernoulli, se groupera une petite, mais brillante École de géomètres qui demeurera fidèle aux principes de la Philosophie épicurienne; même l'un de ces géomètres, Lesage, reprendra la tentative de Fatio de Duilliers et s'efforcera d'expliquer, par les méthodes atomistiques, les lois newtoniennes de l'attraction universelle.

" Pour expliquer les effets que manifeste la nature corporelle, les atomistes n'appelaient pas seulement à leur aide les raisons purement géométriques, ils invoquaient encore la dureté des atomes; et plus d'un physicien en souflfrait, qui voyait dans cette intervention un retour aux vertus et qualités de l'École. « Une chose qui me fait de la peine, écrit Denis Papin à Huygens*, c'est ce que vous dittes que vous croyez que la dureté parfaite est de l'essence des corps : il me semble que c'est là supposer une qualité inhérente qui nous éloigne des principes mathématiques ou méchaniques :

car, enfin, un atome, quelque petit qu'on le prenne, est pourtant composé de parties réellement dis-

1. D. Papin à Cbrisiiaan Huygens, 18 juin 1690 {Œuvres complètes de Christiaan Hutoens, t. IX, p. 429).

tinctes et les unes hors les autres; la moitié orientale est réellement distincte de la moitié occidentale ; de sorte que, si je donne un coup seulement à la partie orientale pour la pousser vers le midy, il n'y a aucune raison méchanique qui m'oblige à croire que la partie occidentale ira aussi du mesme costé; ainsi, il me semble que, pour s'en tenir absolument aux principes de Méchanique, il faut croire que la matière d'elle mesme n'a aucune liaison de parties, et que la dureté qui s'éprouve en certains corps ne vient que du mouvement des liqueurs environnantes qui pressent les parties moins agitées les une» vers les autres. »

A la même époque, Leibniz * et Malebranche ^ tentaient, par des raisons analogues, de maintenir une Physique aussi voisine que possible de la Physique cartésienne ; selon ces deux grands philosophes, une matière homogène, divisible à l'infini, fluide, incompressible, emplissait l'espace; seuls, des mouvements tourbillonnaires en distinguaient les diverses parties ; les pressions engendrées par ces mouvements tourbillonnaires expliquaient l'apparente dureté de ces parties et les actions qu'elles semblaient exercer les unes sur les autres.

Ainsi, le xv!!** siècle est déjà près de finir que quelques grands esprits s'efforcent encore de suivre la méthode cartésienne, de ne recevoir en

1. Leibniz : Tbeoria motus concreti\ seu Hypothesis nova ; Moguntiœ, 1671.

2. Malebranche : Réllexions sur la lumière et les couleurs (Histoire de rAcadémie Royale des Sciences, année 1699, Mémoires, p. 22).

leur Physique que la figure et le mouvement, enfin de traquer les qualités de TÉcole jusqu'en leur dernier refuge, la dureté des atomes épicuriens. Or, à ce moment même, surgit une Physique qui admet dans ses raisonnements une idée radicalement hétérogène à la Géométrie, l'idée de force \ cette Physique est celle de Newton.

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