PRÉLIMINAIRES. — DÉFINITIONS
A l'époque où nous sommes, il est permis de chercher à expliquer le monde, l'état des sociétés, autrement que par la toute-puissance d'une volonté arbitraire, ou par l'existence de forces surnaturelles, ^'entités « interposées entre la divinité gouvernante et les phénomènes, et formant le mécanisme par le moyen duquel ceux-ci sont immédiatement produits » (Stuart-Mill). La science, c'està-dire l'étude désintéressée des phénomènes, est aujourd'hui l'instrument supérieur, la clef qui ouvre la porte de l'inconnu. L'archéologie préhistorique, l'étude de la formation des langues humaines, les recherches géologiques, la connaissance des livres indiens, les heureuses théorie» de l'évolution, .du transformisme, de la sélection naturelle, les progrès considérables de la chimie biologique, çtc. , sont des faits nouveaux avec lesquels il est impossible de ne pas compter; aussi est-il naturel que de ce nouvel état de choses soit née une nouvelle philo-
sophie, qui, sans parti pris d'aucun genre, se contente d'enregistrer et de coordonner les découvertes, et d'en tirer les conséquences légitimes. Mais il est en même temps impossible de ne pas tenir compte du passé dans l'explication des choses ; au contraire, il faut l'y admettre avec toute la bonne foi possible; car il est nécessaire de passer par les degrés inférieurs d'une échelle pour arriver an sommet.
Or, une philosophie nouvelle admet aujourd'hui que tout, les peuples, les religions, les sciences, passe nécessairement par trois états, le troisième étant définitif : 1° l'état théologique ; 2° l'état métaphysique ; 3° l'état scientifique ou positif. On peut substituer à ces mots ceux employés par Stuart-Mill : 1° personnel ou volitionnel ; 2° abstraction nel ou ontologique ; 3° phénoménal ou expérientiel. Remarquons que le troisième état est à la fois définitif et mobile, un des caractères de la science étant de demeurer perfectible et variable, tout en représentant la vérité actuelle.
Il y a donc eu trois philosophies, correspondant à des états d'évolution corrélatifs de l'esprit humain, soit collectif, envisagé dans la race, dans la tribu, dans la nation, soit individuel, c'est-à-dire considéré dans un seul type, abrégé de l'humanité. Car c'est encore une loi observée et formulée par de grands esprits que l'individu luimême passe par ces trois phases nécessaires; l'enfant étant un théologien, — expliquant aisément tout, — le jeune homme étant un métaphysicien, l'homme un physicien, qui n'est plus troublé de fantômes, et qui « regarde toutes choses avec une âme tranquille. »
Si on admet ces trois états évolutionnels, — est-il possible de les retrouver dans la médecine, de les y constater
— comme il est impossible de ne pas les constater dans l'histoire des sciences physiques, par exemple, où les modes d'explication ont varié, a mesure que croissait le nombre des découvertes; — peut-on se servir de cette sorte de formule pour étudier les diverses phases par lesquelles a passé parmi les hommes l'art ou la science de guérir? Peut-on y découvrir trois grandes tendances bien accentuées? Peut-on, enfin, montrer dans la médecine une évolution conforme à la grande loi observée d'une triple phase, ou si l'on veut d'une triple interprétation des choses théologique ou volitionnelle, métaphysique ou abstractionnelle, positive ou cxpérientielle? C'est ce que nous nous proposons de rechercher dans cette thèse. Nous disons dès à présent que la médecine n'a pas échappé à celte nécessité du passage progressif d'une forme à l'autre. La médecine a été jusqu'à nos jours un art, d'abord tout empreint de surnaturel et se présentant comme une émanation de puissances extérieures à l'humanité; art qui ensuite a cherché l'explication des phénomènes physiologiques, pathologiques ou thérapeutiques dans l'existence de forces ou de principes coexistant avec ces phénomènes et les déterminant; art qui, enfin, tend de nos jours, à se dégager et du surnaturel et de l'abstraction mentale pour demander ses éléments et son efficacité aux sciences biologiques dont il procède directement et aux sciences physiques que contient implicitement la biologie. Cette ten* dance actuelle de la médecine, qui a déjà produit de remarquables résultats, permel-elle d'espérer que celle-ci finira, sinon par devenir une science à son tour, — puisqu'elle n'est qu'une des applications de la science fondamentale biologie, — du moins par se constituer d'une manière si positive, grâce aux notions exactes qui s'y introduisent ,
