‹ L'évolution de la morale; leçons professées pendant l'hiver de 1885-1886Chapitre 133 sur 375 · Odyuéc, chant XXIf · texte numérisé non relu

Odyuéc, chant XXIf

Cette terrible question de l'esclavage, nous la retrouverons constamment sur notre route dans la suite de ces études. Depuis les âges primitifs jusqu'aux temps modernes, l'esclavage a été la grande plaie morale des sociétés et le graduel adoucissement de la servitude suit très exactement le lent progrès de la civilisation. Nous verrons aussi que le pire des esclavages a été celui que les civilisés, affolés par le désir du gain, ont imposé aux races inférieures.

Pour ne pas sortir du sujet de cette leçon, je me bornerai quant à présent à dire quelques mots de l'influence morale de l'esclavage sur les maîtres eux-mêmes au sein des sociétés sauvages. Se perfectionner moralement, c'est acquérir tout un faisceau de penchants nobles, qui, d'instinct et presque sans raisonnement, éloignent des actions nuisibles aux autres et dégradantes pour soi-même. Or, c'est exactement l'effet contraire que produisent l'exercice du bon plaisir, la pleine licence de satisfaire tous ses caprises sur des êtres absolument sans protection, avec la certitude de n'encourir ni punition, ni blâme. Alors la débauche débridée, la brutalité sans frein se donnent libre carrière.

On s'habitue à opprimer les faibles et, par compensation, on s'accoutume aussi à jouer devant les forts le rôle d'esclave. En effet, comme je l'ai déjà remarqué, l'esclavage n'est pleinement organisé que dans des sociétés déjà savamment construites, hiérarchisées, où l'on n'est maître d'un côté qu'à la condition d'être esclave de l'autre, où, dès l'enfance, les castes ou classes privilégiées sont dressées à tyranniser les faibles, mais par compensation à s'aplatir devant les forts. Ainsi, dans toute l'Afrique moyenne, les chefs secondaires prennent devant le chef suprême exactement les attitudes de servilité canine, qu'ils imposent à leurs propres esclaves. En résumé, la servitude des grands reflète celle des petits. Chez les uns et les autres se développe, s'organise le penchant à

obéir religieusement, c'est-à-dire aveuglément, au maître.

En mettant bien en relief la transmission héréditaire des habitudes morales ou immorales invétérées, les théoriciens de la morale scientifique ne nous ont pas rendu un petit service. Nous savons maintenant que s'abandonner à des penchants dégradants, c'est dépraver sa descendance avec soimême. Terrible sanction de la morale utilitaire, faite pour donner à penser à l'homme intelligent et quelque peu délicat!

Ces réflexions, on ne les fait pas encore en pays sauvage, où l'on commet des atrocités simplement et sans songer à l'avenir. Là, l'obéissance aveugle au supérieur constitue la grande règle de l'éthique ; mais cette servilité vis-à-vis des maîtres et des chefs a influé sur toute l'évolution ultérieure de la morale ; elle mérite une étude spéciale. Ce sera le sujet de la prochaine leçon.

NEUVIÈME LEÇON LA MORALE SAUVAGE. (Suite.)

Genèse des instincts servîtes. — Le droit du plus fort chez l'animal et chez l'homme. — Servilité et sociabilité. —Servilité et hiérarchie. — Mimique du cérémonial chez les sauvages. — Le cérémonial canin. — L'adoration du chef en Afrique. — L'instinct servile finit par s'ennoblir moralement. — La ferveur monarchique. — Les privilèges des chefs, en Polynésie, en Amérique, en Afrique, à Amboine. — Des sacrifices funéraires à la mort des chefs en Amérique, en Polynésie, en Afrique. — Orgie de sacrifices funéraires en Cafrerie. — La psychologie des instincts serviles.

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