‹ L'évolution de la morale; leçons professées pendant l'hiver de 1885-1886Chapitre 59 sur 375 · Cook. Hist. univ. des voy. t. X, p · texte numérisé non relu

Cook. Hist. univ. des voy. t. X, p

Lktourneau. — L'évolution de la morale. 7

Or, dans les premières leçons de ce cours, j'ai montré comment, par un dressage convenable, continué pendant un nombre suffisant de générations, on arrive à doter certains animaux d'appétences et de répugnances artificielles, se transmettant par l'hérédité et devenant de véritables instincts. Ce fait, aussi incontestable que général, est basé sur les propriétés essentielles des cellules nerveuses ; il doit donc s'observer chez l'homme aussi bien que chez l'animal.

Par conséquent, dans tous les archipels polynésiens, où l'usage de la chair humaine a été rigoureusement interdit aux femmes, elles ont dû nécessairement finir par n'y pouvoir plus songer sans une répulsion instinctive. C'est en effet ce qui est arrivé : « Les femmes, nous dit un voyageur en parlant des Marquises, sont exclues de ces festins qui leur inspirent du reste la plus profonde horreur ; aussi, durant plusieurs jours, fuient-elles avec répugnance les hommes suspects d'y avoir participé *. »

A ce propos, il ne faudrait pas invoquer la plus grande délicatesse morale des femmes, leur sensibilité, leur humanité, etc. Ce sont là des fruits d'une longue culture. La femme primitive en est tout aussi dépourvue que son mâle. Or, ici la contre-épreuve a été faite. Les Nouka-Hi viennes avaient horreur de la chair humaine, mais les Néo-Zélandaises, appartenant à la même race et à la même civilisation, en étaient très friandes. Une seule explication est possible. A la Nouvelle-Zélande, les femmes mangeaient volontiers la chair humaine, parce qu'on ne la leur avait jamais interdite.

Dans les autres archipels, nobles et prêtres s'entendirent pour défendre le cannibalisme aux femmes. Ce ne fut pas du tout dans un but de moralisation, mais par simple gourmandise. La chair humaine fut « tabouée » pour la femme,

i. Radiguct, Derniers sauvages, p. 173.

exactement comme l'était celle du porc et pour la même raison. Il en résulta, dans le cerveau féminin, la formation d'une empreinte mentale particulière, essentiellement analogue à celle qui empêche le chien d'arrêt de fondre sur la perdrix. Les motifs déterminants ont dans le principe été du même genre. Pour l'animal, le mobile a été la crainte du fouet du dresseur ; pour la Polynésienne, une crainte plus grande encore ; car, en Polynésie, la violation d'un tabou entraînait irrévocablement la peine de mort.

De cette éducation, continuée avec persévérance, il résulta chez la Polynésienne la formation d'un vif dégoût pour la chair humaine. Mais les hommes héritent, dans une large mesure, des penchants moraux ou immoraux de leurs mères; par conséquent, par la seule influence héréditaire, les Polynésiennes ont dû modifier leur descendance mâle, la moraliser au point de vue du cannibalisme. Je ne parle pas de l'éducation ; car, en pays sauvage, l'enfant n'est soumis à aucune éducation suivie et raisonnée.

On est donc fondé à attribuer à l'influence féminine les inquiétudes morales, que les Nouka-Hi viens commençaient à éprouver à propos de l'anthropophagie, et la grande répugnance que cette pratique animale inspirait déjà à la plupart des Taïtiens, contemporains de Cook. Le célèbre voyageur rapporte en effet que deux Taïtiens, nommés Toupia et (Edidi, qu'il emmenait en Angleterre, manifestèrent des sentiments d'horreur en voyant leurs congénères de la Nouvelle-Zélande se gorger brutalement de chair humaine, et que souvent ils leur adressaient à ce sujet de sanglants reproches1.

Les aristocrates et les prêtres de la Polynésie ont donc été, en cette occasion, des moralisateurs aussi efficaces qulncons-

i.Cook, Premier voyage, in Hist. univ. des voyages, t. VI, p. 85. — Ibid., t. VIII, p. 116.

cients. Sans y songer le moins dujnonde, ils ont préparé la naissance d'une lointaine génération ayant pour le cannibalisme un éloignement inné.

Le fait est à noter. Au cours de ces études, j'en aurai plus d'un autre du même genre à signaler. C'est qu'en effet mainte délicatesse morale a été provoquée, créée par la grossièreté même : le bien est souvent sorti du mal.

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