GENÈSE DES INSTINCTS SERVILES
Dans la horde humaine primitive, pas plus que dans celle des chimpanzés, il n'y a aucune hiérarchie organisée. Le plus fort commande ; le plus faible obéit, tant qu'il ne peut pas faire autrement. Une fois devenus robustes, les jeunes chimpanzés assassinent souvent le vieux mâle, dont ils ont dû longtemps subir les caprices. Des faits analogues se produisent aussi dans les petits groupes humains primitifs. Il n'y a pas encore de servilité régulière ; on s'y prépare seulement en s'inclinant devant la force, en en prenant même l'habitude» comme il arrive dans les tribus australiennes, où
les hommes robustes et âgés jouissent déjà d'énorme privilèges. Ici, il y a une remarque psychologique à faire. Des moralistes ont prétendu avec quelque apparence de raison que chaque qualité morale peut, par une série d'insensibles dégradations, aboutir à un défaut correspondant. Il y a du vrai dans cette idée. En effet, chez l'homme et l'animal, il semble bien que la sociabilité prédispose à la servilité. Les animaux, vivant isolément ou par couple, sont plus indomptables que les autres. Le mouton se laisse tondre. On n'a jamais songé à utiliser industriellement la crinière du lion.
C'est seulement dans les sociétés humaines régulièrement organisées que la servilité commence à devenir une obligation morale. Les pacifiques Esquimaux, vivant en état d'anarchie socialiste, ne pouvaient concevoir qu'il y eût des supérieurs, des officiers, dans l'équipage de Parry 4. Les Peaux-Rouges se donnaient un chef seulement en temps de guerre et encore ce chef était-il choisi uniquement en raison de sa vigueur physique ou morale2.
En Polynésie, on est déjà en présence d'une moralité servile ; car il existe toute une hiérarchie sociale, des chefs et des nobles par droit de naissance, ne se considérant pas comme étant de même sang que les vilains, mais cette moralité nouvelle n'était pas encore bien établie à la Nouvelle- Zélande, où l'autorité des chefs n'était vraiment reconnue qu'en temps de guerre ; leur plus sérieux privilège pendant la paix était seulement de vivre en parasites aux dépens des provisions d'autrui. Dans les archipels plus civilisés, àTonga, aux Sandwich, àTaïti, etc., il existait au contraire une sorte d'organisation féodale et les grands avaient sur le populaire tous les droits sans exception. Offenser un roitelet, même
1. Parry, Deuxième voyage (Hist. univ. des voyages, t. XL, p. 434).
2. Domenecb, Voyage pittoresque dans les Grands Déserts, p. 534. — Catlin La vie chez les Indiens, p. 65.
en médire gravement étaient des crimes sévèrement punis. Une fois l'instinct d'obéissance bien incarné dans la mentalité des races ou peuples encore sauvages, comme cet instinct n'y est d'habitude contrebalancé par aucune qualité morale, solidement organisée, il domine en maître et inspire des actes de la plus répugnante servilité. Nous allons le constater sans peine au moyen d'une triple enquête portant sur le cérémonial usité en présence des grands et des rois en pays sauvage, sur les droits dont se prévalent les monarques durant leur vie, sur ce qui se passe après leur mort.
a. Il semble bien que la société habituelle du chien, la soumission sans dignité et sans bornes de cet affectueux animal aient contribué à dépraver l'homme encore sauvage. La mimique du cérémonial usité dans les petites monarchies sauvages paraît souvent calquée sur celle du chien, pliant et rampant devant les caprices d'un maître brutal et omnipotent. Du reste, l'intention d'imiter le chien s'affirme souvent dans les formules cérémonieuses. Dans les tribus cafres, à part certains petits États dont l'évolution politique est plus avancée, il règne encore une certaine liberté, puisque, dans un Pitcho ou assemblée parlementaire, Moffat a entendu un chef reprocher au roi de prendre de l'embonpoint, de devenir un roi fainéant1. Néanmoins le monarque cafre est obéi servilement et, quand on le rencontre, on lui dit en manière de salut : « Tu es mon chef et je suis ton chien8. » Ces comparaisons canines, fréquentes en tout pays sauvage, ne sont pas de simples formules ; en présence du maître ou des supérieurs, les inférieurs imitent souvent, autant que le leur permet leur conformation d'homme, les gestes et attitudes du chien terrifié. Darts l'ancienne Amérique cen-