‹ L'évolution de la morale; leçons professées pendant l'hiver de 1885-1886Chapitre 9 sur 375 · DEUXIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

DEUXIÈME LEÇON

l'origine des penchants moraux

I. L'imprégnation de la cellule nerveuse. — Phosphorescence lumineuse et nerveuse. — Mémoire des cellules nerveuses. — Associations motrices enregistrées. — Diderot et le libre arbitre.

II. Les instincts chez les animaux. — Fonctions et instincts. — La prédestination organique. — Instincts acquis. — Instincts effacés. — Instincts acquis du chien. — Dressage des chiens. — Conflits moraux chez le chien. — Les limiers anthropophages. — Instincts féroces amortis. — Hérédité d'instincts acquis. — Propositions générales.

— i/lMPRÉGNATION DE LA CELLULE NERVEUSE

Que Ton ne puisse et ne doive pas commencer aujourd'hui une histoire de l'évolution de la morale sans rappeler d'abord les propriétés principales de la cellule nerveuse, cela suffît à attester hautement la révolution en voie de s'accomplir dans la psychologie. Il y a quelque trente ans, un professeur de philosophie pouvait, du haut d'une chaire officielle, définir la volonté en ces termes : « La volonté, c'est le moi , qui sort de sa sphère d'activité pour agir au dehors en tant qu'attention.» Il croyait se comprendre et les élèves croyaient l'entendre. Mais ce genre d'enseignement et les livres trop nombreux, qu'il a enfantés, sont en train de passer à l'état

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fossile. Le progrès des sciences naturelles aidant, la psychologie devient de plus en plus un district de la biologie. C'est qu'en effet, chez l'homme et l'animal, tout ce qui est conscient, savoir, les impressions, les sensations, les désirs, les passions, l'entendement, tout cela dépend des cellules nerveuses cérébrales et résulte de leur fonctionnement. Il est donc logiquement impossible de traiter de la morale sans la rattacher à la biologie et surtout aux propriétés fondamentales des cellules nerveuses.

Or, la propriété la plus primordiale de la cellule nerveuse est son aptitude à s'imprégner, c'est-à-dire à garder la trace des actes fonctionnels qui s'accomplissent dans son sein. Des comparaisons sont ici nécessaires pour quiconque est peu familier avec les données de la biologie.

On sait que certaines substances emmagasinent la lumière et restent phosphorescentes après avoir été exposées au soleil. Quelquefois même il y a une sorte de phosphorescence invisible, latente, celle qu'a signalée Niepce de Saint-Victor : « On expose, dit-il, aux rayons solaires directs, une gravure qui a été tenue plusieurs jours dans l'obscurité. On applique ensuite cette gravure sur un papier photographique très sensible, et, après vingt-quatre heures de contact dans l'obscurité, on obtient en noir une reproduction des blancs de la gravure. En laissant la gravure longtemps exposée aux rayons solaires, elle se sature de lumière et l'on obtient un maximum d'effet *. »

Cela revient à dire que, dans ce cas, la lumière solaire, mode de mouvement, comme on le sait aujourd'hui, a imprimé aux molécules des corps éclairés par elle une certaine vibration persistante, qui peut devenir phosphorescence ou action photographique.

i. Comptes rendus, Acad. des sciences, 16 nov. 1857.

Or, c'est sur un phénomène primordial du même genre que repose le fonctionnement de la cellule nerveuse. Chimiquement très instable, en ce sens que, sous l'influence d'incitations appiopriées, elle réagit avec une rapidité extrême, la cellule nerveuse possède cependant une grande ténacité fonctionnelle. Elle a une mémoire, tantôt consciente, tantôt inconsciente, c'est-à-dire une tendance à conserver dans son arrangement moléculaire la trace des vibrations physiologiques dont elle a été le siège, aies combiner ensemble. Comme les corps susceptibles de phosphorescence se souviennent de la lumière, la cellule nerveuse se souvient de ses actes intimes, mais suivant des modes infiniment plus tenaces et plus variés.

