‹ L'évolution de la morale; leçons professées pendant l'hiver de 1885-1886Chapitre 182 sur 375 · DOUZIEME LEÇON · texte numérisé non relu

DOUZIEME LEÇON

LA MORALE BARBARE (Suite)

L'Egypte ancienne. — La race égyptienne. — Origines de la civilisation égyptienne. — Osiris. — Isis. — Propriété commune. — Castes. — Monarchie théocratique. — Réglementation rigide. — Hérédité des professions et fonctions. — Croit de la population. — Pénalité basée sur le talion. — Lois humanitaires. — Les questions d'intérêt dans la législation égyptienne. — Les formules morales du Livre des Morts. — Morale négative et morale active. — Le travail servile. — Le rôle principal du monarque égyptien. — Férocité bestiale des rois d'Assyrie. — Analogies curieuses entre l'Egypte ancienne , et le Pérou ancien. — Les grands empires primitifs ont été des écoles de dressage humain. — Le despotisme brutal fut leur moyen d'action. — Utilité et dangers des procédés despotiques.

l'égypte ancienne

Malgré l'énorme distance des temps et des lieux, c'est l'Egypte ancienne qu'il convient d'interroger après le Pérou. C'est la plus vieille civilisation barbare, qui soit spontanément sortie de la sauvagerie. C'est du moins la seule dont la très haute antiquité soit constatée avec précision et certitude. Les idées morales, lentement élaborées dans ce grand foyer civilisateur, ont aussi, pour nous, une importance spéciale, puisque, par l'intermédiaire des Grecs et même

l'évolution de la morale des Sémites, elles ont eu une notable influence sur notre propre civilisation. Pour la sociologie, l'Egypte a encore un intérêt tout particulier. Ce ne sont pas seulement des idées, des arts, des sciences, qui ont germé, grandi et fleuri dans cette contrée d'élection; c'est aussi une race, qui, sous la lente et longue influence d'une discipline sévère, comme l'est celle de tous les primitifs États monarchiques, a été créée de toutes pièces moralement et physiquement.

Trois courants humains, fort différents, se sont en effet rencontrés dans la vallée du Nil. L'un venait de l'Ouest, celui de ces Berbères, qui, durant l'âge de la pierre, ont occupé toute l'Afrique septentrionale et l'Europe méridionale ; ua autre flot humain arriva de l'Orient, celui des Sémites eu Protosémites. Enfin à ces deux éléments, de race blanche tous deux, mais si dissemblables, vint s'en joindre un troisième, nègre ou négroïde, le courant éthiopien descendant de la vallée du Haut-Nil.

Tout cela se fondit dans le creuset de la civilisation égyptienne et il en résulta un type humain nouveau, fixé, qui survit encore dans le Fellah contemporain et le Nubien.

Les renseignements écrits, que nous ont transmis sur l'Egypte les écrivains de l'antiquité, sont nombreux, mais pourtant très insuffisants. Entre le génie grec et le génie égyptien, il y avait une telle dissemblance que le premier n'a pas toujours compris le second. Cependant, les naïfs récits d'Hérodote sont assez bien complétés par Diodore de Sicile. Enfin, les papyrus et inscriptions, que nos égyptologues déchiffrent maintenant avec une certaine sûreté, nous fournissent un moyen de contrôle et nous apportent un appoint des plus précieux, précisément pour tout ce qui touche à la morale courante de l'ancienne Egypte.

Je ne pourrais, sans sortir de mon sujet, décrire en détail l'organisation sociale de l'Egypte; il importe pourtant d'eu

résumer brièvement les traits principaux; car partout la morale résulte de l'état social.

Comme il est nécessaire pour toutes les civilisations, celle d'Egypte émergea lentement d'une longue période de sauvagerie. La tradition s'en était conservée dans le pays. On y racontait qu'Osiris avait déshabitué les hommes de l'anthropophagie, mais cela seulement après qu'Isis eût découvert l'usage du froment et de l'orge i ; nous savons en effet que le besoin d'aliments nutritifs est la raison principale du cannibalisme dans toutes les races.

C'était la bienfaisante Isis, qui avait fondé la justice en donnant aux Égyptiens des lois sévères, en réprimant la violence par la crainte du châtiment *.

H semble bien aussi que le sol égyptien ait d'abord été possédé en commun, puisque, au témoignage des prêtres, dit Hérodote, ce fut Sésostris qui procéda à un lotissement général, divisa la terre labourable en parcelles carrées, d'égales dimensions, et les répartit entre les individus, moyennant une redevance annuelle 3.

Quoi qu'il en soit, le gouvernement de l'Egypte a sûrement été une monarchie, d'abord purement théocratique et combinée avec le régime des castes, le plus rigide qui ait jamais existé. Cette institution des castes,nous l'avons déjà rencontrée dans les empires à demi sauvages du Mexique et du Pérou ; nous la retrouverons dans toutes les civilisations barbares, que nous avons encore à interroger ; il y a là une phase nécessaire, par laquelle passent toutes les sociétés humaines au sortir de la sauvagerie. C'est une organisation étagée, à laquelle les pyramides à gradins de la terre des Pharaons pourraient servir de symboles : une large base,cons-

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