L'évolution de la médecine
En présen'ant à nos juges celte étude plutôt philosophique que médicale, nous sentons vraiment le besoin de nous excuser, ou au moins d'exposer le-, raisons parlésquelles nous avons été amené à faire choix d'un sujet qui peut paraître ambitieux. Nous voulons réclamer l'indulgence, bien attester que nous ne nous croyons pas autre chose qu'un homme de bonne volonté, et que nous ne prétendons en aucune façon au titre de critique ou de réformateur. Nous n'ignorons pas, en effet, que, pour traiter un sujet d'ordre général, dans quelque partie que ce soit de nos connaissances, pour synthétiser, pour extraire d'une série d'études, d'une masse de faits qui ne sont souvent reliés enlre eux qu'artificiellement dans l'esprit, des idées générales, des formules philosophiques, des conclusions ou des aperçus logiquement déduits, il faut et des travaux et une capacité intellectuelle qui nous manquent; c'est du moins l'opinion communément admise aujourd'hui : pour« philosopher, «c'est-à-dire pour généraliser sur un sujet quelconque, il faut le connaître dans ses plus intimes détails et posséder d'ailleurs la plus grande somme d'érudition possible; c'est-à-dire que les œuvres de synthèse doivent êlre des fruits de l'âge mûr et d'une longue expérience. Mais, est-il nécessaire d'être un Humboldt ou un Bacon pour avoir le droit de raisonner sur les sciences? Nous ne le croyons pas; il y a des esprits, qui, sans être pour cela supérieurs,
sont aptes à entrevoir les lignes principales, les ensembles, les grands traits (fune science ou d'un art; (tomme il y a physiquement des yeux hypermétropes et des yeux brachymétropes, ou comme, — dans un autre ordre d'idées. — il y a deux manières pour les amateurs d'observer un tableau : le regarder à distance, se mettre au point et en saisir l'idée qui se dégage; ou bien s'en approcher, examiner, scruter les détails et les parties constituantes; étudier les plans, les teintes, etc. Appliquant cette comparaison à notre sujet, peut-être pourrons-nous dire que faire une monographie, étudier une maladie, un traitement, une épidémie, c'est faire comme notre second personnage; au contraire, que chercher, avec les notions nécessairement incomplètes que l'on possède, à se rendre compte, à un moment donné, du résultat total de ses études, de l'état prédominant où elles ont mis votre esprit; se dire, jetant un coup d'œil d'ensemble sur une science ; voilà l'enseignement que j'en retire, c'est faire comme celui qui, plus modeste peut-être qu'on n'est porté à le croire, cherche dans un tableau une impression générale.
Nous avouons que c'est là notre cas. Il nous semblerait même désirable que des travaux du genre de celui que nous présentons fussent plus souvent la conclusion des sérieuses épreuves que subissent les candidats au doctorat en médecine; après plusiejrs années passées dans l'étude des détails et des éléments de la médecine, se dire : où en suis-je, qu'ai -je appris, que puis-je prévoir? ne serait peut-être pas chose inutile ni illogique. J'entends l'objection facile qu'il s'agit de faire des praticiens et non des raisonneurs; à cela je répondrai qu'une monographie bien faite ne servira pas le médecin dans tous les cas
ordinaires ou rares qu'il rencontrera dans sa pratique ; peut-être croirait-on plus volontiers qu'une méthode théorique, si elle est en rapport avec les faits observés, pourra être un meilleur guide que la bonne observation d'un seul fait.
L'écueil d'un travail comme le nôtre serait de transformer en un exercice purement littéraire ou scolastique une épreuve destinée à montrer qu'on a étudié sérieusement la médecine et les sciences dites accessoires qui la composent ; si nous avons réussi à éviter ce danger, nous le devrons, d'une part, au soin que nous avons pris de nous rattacher à des maîtres incontestés, d'autre part aux elforts que nous avons faits pour écarter toute opinion subjective et pour prendre, autant que possible, comme bases d'opération dans nos recherches, de3 observations, des expériences, des faits.
Que fera-t-il donc, sinnn d'apercevoir quelque apparence du milieu des choses, dans un désespoir éternel de connaître ni leur principe ni leur fin ?j (Pascal.)