Tout acte auquel a présidé la cellule nerveuse, y laisse une sorte de résidu fonctionnel, qui, à l'avenir, en facilitera la répétition et quelquefois la provoquera. En effet, cette réitération deviendra de plus en plus aisée et finira même par s'effectuer spontanément, automatiquement, La cellule nerveuse aura alors acquis un penchant, une habitude, un instinct, un besoin. A ce moment, dans un organisme complexe, comme ceux de l'homme et des animaux supérieurs, toute une série d'actes réflexes, dépendant des cellules nerveuses, s'exécutent, se déroulent, se succèdent automatiquement pour obéir aux éléments nerveux qui les gouvernent.

Tout cela s'accomplit tantôt consciemment, tantôt inconsciemment. En effet la conscience n'est en aucune façon n écessaire à tout ce fonctionnement nerveux . Elle n'en est même qu'un épiphénomène, existant seulement chez des animaux fort élevés dans la série et uniquement pour certaines fonctions psychiques supérieures. Elle s'évanouit d'ailleurs assez facilement et nous savons tous quels actes complexes nous pouvons exécuter, sans nous en douter, quand nous sommes en état de distraction.

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Mais cet état d'inconscience est l'état normal de nombre d'invertébrés inférieurs. Chez eux, quantité d'associations de mouvements, souvent fort complexes, sont incarnées dans les ganglions nerveux et s'accomplissent avec une précision mécanique d'autant plus parfaite qu'aucune inhibition ou excitation conscientes ne les vient troubler.

Si,nousdit M. Romanes (Les Échinodermes et les méduses), on coupe à la base l'un des rayons d'une astérie, ce dernier continue à se mouvoir dans une direction déterminée ; il sait avancer, reculer, monter, descendre, se remettre sur la face ventrale, quand on Ta renversé. Bien plus haut dans la série invertébrée, les segments de la plupart des insectes continuent après section à exécuter des mouvements de défense très compliqués; parfois même on voit les segments d'un même animal se livrer bataille .

Des phénomènes, identiques au fond, s'observent d'ailleurs ^hez les vertébrés supérieurs, sans en excepter l'homme, spécialement pour ce qui a trait à la vie nutritive. Toute l'innervation du grand sympatique est inconsciente aussi bien chez le philosophe le plus intelligent que chez le dernier des Fuégiens. L'acte de la déglutition par exemple, est le premier anneau d'une concaténation de phénomènes inconscients, mais fort compliqués, nécessaires à la digestion, et que régissent les cellules ganglionnaires. Il n'en va pas autrement pour la circulation. De l'aube de la vie fœtale à la mort, le cœur humain palpite sans attendre ni demander d'ordres, et la respiration est aussi à peu près soustraite aux caprices de notre volonté .

C'est que ces fonctions primordiales résultent d'une hérédité fort lointaine, d'une éducation physiologique, que les nécessités de l'existence ont fait subir à toute la série de nos ancêtres vertébrés et invertébrés. Les empreintes nerveuses, qui les gouvernent, sont incarnées aussi parfaitement que

possible dans les cellules nerveuses ganglionnaires et dans certains noyaux cellulaires de la moelle, spécialement dans la moelle allongée. Ces empreintes inconscientes ne sauraient être perturbées sans grave dommage pour l'individu et, seule, une désorganisation profonde les peut effacer. Un point est à noter, c'est que, essentiellement , les actes des fonctions nutritives chez l'homme ne diffèrent pas, dans leur organisation nerveuse, de certaines associations d'actes inconscients, dénommés instincts chez les insectes et qui servent de thème habituel aux amateurs de finalité.

Mais insister sur ce point serait sortir du sujet de ce cours. Pour l'intelligence de ce qui va suivre, il me suffit d'avoir signalé la propriété fondamentale de la cellule nerveuse, la propriété â! imprégnation. Toute cellule nerveuse doit être considérée comme un appareil enregistreur extrêmement délicat : « Tout état de conscience, qui s'est produit une fois avec suffisamment d'intensité, laisse dans le cerveau ou dans l'esprit une disposition fonctionnelle tendant à le reproduire dans la suite. Aucun acte mental ne s'efface absolument; chacun d'eux laisse une empreinte qui en facilitera la reproduction. Chaque impression sensorielle, chaque courant d'activité moléculaire, qui passe d'une région à une autre région du cerveau, chaque réaction cérébrale qui s'éboule par les nerfs moteurs, laissent derrière elles une modification des éléments nerveux qui ont agi, une espèce de souvenir, et la reproduction en devient plus facile à mesure qu'elle se renouvelle *. » Bien plus, et c'est un fait d'observation incontestable, quand certaines empreintes nerveuses sont suffisamment fixées, incarnées, organisées dans les centres nerveux, elles deviennent héréditaires. Spécialement en ce qui concerne la moralité, on peut dire que chaque individu

*. Maudsley. Physiologie de Vetpril, 27.