qu'elle aura d'une science la certitude des procédés employés et des résultats obtenus? Nous ne croyons pas que .cette vue soit purement spéculative; car, si l'on considère ce qu'était et ce que pouvait jadis la médecine, comparativement à ce qu'elle est et à ce qu'elle peut aujourd'hui, on est à bon droit frappé des progrès obtenus ; pourquoi donc dans notre siècle où la marche en avant de tout est si rapide et si continue, pourquoi ne pas croire que la médecine sera transformée par des améliorations, dont nous ne pouvons prévoir exactement la nature, mais dont nous pouvons affirmer l'existence dans l'avenir, s'il est permis de conclure des progrès faits aux progrès à faire? — Caton disait : « Le salaire même qu'ils exigent est pour eux un moyen d'usurper la confiance, et de tuer à leur aise ; je t'interdis les médecins. ». Rabelais disait : « De « faict, la practicque de médicine bien proprement est par « Hippocrates comparée a ung combat et farce iouée à « troys personnaiges : le malade, le médicin, la maladie. » Montaigne disait : « La science la plus importante qui soit en notre usage, commo celle qui a charge de notre conservation et santé, c'est de malbeur la plus incertaine, la plus trouble, et agitée de plus de changements, etc. » — Les exemples abondent de ces jugements injustes sur la médecine. Il est impossible désormais que des grands esprits se livrent à de semblables appréciations, que des bouches illustres tiennent un pareil langage, c'est déjà ce que nous voulions constater.
Nous avons dit quelle était l'idée principale qui préside à notre travail, nous y introduirons plusieurs divisions ; nous chercherons d'abord à retrouver dans les opinions vulgaires et courantes sur la médecine que l'on peut ob-
server autour de soi, des Iraces persistantes des phases par lesquelles elle a historiquement passé ; ce chapitre nous servira indirectement à faire un tableau de l'état acluel de la médecine, en montrant à travers les interprétations communes et mondaines les tendances différentes qui agitent le monde médical lui-même, dans notre époque de transition et de transformation. — Il y a des représentants do la médecine artistique, '.'Oinme il y a des défenseurs des philosophies théologique ou métaphysique. — Nous traiterons ensuite la question fameuse de la science et de l'art en médecine, et nous tâcherons de la résoudre d'après la méthode que nous avons adoptée.
Enfin nous étudierons, en un nombre égal de chapitres, les diverses périodes par lesquelles nous avons reconnu qu'avait passé la médecine, faisant cette remarque que ces périodes sont en rapport avec des modes de penser et d'interpréter les choses qui ne se sont pas substitués brusquement les uns aux autres, mais qui, au contraire, loin d'être confinés chacun dans une seule époque, ont coexisté et coexistent les uns à côté des autres. Celte étude nous conduira naturellement à des conclusions déduites de l'ensemble des faits que nous aurons montrés et des explications que nous aurons fournies.
Pour éviter les obscurités et les fausses interprétations, il est nécessaire de fixer» quelques définitions et de répondre par avance à des questions auxquelles il nous faudrait satisfaire dans le cours de notre sujet, si nous ne prenions cette précaution. Nous proposant de recher-
cher ce qu'il faut entendre par les mots art et science appliqués à la médecine, et de toucher à cette question si souvent agitée pour démontrer qu'il n'y a pas entre les choses science et art cet antagonisme qu'il y a entre les deux mots qui les représentent, il faut donner la définition de ces mots telle qu'on l'entend habituellement et dire quelle est l'idée que nous y attachons.
