De Rochas, Nouvelle-Calédonie, p
enfants, petits-enfants, parents et amis lui dirent tendrement adieu ; les fils lui passèrent autour du cou une corde de tapa, saisirent les deux bouts de la corde et l'étranglèrent, après quoi on l'enterra avec les cérémonies ordinaires 4. »
Aux objurgations du missionnaire, qui avait d'abord essayé de les faire renoncer à leur dessein, les fils répondirent « qu'elle était leur mère, qu'ils étaient ses enfants, qu'ils devaient la mettre à mort ».
Au point de vue de la genèse des sentiments moraux, rien de plus instructif que les faits de ce genre. J'aurai occasion d'invoquer celui-ci, quand, plus tard, je devrai étudier comment se forme, dans la conscience humaine, le sentiment du devoir, et faire l'analyse d'un autre état moral, qui lui est connexe, du remords. Pour le moment, je n'ai qu'à poursuivre mon voyage d'exploration à travers les mœurs atroces de l'humanité primitive.
LesBattaks de Sumatra, pluscivilisésquelesFuégiens, puisqu'ils avaient un gouvernement régulier, des lois, un alphabet, une littérature, allaient bien plus loin encore. Non seulement ils tuaient leurs vieux parents, mais ils les mangeaient, en profitant pour cela, en gens avisés, de la saison où les citrons étaient abondants et le sel à bon marché. Un rituel réglait la cérémonie. A un moment donné, le vieillard, dont on allait se séparer ou se débarrasser, montait sur un arbre autour duquel se rangeait l'assistance. Puis on frappait le tronc de l'arbre en cadence et en chantant une sorte d'hymne funéraire, dont le sens général était : « Le fruit est mûr ; la saison est venue. » Après quoi, la victime descendait de l'arbre ; on la tuait et on la mangeait *.
Des faits du même genre ont été observés chez les races
1. Wlke, Exploring Expédition (cité par Lubbock. Origines de la civilisation, p,373).
2. Asialic Researnhes, t. X, p. 202 (cité par Pickering dane Races of Man.)
primitives, un peu dans tous les pays et 'Jans tous les temps. Ainsi, en Afrique, les Bochimans exposent les vieillards dans des endroits où ils ont chance d être dévorés par les bêtes féroces. Ils justifient cette pratique en disant que ces individus non seulement ne sont plus bons à rien, mais qu'ils consomment des aliments très profitables aux gens utiles4. Leurs voisins, les Namaquois, abandonnaient et laissaient périr leurs vieux parents, non seulement sans regret ni remords, mais en riant des remontrances que leur faisaient à ce sujet les Européens . Les Cafres Matchapis ne tuent pas habituellement leurs vieillards, mais ils les laissent mourir de faim et abandonnent leurs cadavres aux bêtes. Déjà un peu plus humains, les Cafres Béchuanas portaient leurs blessés aune certaine distance de leurs villes et villages et les abandonnaient, en ayant soin seulement de renouveler, chaque jour, leur petite provision d'aliments et d'allumer, près d'eux, chaque soir, un feu destiné à écarter les bêtes féroces. La Providence se chargeait du reste 2.
En Amérique, de la baie d'Hudson à La Plata, mettre ù mort les vieillards était une coutume générale 3. Les Noutka- Colombiens les laissaient mourir de faim, même quand ils regorgeaient de vivres.
Les Itonamos de l'Amérique méridionale étouffent leurs malades4; les Esquimaux enterrent leurs vieux parents après les avoir étranglés ou tout au moins les abandonnent, après leur avoir dit adieu, dans une hutte de glace (iglou).
Les Kamtchadales se débarrassaient de leurs parents en les tuant ; après quoi ils laissaient les chiens se repaître de leurs cadavres. Cette dernière pratique était une attention déli-
i. Campbell, Uixt. univ. des voyages t. XXIX, p. 364.