III. — DU SENS MORAL, DU DEVOIR ET DU REMORDS
Chez l'homme primitif et môme chez la plupart des civilisés, la notion innée du devoir est généralement assez vague. Sans doute il existe certaines intuitions morales, qui sont à la fois héréditaires et précises. Il en peut être ainsi et il en est en effet ainsi pour Thorreur de la chair humaine, par exemple, même pour l'horreur du meurtre. Dans un cerveau suffisamment cultivé, la seule idée de ces actes suscite des images rebutantes. Mais, devant bien d'autres prescriptions morales, toutes particulières et même variables suivant les opinions et les nécessités dominantes dans les sociétés, il esl difficile de concevoir Thérédité de tel ou tel penchant précis; par exemple, on ne naît sûrement pas avec l'intuition héréditaire de faire maigre le vendredi. Mais on nait dans une société cultivée avec l'intuition générale du devoir, c'està-dire avec un penchant à faire ou à ne pas faire certaines choses que l'on voit encouragées ou interdites dans la société, dont on fait partie.
Or, C(? sentiment, qui est vraiment la base de la moralité, se forme de très bonne heure dans la conscience de l'homme primitif; seulement les mœurs dominantes lui impriment telle ou telle direction spéciale el, dans les sociétés incultes,
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cette direction est souvent singulière. Je citerai quelques exemples.
Sous ce rapport, la moralité de l'Australien est très intéressante. En effet, l'âme australienne est des plus simples; les mobiles moraux y sont peu nombreux; ils ne se font pas mutuellement échec, comme il arrive dans la conscience du civilisé, qui est un perpétuel champ de bataille.
De temps immémorial, la morale australienne a fait de la chair du casoar australien, de l'émou, un aliment sacré interdit aux jeunes gens. Or, nous dit SturtS quand il arrive à un jeune Australien chassant tout seul loin de son campement de céder à un désir, à ses yeux coupable, en mangeant un morceau de l'oiseau sacré, cette transgression éveille souvent un vif remords dans la conscience du délinquant.
Littéralement bourrelé de remords, il rentre au campement dans un état de confusion qu'il est impuissant à maîtriser. Son maintien seul décèlerait son crime si, cédant à la voix de sa conscience qui lui crie sans cesse : « Tu as mangé de Vémou », il ne prenait d'ordinaire le parti d'avouer spontanément sa faute et de se soumettre au châtiment qu*elie entraîne.
Plus rigoureux encore que le devoir de ne pas manger d'émou, celui de venger ses morts provoque aussi dans l'âme australienne de terribles conflits. Pour les Australiens, aucune mort n'est naturelle; tout décès est l'œuvre de maléfices machinés par un ennemi, appartenant d'ordinaire à une horde voisine, et le devoir étroit des parents est de venger l^ur défunt en tuant non pas précisément l'auteur présumé ^^ meurtre, mais un membre quelconque de sa tribu, plurieurs même au besoin, carie carnage doit être proportionné iPimportance du défunt. Il le faut d'autant plus que l'ombre
^* ttiêt. univ, des voyages, t. XLIII, p. 298.
du décédé va, croit-on, se loger dans le corps de son meurtrier (il y entrerait par la bouche) et dès lors sert à ce dernier de protecteur, d'ange gardien*.
Le D' Lander rapporte à ce sujet un fait très propre à éclairer l'origine de ce que nous appelons c sens moral >. Il s'agit d*un Australien, qui, ayant vu sa femme mourir de maladie, déclara qu'il lui fallait aller tuer une femme appai^ tenant à une certaine tribu ennemie. On le lui interdit avec menace de la prison, en cas de désobéissance. Pendant quelque temps, il se soumit, mais dès lors son âme devint le théâtre d\m douloureux conflit moral. On le vit languir et dépérir jusqu'au jour où cédant enfin à la voix impérieasedu sens moral il disparut pour revenir au bout de quelque temps, bien portant et la conscience en repos : les mânes de la défunte étaient apaisés.