D'un autre côté, notre méthode nous imposant de ne demander qu'aux choses naturelles la solution des questions qui nous préoccupent, et nous faisant écarter toute idée à priori et toute conception subjective, pour nous en tenir « au milieu des choses, » nous devons dire quelle signification particulière et restreinte nous donnons à certains mots abstraits que nous emploierons maintes fois, mots de combat pour ainsi dire, que les diverses opinions interprètent à leur manière pour en faire des champs de bataille préparatoires, disputant déjà sur les mots avant d'en arriver à la discussion des choses. Ces mots n'ont pas le sens absolu que leur donnent les diverses philosophies, il est sage de les réduire autant que possible à exprimer quelque chose de concret et de relatif. Enfin nous avons reconnu trois états successifs dans l'évolution des choses humaines : il nous faut tâcher de faire comprendre en quoi ils consistent :
Nous formulerons notre pensée sur ces divers points dans les propositions qui suivent :
1° Toutes les personnes qui emploient les mots art ou science ne savent pas bien les différencier; outre qu'elles appliquent ces expressions souvent mal à propos et confusément, elles seraient embarrassées de dire d'une ma nière générale ce qu'elles entendent par le mot art appliqué à tel ensemble de pratiques ou de connaissances,
ou le mot science appliqué à lel autre, même quand elles ne se trompent pas appareuiment.
Cependant l'art consisterait, si nous interprétons bien l'opinion la plus répandue, à tirer de son propre fonds, particulièrement riche de nature, des produits et des résultats essentiellement variables selon les artistes ; il consisterait à inventer, à créer, comme si les qualités imagination, invention, ne résultaient pas d'une culture générale des facultés intellectuelles et étaient spéciales à l'artiste, comme si un chimiste créait moins qu'un peintre. La science consisterait au contraire à apprendre patiemment des vérités, des résultats identiques connus et transmis d'âge en âge et augmentés des découvertes nouvelles; de plus la science aurait un caractère de précision qui manquerait à l'art, lequel est « vague » : comme si la composition musicale par exemple, qui passe pour un art, n'était pas une chose remarquablement précise. Ces différenciations sont superficielles ou incomplètes ; d'ailleurs des difinitions de mots semblables sont variables selon les temps ou les écoles, Nous ne chercherons pas à les définir directement, ni à trouver de différence radicale entre la science et L'art. Le fondateur de la philosophie positive a montré le lien qui les unissait, et le résumé de sa pensée à ce sujet servira mieux qu'une définition. L'étude de la nature nous amène « à des conceptions fondamentales « sur les divers ordres de phénomènes qui fournissent une base solide à toutes nos autres combinaisons quelconques; » voilà la science. D'un autre côté, la connaissance des lois des phénomènes « est la base rationnelle de l'action de l'homme sur la nature, » puisque ces phénomènes, étant constants, sont nécessairement prévus par nous, et nous conduisent
« à les modifier à notre avantage les uns par les autres, » c'est l'art.
2° Nous entendons simplement par cause un antécédent invariable; par effet, un conséquent invariable; et, si ta doctrine des causes finales pouvait être justifiée, « loin d'être un principe, elle doit être un résultat » (Littré).
3° Un fait est une superposition de lois.
4° La notion de force se confond avec celle de propriété irréductible.
b° Les propriétés qui n'appartiennent qu'aux corps organisés vivants ou à leurs parties constituantes sont dites vitales, mais les propriétés physiques et chimiques sont les conditions indispensables de leur existence; les fonctions sont des propriétés d'appareils et d'organes qui résultent du concours de propriétés plus simples de leurs parties élémentaires.
6° La vie, d'après la définition de Blainville, « est un double mouvement intestin, à la fois général et continu, de composition et de décomposition ; » il faut ajouter les deux conditions de la vie : organisme déterminé et milieu convenable.
7° L'état théologique est celui dans lequel l'esprit humain, au lieu de s'en tenir aux phénomènes observables, « recherche des causes premières et finales de tous les effets qui le frappent ; » en un mot, les connaissances absolues, et se représente ces phénomènes « comme produits par l'action directe et continue d'agents surnaturels. »
8° L'état métaphysique consiste à décomposer pour ainsi dire l'agent surnaturel et arbitraire en un grand nombre d'attributs qui sont des forces, des principes,
des causes extérieures produisant les phénomènes. Dans cet état on prend des abstractions pour des réalités.
9° Ne chercher ni l'origine ni la lin des choses, s'en tenir à la portion qu'on a sous les yeux et sous la main ; observer les phénomènes, en tirer des lois; pas d'à priori, explication relative des faits ; c'est l'état scientifique ou positif.