Franklin, Vie des animaux (Mammifères) t. I
Mais, comme nous le verrons, cette peinture, convient, trait pour trait, aux sociétés humaines inférieures.
Dans un autre genre, le tableau suivant est plus humain encore. Je remprunte au même et excellent observateur : « J'ai assisté, non sans un vif intérêt, à l'accouchement d'une toque (macaque). A peine l'enfant était-il né, qu'on introduisit dans la chambre d'autres femelles de la même espèce de singes. Ce fut une scène touchante. Les femelles prirent, les unes après les autres, le nouveau-né, l'embrassèrent, se le passèrent à la ronde, en le couvrant de caresses et s'approchèrent doucement de la mère, comme pour la féliciter de son heureuse délivrance. J'aurais voulu qu'il y eut là des femmes ; car rien n'était plus moral ni plus édifiant que cet hommage rendu par des animaux à la maternité, à l'enfance, aux sentiments sacrés de la famille '. »
J'ai fait précédemment remarquer qu'au point de vue du degré de développement moral, chez les animaux, il fallait souvent s'écarter de la hiérarchie zoologique. Les insectes les plus développés, par exemple, les abeilles et les fourmis, que l'on pourrait appeler les primates des invertébrés, sont moralement bien supérieurs aux mammifères et même aux races humaines inférieures. Chez ces intéressantes espèces,qui ont réussi à créer de grandes sociétés où la famille n'existe pas, les sentiments du devoir, le souci de l'intérêt public, l'abnégation, se sont développés jusqu'à l'héroïsme et, à ce qu'il semble, chez tous les citoyens de la république. « Les abeilles ouvrières défendent avec un zèle et un désintéressement admirables les petits de la mère commune... Elles ouvrent la coque du nouveau-né, le soignent jusqu'à ce qu'il soit en état de voler ou de vaquer aux fonctions auxquelles il est appelé *. » Lubbock a aussi remarqué les soins
i. Franklin. Vie des animaux (Mammifères), t, I«r, p. 82. 2. Huber, Fourmis indigènes, p. 270.
l'origine des penchants moraux 6#
affectueux, que les vieilles fourmis prodiguent aux jeunes, quand celles-ci sortent de la chrysalide. Une fourmi, à laquelle Latreille avait coupé les antennes, fut littéralement pansée par ses compagnes, qui versaient sur ses plaies des gouttes d'une liqueur transparente, sécrétée à cet effet de leur bouche. — Lubbock a vu une fourmi estropiée être soignée avec sollicitude, pendant cinq mois !.
Selon Huber, le développement moral serait différent suivant les fourmilières. II cite une peuplade remarquable parla, bonne harmonie sociale qui y régnait : « Les insectes, dont ^lle était composée, ne cessaient de s'offrir mutuellement dela nourriture, de se caresser de leurs antennes et de se porter d'une place à l'autre*. » Quand il s'agit de défendre la république, abeilles et fourmis atteignent les limites extrêmes de l'héroïsme. « On sait qu'on peut partager lesfourmis en deux par le milieu du corps sans leur ôter l'envie de défendre leurs foyers. La tête et le corselet marchent encore et portent les nymphes dans leur asile3. »
Si développée que soit chez ces insectes la moralité sociale, il y a pourtant des différences individuelles. Ainsi, •juand une fourmilière est conquise et saccagée par une armée ennemie, on voit quelques fourmis se jeter au milieu des envahisseurs, pour sauver encore quelques larves, cela au péril de leur vie, pendant que le gros de la tribu bat en retraite4. Les fourmis semblent aussi, comme les hommes, très soucieuses de l'opinion publique. « La même ouvrière, dit Forel, qui se fera tuer dix fois, lorsqu'elle est entourée de ses compagnes, se montrera extrêmement timide, évitant le moindre danger, même une fourmi beaucoup plus faible*
i. Revue scientifique, 11 novembre 1885-