Dans quelques tribus australiennes de Test et du sud, on a rusé avec raccomplissementdece terrible devoir de Isl vendetta après tout décès et Ton se contente d'honorer les funérailles du mort par un simulacre de duel donnant lieu à une légère effusion de sang. Comme nous le verrons plus taixi, une casuistique analogue donna lieu, dans l'Italie primitive, aux combats de gladiateurs. Notons le fait en passant. Avec bien d'autres, il prouve combien les races blanches ont peu à s'enorgueillir de la menlahté de leurs ancêtres.
Les singulières prescriptions de la morale australienne suffiraient seules à prouver que l'éthique primitive se forme tout à fait indépendamment de la c noblesse du but >. Tout acte réputé utile, fût-ce en vertu du raisonnement le plus saugrenu, peut être considéré comme obligatoire et dès lorsil ne relève plus que de Tinstinct du devoir antérieurement
I. c. Crey, Journals of two Expéditions of Discovery m Australia, t H -■
p. iôO.
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organisé dans les centres nerveux. Rappelons à ce sujet les >amcîdes des Vitiens, si tranquillement commis» que le jésuite Molina les aurait absous*
En Polynésie, le sens moral avait revêtu une forme singuliëre, celle du tabou^ existant aussi dans certains archipels mélanésiens. Le tabou était une sorte d'interdit que les prêtres, généralement d'accord avec les chefs, avaient le droit de jeter sur toute chose. La défense faite aux jeunes Australiens de manger la chair de Yémou est déjà une sorte de tabou primitif, mais imposé par la seule opinion publique, car les Australiens n'ont pas encore de caste sacerdotale.
Le tabou polynésien était garanti et ordonné par les dieux locaux, les eatouas; il avait souvent un but utilitaire.
On tabouait les poules et les porcs, quand il y en avait pénurie; on tabouait les bananes et ignames sauvages, quand la récolte des fruits à pain n'avait pas bonne apparence^; on tabouait pour la pêche aux flambeaux certaines baies quand le poisson y devenait rare*. Mais il y avait quantité de tabous de fantaisie. Ainsi la chair du porc était tabouée pour les femmes; la nouvelle accouchée était tabouée et il fallait que des femmes vinssent lui mettre ses aliments dans la bouche. Dans la petite lie de Râpa tous les hommes étaient taboues pour le sexe faible et, pendant toute l'année, les femmes devaient leur mettre les morceaux dans la bouche ^
Enfreindre un tabou était considéré comme un crime <^pital. Enfin pour lever un tabou^ il fallait une cérémonie '^ligieuse avec sacrifices humains. Or, la victime, prise habi- Inellement parmi le populaire, était arbitrairement désignée Parles prêtres*.
^' Moereobout, Voyage aux Uet, etc., . !•', p. 531. ^* Vu. Radiguet, Dernier» iauvageSf p. 165. ^ ïloerenhoul, loc. ciL, U !•', p. 138. *•'*«<., l. !•', p. 6.
Le tabou ne se raisonnait pas; il était d'institution divine. Quand les eatouas avaient parlé par la bouche de leurs ministres, il n'y avait plus qu'à obéir. A la seule idée de violer un tabouj la plupart des Polynésiens étaient saisis d'une terreur sacrée : les eatouas, disaient-ils, punissaient (le mort toute transgression de ce genre, et à défaut du châtiment divin, les prêtres se chargeaient d'exécuter l'îirrêl du ciel. Parfois même, les laïques s'en mêlaient. Le 4 juin 1819, dit J. King, un petit garçon captif fut tué par son maître pour avoir volé des patates douces dans une maison tabouée. Après quoi, il fut dépecé et rôti pour être mangé'. Voler quelques patates tabouées était un crime abominable, scion la conscience néo-zélandaise; mais tuer un enfant et le dévorer était absolument louable et même agréable aux dieux.
