‹ L'évolution de la morale; leçons professées pendant l'hiver de 1885-1886Chapitre 48 sur 375 · Hist. uriiv. des Voy. (Voy. vol. XLIII, p · texte numérisé non relu

Hist. uriiv. des Voy. (Voy. vol. XLIII, p

pour acquérir de la notoriété, pour sortir du commun*. L'amour de la gloire, si habituellement et si emphatiquement vanté en Europe par les panégyristes des héros, est, dit Pritchard, fort développé chez les Vitiens, et c'est aux grands meurtriers, aux grands cannibales, que s'attache la renommée. Nulle part ailleurs, la déviation de ce que nous nommons « sens moral » ou plutôt l'absence complète des idées morales, innées et nécessaires selon nos métaphysiciens, ne sont aussi frappantes.

Mais il importe de remarquer qu'il ne s'agit pas ici d'une race stupide et engourdie. Les Vitiens ne le cédaient pas en intelligence aux Polynésiens, avec lesquels d'ailleurs ils s'étaient largement croisés. Or, chez eux, une extrême déconsidération s'attachait à quiconque n'avait jamais tué et mangé d'ennemi. On encourait môme alors une punition dégradante ; on était condamné à battre la boue avec le cassetête déshonoré, dont on n'avait pas su se servir 2. Mais tout n'était pas fini pour cela. Après la justice bumaine venait la justice divine. Dans la vie future des Vitiens, des dieux jaloux, grands amateurs de sang, attendaient les ombres des mortels et leur demandaient sévèrement combien . d'hommes elles avaient massacrés et dévorés durant leur passage sur la terre.

Or, à Viti, comme à la Nouvelle-Zélande, où nous allons tout à l'heure l'étudier, et où d'ailleurs les Mélanésiens semblent bien avoir précédé les Polynésiens, le cannibalisme était absolument animal. C'était sur le champ de bataille même, à la manière des fauves, que l'on dépeçait et dévorait l'ennemi blessé ou prisonnier.

Ceux des vaincus, qui n'étaient pas consommés sur-le-

i. W.-T. Pritchard, Polynesian réminiscences \ etc., p. 371. 2. Wake, Evolution of Morality, t. I'', p. 323.

champ, étaient simplement tenus en réserve pour de futurs festins. Pour cela on les engraissait ; puis on les tuait et mangeait, au fur et à mesure des besoins. A Viti la chair humaine était fort estimée. Certains gourmets la laissaient faisander. Dans la langue du pays, elle s'appelait viande de « long porc », et il était de règle qu'un plat de viande humaine figurât dans tous les festins de gala. C'était l'aliment idéal, et, pour vanter l'excellence d'un mets, on disait : « Il est tendre comme de l'homme mort. »

Mœurs analogues, un peu moins raffinées, car la race est moins intelligente, h la Nouvelle-Calédonie. Le désir de manger de la chair humaine était le motif le plus ordinaire des guerres de tribu à tribu. « Il y a longtemps, disaient parfois les chefs, que nous n'avons mangé de la viande : allons en chercher *. » Parfois, nous raconte M. de Rochas, avant de se mettre en campagne, on chantait une sorte de poésie anthropophagique, un dialogue alterné entre le chef et les guerriers : « Attaquerons-nous les ennemis? — Oui. — Sont-ils forts ? — Non. — Sont-ils braves ? — Non. — Nous les tuerons ? - Oui. — Nous les mangerons ? — Oui. » Le combat cessait dès qu'on avait tué quelques hommes. Le dépècement des cadavres était une joyeuse et glorieuse cérémonie. On y préludait par une danse, pendant laquelle un des danseurs tenait une pique d'une main, et, de l'autre, un instrument spécial, servant à débiter les corps *. Les chefs s'adjugeaient après la victoire la part du lion et prélevaient même certains morceaux, destinés, à être envoyés, à titre de présents, à des alliés douteux3.

Le cannibalisme guerrier ne régnait pas seul à la Nouvelle-Calédonie. On y pratiquait aussi le cannibalisme do-

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