L — LES PHASES MORALES ET LEURS LIMITES
Dans une précédente leçon, j'ai énuméré les {grandes phases de révolution morale, en essayant de caractériser chacune d'elles. 11 n'est pas inutile d'observer qu'il s'agit là de divisions sociologiques, absolument incompatibles avec louie idée de rigueur mathématique. Sans doute les diverses races humaines, les divers groupes ethniques ont évolué à peu près de la même manière, la qualité d'homme impliquant nécessairement une analogie très générale des besoins et des facul-
, pourtant cette qualité n'exclut pas nombre de diiTérences ;ondaires. Enfin les milieux physiques, au sein desquels aque groupe humain a dû maintenir son existence, sont rt dissemblables et force a bien été de s'y accommoder. De plus l'évolution mentale a toujours été et sera toujours aduée; c'est avec une lenteur extrême que se métamorlosenl les mœurs, puisqu'elles ne font guère que refléter le nre de vie, et c'est seulement à la condition d'embrasser un coup d'œil de vastes périodes, que l'on arrive à constar entre elles des différences tranchées. Entre l'animalité, sauvagerie, la barbarie, la civilisation industrielle ou mermtile, il s'en faut qu'il existe des fossés profonds. Chaque lase tient à la précédente, est engendrée par elle et est rosse de la suivante. Pas de peuple qui, à un moment donné 5 son évolution, n'ait eu une morale mi-partie animale et mvage. A ces périodes transitoires de la mentalité humaine, « monstres de la mythologie grecque, les sirènes et les cenlures pourraient servir d'emblèmes. Il y a plus : c'est que, ien longtemps après l'accomplissement d'une évolution pro- )Qde dans les mœurs d'un peuple, on retrouve sans peine, hez nombre d'individus, l'empreinte ou les empreintes menées précédentes. Qui oserait prétendre, par exemple, qu'au sinde nos sociétés dites civilisées, et même parmi les classes îsplus cultivées, il n'existe pas encore quantité de personnes ppartenant par certains de leurs penchants, de leurs insiflcts, aux phases sociales du passé, à la barbarie, à la sauterie, même au stade animal ? La moralité moyenne des ociétés n*est qu'une différence entre le point relativement îlevé, atteint par l'élite, et le niveau bien plus inférieur que îe peut dépasser le grand nombre. Enfin, l'élite elle-même ^st loin d'être complètement affranchie; au fond de la men- '^'ilé la plus affinée sommeillent encore les empreintes des
'^leuxâges et trop souvent elles se revivifient. Alors d'antiques
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instincts, que Ton croyait morts, ressuscitent et, à la manière de l'esclave romain suivant le char du triomphateur, ils crient à Thomme : < Souviens-toi que tu es un animal! lUa poète contemporain a exprimé cette idée en beaux vers:
Mon âme a trop dormi dans la nuit maternelle. Pour monter vers le jour, qu*il m'a TieIIIu dVflbrU ! Je voudrais iHre pur : la honte originelle, Le vieux sang de la bdte est resté dans mon corps '.
Mon auditoire ne devra donc pas s'étonner, si, en traitant de la morale, que j'appelle sauvage, je mentionne çà et Ht des populations précédemment citées à propos de la morale animale. C'est que, tout en appartenant par l'ensemble de leurs mœurs à la phase primitive, ces peuples inclinaient déjà, par certains traits de leur éthique, vers le stade sui- j vaut. j
Ainsi l'anthropophagie, qui est la grande caractéristique de i la phase animale, ne s'évanouit pas brusquement. On en voit la pratique se restreindre, s'atténuer lentement et persister à l'état de survivance même au sein de civilisations relativement avancées. Alors le cannibalisme revêt soit la forme religieuse, soit la forme juridique, mais plus fréquemment la première (juc la seconde. Les Battas de Sumatra, constituant une nation policée, agricole, ayant des lois, ungouveinement, une littérature et même une écriture alphabétique, [iraliquaient il y a peu d'années encore Tanthropophagie juridique. Être légalement mangé par le peuple était la peine habilii(?IIemciit rcscrvée au voleur de nuit, à l'adultère, i ceux qui avaient traUrcusement attaqué une ville, un village, même un particulier. Le condamné étaitlié sur trois poteaui, les jambes et les bras ccarics en croix de Saint-André. A un signal régulièrement donné, toute l'assistance se ruait sur