Ces faits sont éloquents; ils ruinent radicalement l'antique théorie de la morale divine et innée. Ils obligent à assimiler la moralisalion primitive au dressage. C'est qu'en effet, les procédés employés dans l'éducation des animaux et ceux qui ont créé la morale primitive sont essentiellement identiques. Les uns et les autres reposent sur la propriété fondamentale de la cellule nerveuse, l'aptitude à s'imprégner, à garder les empreintes. Que telle ou telle pratique, raisonnable ou non, il n'importe, soitcontinuéependantlongtemps; que la crainte d'un châtiment sévère, d'abord, du mépris public ensuite, y assujettisse les consciences; que l'estime et la louange en récompensent l'observation et il en résulterai la longue dans le cerveau humain une certaine orientation des cellules nerveuses, transmissiblepar l'hérédité. Mais cette disposition cérébrale, une fois formée, correspond à des états déterminés de conscience et se traduit par des penchants innés. En résumé, il en provient ce que l'on a appelé le sens
1. Extraits du Journal de J King, in Voyage de /'Astrolabe, p. 392.
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cioral, une manière donnée de sentir et d*agir. Tout acte *x>nronneà ce fonds moral, à cette intuition acquise, s'accom- }\\i avec plaisir; tout acte contraire tend à bouleverser les impressions enregistrées et on répugne à Taccomplir ; une force interne arrête le transgresseur, et, s'il lui désobéit, elle l'en punit par ce sentiment de malaise moral, que nous appel- Ions regret ou remords .
Si Ton veut bien s'affranchir des préjugés métaphysiques, la genèse du remords, de ce sentiment rongeur dont la peinture a défrayé et défrayera tant d'oeuvres d'imagination, est fort simple. Nous le rencontrons à l'état tout à fait rudimenlaire chez l'animal. Le chien de M. Romanes, dont j'ai précédemment parlé, et qui, après avoirdérobé une côtelette, non seulement n'osa point la manger, mais vint, tout repentant, la déposer aux pieds de son maitre, était sûrement en proie au remords. Son état mental était des plus simples, mais celui du jeune Australien, qui, cédant à la lenlalion, a mangé de Témou et en a l'âme toute bourrelée, n'est guère plus complexe. Pas plus pour le remords canin que pour le remords australien, il n'y a lieu d'invoquer une abstraite idée du bien, implantée dans l'âme par un divin créateur.
Dans les deux cas, le jeu des ressorts moraux est des plus élémentaires, et ces ressorts, on les retrouve dans la conscience des êtres les plus développés. Seulement plus le fonds moral est riche, plus il s'y trouve d'idées et de sentiments, plus devient touffu le conflit mental qui accompagne le i^mords. Le chien de M. Romanes, l'Australien mangeur d'émou, le Polynésien qui a volé des patates tabouées, éprouvent simplement un regret instinctif et au plus une ^r^nle. Chez l'homme cultivé, le remords existe et asser\'it toutes les facultés intellectuelles. Il en résulte un étal mental ^^ique, qui, plus d'une lois, a servi de thème aux grands poètes.
Dans le cerveau de Macbeth, par exemple, c*est toute la vie de conscience, qui est mise en branle, par le remords :
€ Macbeth a tué le sommeil, le sommeil innocent, le sommeil qui trame Técheveau embrouillé du souci, le sommeil, mort de la vie de chaque jour, bain du travail douloureux, baume des âmes blessées, second service fourni par la grande nature, aliment suprême du banquet de la vie... Quelles sont ces mainslà ? Tout Tocéan du grand Neptune sufQra-t-il à nettoyer ce sang de ma main? >
Le Manfred de Byron est plus éloquent encore et plus analytique :
€ Ni le charme d'une prière, ni la vertu purifiante d'une pénitence, ni les regards jetés sur le monde, ni le jeùoe, ni Tagonie, ni, plus puissantes encore, les tortures innées de ce profond désespoir qui est le remords sans la crainte de Tonfer, mais qui se suffit à lui-même, et ferait du ciel un enfer, rien ne peut exorciser hors de l'esprit sans frein, le vif sentiment de ses propres péchés, de ses torts, de ses souffrances, de sa vengeance sur lui-même; nulle angoisse future n'équivaut au châtiment de qui se condamne, c'est de sa propre conscience qu'il relève*. »
Certes entre ce remords intelligent et celui du Mélanésien qui a transgressé la loi de l'émou, il y a une énorme diflerence, mais pas plus grande que celle existant entre le gland et le cliùne à la majestueuse ramure. Dans le monde moral, comirte dans le monde physique tous les débuts sont simples.
Ces questions si intéressantes de genèse psychique ont jusqu'ici, au grand dommage de la science, été abandonnées aux métaphysiciens, qui leur ont donné des solutions en-