‹ L'évolution de la morale; leçons professées pendant l'hiver de 1885-1886Chapitre 66 sur 375 · G. Robcrston, Amérique, liv. IV · texte numérisé non relu

G. Robcrston, Amérique, liv. IV

4. Kotzcbuc, Deuxième voyage (Hist.univ. des voyages, t. XVII, p. 415).

5. Robcrston, Amérique, t. IV. — Mgr Faraud, Dix-huit années chez les sauvayes.

l'idée de cette similitude n'a nullement disparu. Nous lisons couramment dans nos écrivains, surtout dans ceux qui se piquent de rhétorique, que « la chasse est l'image de la guerre » et, dans nos sociétés industrielles et commerçantes, la persistance d'un goût assez vif pour la chasse est sûrement une survivance des âges primitifs.

Pendant qu'on le supplicie, le prisonnier peau-rouge, qui lui-même a été plus d'une fois acteur sans pitié dans des tragédies semblables, entonne son chant de guerre, brave ses bourreaux, les insulte jusqu'à ce que, perdant à la lin patience, ils lui portent le coup mortel.

Dans le traitement infligé aux prisonniers de guerre, l'Américain du Sud ne le cédait pas en férocité à celui du Nord. Certains Indiens du Brésil et du Paraguay vivaient à la manière du jaguar, auquel d'ailleurs ils aimaient à se comparer. Le cordelier Thevet, aumônier de Marie de Médicis, qui visita les deux Amériques vers le milieu du xvie siècle, et nous a laissé de très curieux ouvrages1, rapporte que les indigènes du Brésil faisaient de la guerre Tunique affaire de leur vie. Les trêves mêmes leur étaient inconnues :

« Quand ils veulent surprendre quelque village l'un de l'autre, dit-il dans son vieux langage, ils se cacheront et Hausseront de nuit par les bois ainsi que renards, se tenans là quelque espace de temps jusques à tant qu'ils aient gaigné l'opportunité de se ruer dessus.

»> Arrivans à quelque village, ils ont certaine industrie pour les faire saillir hors avec tout leur bagage, femmes et enfans. Estans saillis, ils chargent les uns les autres de coups de flesches confusément, de masses et espées de bois, qu'oncque ne fut si beau passetemps de voir une telle meslée. Ils se

1. Cosmographie universelle. — Singularitez de la France antarctique,

prennent et mordent avec les dents en tous endroits qu'ils se peuvent rencontrer, et, par les lèvres, qu'ils ont pertuisées. monstrans quelquefois, pour intimider leurs ennemis, les os de ceux qu'ils ont vaincus en guerre et mangez ; bref ils emploient tous moyens pour fascher leurs ennemis... Nous sommes vaillans (disent-ils), nous avons mangé vos parens, aussi vous mangerons : et plusieurs menasses frivoles f. »

Ailleurs, Thevet dit avoir entendu un 'chef indien se comparer avec orgueil à un jaguar et se glorifier d'avoir tué et plus ou moins mangé plus de 5000 prisonniers. Il disait, suivant notre chroniqueur :

« J'en ai tant mangé ; j'ai tant occis de leurs femmes et de leurs enfans, après en avoir fait à ma volonté, que je puis, par mes faits héroïques, prendre le titre du plus grand morbicha qui fut oncques entre nous. J'ai délivré tant de peuples de la gueule de nos ennemis ; je suis puissant ; je suis fort, etc. »

Mais, avec certaines atténuations, tout cela pourrait se traduire en langage moderne.

Il n'y a pas plus de magnanimité guerrière chez les noirs d'Afrique les plus inférieurs, ceux qui sont encore cannibales ou ne sont sortis qu'imparfaitement du cannibalisme. « Au Gabon, nous dit du Chaillu, surprendre un homme, une femme ou un enfant et les frapper durant leur sommeil, s'embusquer dans les bois sur le passage d'un homme isolé, le percer d'un seul coup de lance avant qu'il ait eu le temps de se mettre en garde, guetter une femme qui va puiser de l'eau et la tuer... voilà les exploits que j'ai entendu le plus vanter et dont j'ai été le plus souvent témoin dans cette partie de l'Afrique... Je n'ai jamais pu faire comprendre à

i. Singularitez, p. 187, 192 (1878).

ces Africains ce que j'entends par un combat loyal *... Ils raillent le courage de l'homme blanc, qui fait face à son adversaire *.

Les Cafres, plus civilisés et ne retombant plus en cannibalisme que très accidentellement, égorgeaient sans scrupule les blessés et les femmes, même quand celles-ci demandaient grâce, en découvrant leurs seins et criant : « Je suis femme, je suis femme3... » Quand ils attaquent un kràl de Bochimans ils tuent de parti pris les femmes, pour empêcher, disent-ils, quelles enfantent des voleurs de bestiaux, et les enfants pour qu'ils ne deviennent pas des larrons comme leurs pères 4.

Nous pouvons changer de pays sans changer de mœurs . Partout, sous toutes les latitudes, l'homme est un animal féroce tant qu'il n'a pas subi une longue culture morale.

Nous avons vu, dans la dernière leçon, que dans la plupart des archipels polynésiens les vaincus étaient d'ordinaire dévorés par les vainqueurs; mais là aussi on ne se bornait pas à tuer les hommes ; le droit et le désir du victorieux était d'exterminer la tribu vaincue, sans distinction d'âge ni de sexe, et il y parvenait quelquefois. Plus téroces encore, les Néo-Zélandaisencouragaient parfois leurs enfants à s'exercer à la cruauté sur la personne de leurs prisonniers 5. Les Nouka-Hiviens achevaient toujours les blessés à coups de bâton et tenaient à honneur de teindre leurs lances dans le s:mgdu guerrier mort : par ce bain glorieux l'arme acquérait beaucoup de valeur 6.

Quelquefois les jeunes femmes des îles Marquises réussis-

i. \oyage dans V Afrique équatoriale, p. 178. 1 Ibid., p. 66.

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