H. Cazalis, L'Illusion^ p
lui et le dépeçait avec des haches, des couteaux, parfois même avec les ongles et les dents. Les lambeaux arrachés, de quelque manière que ce fût, étaient immédiatement mangés, tout crus et sanglants, après avoir été trempés dans ane mixture dont le jus de citron et le sel formaient les }rincipaux éléments. Les convives exécuteurs s'acquittaient le leur besogne avec une telle furie, que souvent ils se blésaient mutuellement. Pourtant, si le condamné était un dultère, il était d'usage de laisser le choix du premier mor- »o au mari outragée De même les anciens Mexicains, plus hreloppés encore, s'adonnaient avec une piété farouche au jinibalisme sacré, tout en étant, pour tout le reste, complément sortis de la morale animale.
D'autre part, il peut arriver que des peuples de race très férieure, les Esquimaux, par exemple, aient des mœurs isez douces, ne pratiquent le cannibalisme qu*en temps de sette et pourtant, par la grossièreté de leurs habitudes, de ar moralité sexuelle, par leur civilisation très rudimentaire s se rattachent à la phase première de l'évolution mentale, e même, dans certains archipels polynésiens, aussi chez les oatka-Colombiens et d'autres indigènes américains, etc., Q était encore en période cannibale, tout en ayant déjà bauché l'institution de l'esclavage, qui caractérise la seconde hase morale, la morale sauvage.
Tous ces peuples à morale mixte peuvent figurer à la fois Ittis les deux premiers stades de l'éthique, mais pourtant Isse rattachent plus particulièrement à l'un ou à l'autre, ^i les Néo-Zélandais, les Peaux-Rouges, les Esquimaux VP^rtienoent, par l'ensemble de leurs moeurs, à la morale animale, tandis qu'en dépit de leur cannibalisme religieux les
J* Atklic Researches, t. X, p. 202 (cité par Pickcring, Races of Man), et ■''ieea Obterver, 1827, Moore's Paperg on the Indian Archipelago,
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anciens Mexicains doivent figurer dans le troisième stade, celui de la morale barbare.
D'autre part, si Ton se bornait à prendre pour caractéristique resclavap:e, la phase morale dite sauvage embrasserait presque tonte la période historique des civilisations. Pourtant on ne saurait considérer comme étant au même niveau moral les nègres de l'Afrique centrale, les Romains et les Européens du moyen Age.
C'est que, comme loutc chose, l'esclavage a évolué. Dès son origine, il a constitué un très grand progrès sur le cannibalisme, qu'il remplaçait. Ce dernier, en effet, étant la complète assimilation de l'homme au gibier que Ton traque dans la foret, coexiste, dans le principe, avec tous les abus de la force, tous les excès de la sensualité, avec le sacrifice des faibles, etc.
Au début, l'esclavage n'indique peut-être pas plus d'humanité, mais il dénote plus d'intelligence; il résulte du même acte de prévoyance à long lerme, qui a fait amasser des provisions, élever des animaux domestiques, etc. Sans doute il est bien doux, pour l'homme primitif, de manger l'ennemi vaincu, mais il est plus utile de leconserver vivant. Il semble bien que, tout d'abord, on ait momentanément fait gi*ûceau caplif, uniquement dans le but de le réserver pour de futurs festins; mais plus tard, quand on eut à accomplir quelque besogne pénible, surtout du travail agricole, le prisonnier devint un véritable animal domestique, que Ton perdit l'habitude de dévorer. On ne le mangea plus, mais naturellement on conserva sur lui, ou plutôt contre lui tous les droits sans exception, notamment celui de le vendre, de le maltraiter, de le torturer, de le tuer au besoin. Quant i la femme esclave, il va sans dire qu'elle fut toujours soumise à tous les caprices du maître, sans exception ni réserve.
Pourtant, si brutales qu'aient commencé par être les rela-
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lions de maître à esclave, c'étaient cependant des relations humaines, et, comme telles, elles s'amendèrent lentement. Il est impossible qu'on ne finisse pas par faire quelque cas d'hommes avec lesquels on vit, qui vous sont utiles, de femmes sur lesquelles on a tous les droits sans exception.
Aussi, quand l'esclavage fut vraiment institué, quand le captif épargné ne fut plus seulement un animal de boucherie mis en réserve, les mœurs et l'organisation sociales en furent profondément modifiées. Tout d'abord, comme nous le verrons, on distingua entre l'esclave héréditaire et Tesclave de capture récente. Le premier finit par tenir une place modeste, mais reconnue, dans la famille ou dans la tribu. Les mœurs d'abord, les lois ensuite étendirent sur sa tête une certaine protection.
Mais à ce moment de l'évolution sociale, bien d'autres progrès se sont accomplis, car ils sont souvent solidaires. La structure des sociétés est devenue complexe : il y a des aristocrates, des prêtres, des prolétaires, des esclaves. Pour régler les rapports entre ces diverses classes, il a fallu codifier les mœurs et, comme simultanément l'intelligence s'est développée, on a de véritables lois, peu variables, traditionnelles souvent, parfois écrites. C'est ce fait capital de l'institution d'une justice organisée, basée sur une législation plus ou moins fixe, qui marque la différence entre la morale € barbarCy que j'étudierai ultérieurement, et la morale saU" vagCy dont j'ai maintenant à m'occuper ». J'appelle donc morale sauvage celle des peuples récemment sortis du cannibalisme primitif, tout à fait animal, mais ayant conservé, en grande partie, la brutalité primitive. D'habitude, ces peuples sont, dans une certaine mesure, agriculteurs ou au moins pasteurs. En même temps ils ont quelque industrie et leur organisation sociale est déjà l'ébauche de celle des grandes monarchies de l'âge suivant.
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