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déprave ou moralise sa postérité, comme il a été moralisé ou dépravé par ses ancêtres.

Mais la transmission de ces penchants ne se fait pas autrement que celle de quantité d'associations de mouvements,, qui peuvent servir à la faire mieux comprendre.

Nous savons que, chez le nouveau-né humain, la substance grise corticale, mal organisée encore, n'est même pas reliée par des fibres aux ganglions cérébraux inférieurs et à la moelle épinière. Le nouveau-né humain est donc, selon toute vraisemblance, incapable de sensations et d'impressions conscientes, mais il exécute fort bien quantité d'actes réflexes,, sériés, coordonnés, adaptés à un but ; il ne voit pas encore, pourtant il sait déjà téter. Mais à quoi bon aller chercher chez, le nouveau-né des exemples d'inconscientes coordinations de mouvements ? Même chez l'homme adulte, la moelle épinièreestun réservoir d'associations motrices, totalement indépendantes de la volonté consciente, Le plus simple de nos mouvements met en jeu des groupes de muscles, dont les contractions se combinent tout spontanément, par suite d'habitudes enregistrées dans les cellules nerveuses de notra moelle épinière. Nous serions fort empêchés, s'il nous fallait guider consciemment chacune de ces contractions, si,, pour faire son devoir, chacun de nos muscles attendait un ordre spécial de la volonté.

Celle-ci, semblable à un général d'armée, se borne à lancer un ordre laissant aux inférieurs le soin de s'entendre pour l'exécuter. Mais que, par suite d'altérations des cellules nerveuses, ces associations motrices soient troublées, comme il arrive dans l'ataxie locomotrice, dans la chorée, dans la crampe des écrivains, etc., alors l'impuissance de la volonté éclate ; ses ordres sont méprisés, comme ceux d'un monarque par un peuple en insurrection : alors les antiques, empreintes nerveuses sont effacées .

Mais les associations motrices intracellulaires sont de toutes, les plus communes, les plus simples, les plus schématiques. Pour être plus relevées, plus habituellement conscientes, les associations de sensations, de sentiments, ne sont ni plus ni moins mystérieuses, et toutes se peuvent combiner entre elles. La conscience psychique, sous ce rapport, diffère peu de l'inconscience.

Si Ton caresse légèrement entre les épaules une grenouille, dont les hémisphères ont été amputés, elle coasse régulièrement, mécaniquement et inconsciemment, une seule fois, jamais plus. A première vue, ce fonctionnement automatique semble fort différent de l'activité cérébrale humaine: au fond, il y a identité. Dans les centres nerveux de l'homme, comme dans la moelle épinière de la grenouille décapitée, il existe des empreintes enregistrées et enchaînées do telle sorte que la reviviscence de Tune détermine nécessairement le réveil des autres. Dans les deux cas, tout cela s'exécute fatalement. La grenouille décapitée n'en a sûrement point conscience. Mais, durant certains états somnambuliques, l'homme semble bien exécuter des séries d'actes fort compliqués sans en avoir davantage conscience. Il suffit mémo, pour agir en automate, d'être fortement préoccupé ou distrait. On peut alors marcher, travailler manuellement, même lire, déchiffrer delà musique, en jouer, etc., sans plus y songer que si l'on n'avait pas d'hémisphères cérébraux. Chacun de nous a été témoin ou acteur dans des scènes de ce genre. J'en trouve une vivement décrite par Diderot : « C'était un géomètre. Il s'éveille; tout en rouvrant les yeux, il se remet à la solution du problème qu'il avait entamé la veille. Il prend sa robe de chambre; il s'habille sans savoir ce qu'il fait. Il se met à table ; il prend sa règle •et son compas ; il trace des lignes ; il écrit des équations, il -combine, il calcule sans savoir ce qu'il fait. La pendule

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