‹ L'évolution de la mécaniqueChapitre 9 sur 63 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

La Philosophie newtonienne, qui devait se montrer si féconde, ne fut pas accueillie sans méfiance. La Physique nouvelle résolvait avec bonheur les problèmes de Mécanique Céleste, qui, depuis un siècle, sollicitaient les efforts des philosophes atomistes ou cartésiens ; elle froissait donc Tamourpropre de plus d'un géomètre; les amis de Newton ne s'eflforçaient guère à éviter ces froissements ; ils n'attendaient même pas que le livre des Principes fût achevé d'imprimer pour « faire entendre que, depuis les méditations de leur auteur, toute la Physique était bien changée* ». Mais une autre cause, et plus avouable, devait provoquer l'hostilité de ces hommes, attachés à tout expliquer par des raisons mécaniques ; l'attraction mutuelle des diverses parties de la matière ressemblait de trop près aux vertus occultes qu'invoquaient les Scolastiques et que Cartésiens et Atomistes avaient

1. Fatio db Duilliers à Christîaan Huygens, 24 juin 1687 (Œuvres complètes d'HuYOENS, t. IX, p. 168).

pourchassées sans trêve ni merci, pour que ces derniers ne fussent point choqués par la forme de cette hypothèse.

« Je souhaiterais, Monsieur, écrit Fatio de Duilliers à Huygens*, que l'auteur vous eût un peu consulté sur ce principe d'attraction qu'il suppose entre les corps célestes. »

— « Je souhaite de voir le livre de M. Newton, répond Huygens*. Je veux bien qu'il ne soit pas cartésien, pourvu qu'il ne nous fasse pas des suppositions comme celle de l'attraction. » Leibniz, de son côté, après avoir lu le livre de Nev^^ton, écrit à Huygens' : « Je ne comprends pas comment il conçoit la pesanteur ou attraction. Il semble que, selon luy, ce n'est qu'une certaine vertu incorporelle et inexplicable. » Et Huygens de lui répondre* : « Pour ce qui est de la cause du reflus que donne M. New^ton, je ne m'en contente nullement, ni de toutes ses autres théories, qu'il bastit sur son principe d'attraction, qui me paraît absurde. »

Cette répugnance que l'hypothèse d'une attraction réciproque entre les diverses parties de la matière devait rencontrer de la part d'esprits hostiles aux vertus occultes, aux sympathies et aux antipathies de l'École, New^lon l'avait assurément prévue; aussi s'était-il bien gardé, en terminant le livre des

1. Fatio de Duilliers à Christiaan Huygens, 24 juin 1687 {Œuvres complètes d'HuYGENS, t. IX, p. 169).

2. Christiaan Huygens à Fatio de Duilliers, 11 juillet 1867 {Œuvres complètes d'IÏUYGENS, t. IX, p. 190).

3. Lewniz à Christiaan Huygens, octobre 1690 [Œuvres complètes d'HuYGENS, t. IX. p. 523).

4. Hdygens à Leibniz, 18 novembre 1690 (Œuvres complètes d'HuYGKNs, t. IX, p. o28).

Principes^ de présenter cette attraction comme une explication dernière, comme une propriété irréductible à la figure et au mouvement ; il laissait entrevoir la possibilité d'une telle réduction, à larecher che de laquelle il avait lui-même fait quelques tentatives et que Fatio de Duilliers s'efforçait d'obtenir ; mais il donnait à entendre que les efforts tentés dans ce but ne le cédaient guère en vanité aux discussions sur les causes occultes.

« Jusqu'ici, dit-il*, j'ai rendu compte des phénomènes que nous offrent les cieux et la mer par le moyen de la force de la gravité ; mais, à cette gravité, je n'ai pas encore assigné de cause... Je n'ai pu, jusqu'à ce jour, tirer des phénomènes la raison d'être des propriétés de la gravité, et je ne fais point d'hypothèses. En effet, tout ce qui ne peut se déduire des phénomènes doit se nommer hypothèse-, et les hypothèses, qu'elles soient physiques ou métaphysiques, qu'elles invoquent les qualités occultes ou le mécanisme, n'ont point de place en philosophie expérimentale, »

La pensée qu'exprime ce passage célèbre se marque avec plus de netteté encore, s'il est possible, dans ces lignes de V Optique* : « Expliquer chaque propriété des choses en les douant d'une qualité spécifique occulte par laquelle seraient engendrés et produits les effets qui se manifestent à nous, c'est ne rien expliquer du tout. Mais tirer des phénomènes deux ou trois principes généraux de mouvement; expliquer ensuite toutes les particularités

1. Newton: Philosophiœ naturalîs Principia mathematica; Scholium générale.

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