LA MORALE DE LA SERVITUDE
L'élhique de l'esclavage découle rigoureusement de Toriginemôme de la servitude. Quand on épargne le vaincu au lieu de le dépecer et dévorer sur-le-champ, il va de soi qu'on a sur lui tous les droits. Les Peaux-Rouges, qui ne mangeaient plus habituellement leurs prisonniers, les réservaient uniquement, comme nous l'avons déjà vu, pour en tirer une longue et savoureuse vengeance. La tribu victorieuse, hommes, femmes et enfants, se donnait le plaisir de faire mourir le captif à petit feu : de lui amputer les phalanges les unes après les autres, de le brûler çà et là au fer rouge, de le larder à coups de couteau, etc. Aux yeux d'hommes ayant encore des mœurs de carnassiers, ce sont là de bien vives jouissances. Pour y renoncer, il fallait avoir de puissants motifs d'intérêt mieux entendu.
Ce fut parfois la crainte de disparaître, le besoin de combler les vides creusés par la guerre dans la population virile de la tribu. En pays sauvage, l'adoption se pratique sur une grande échelle, aussi bien de tribu à tribu que de particulier à particulier. Ainsi, après une victoire ayant coûté trop cher, les Peaux- Rouges offraient pour mari aux veuves de ceux des leurs qui avaient succombé les guerriers captifs et, en cas d'acceptation, l'ennemi de la veille était incorporé dans la tribu. Il s'y résignait d'autant plus facilement que les siens l'avaient renié, excommunié : la morale guerrière des Peaux-Rouges ne tolérait pas qu'on se laissai prendre. D'autres fois, on adoptait des enfants ravis à l'ennemi, mais non sans précaution. Ainsi les Chichimèques avaient soin de faire boire aux enfants ainsi recueillis du sang de leurs
parents égorgés, de les obliger à manger un peu de leur cerveau*. C'étaient, croyaient-ils, un sûr moyen d'éteindre, chez l'adopté, tout sentiment d'affection pour les siens.
De bonne heure aussi, antérieurement même à toute industrie complexe, à toute agriculture, Tamour du gain vint brider la cruauté primitive. On épargna les captifs, quand on eut quelque chance de les troquer, de les vendre. Ainsi firent les Moxos', les Canisiens^ de l'Amérique méridionale. La même raison réprima, chez les Abipones, l'infanticide des filles^. Dans la conscience des sauvages, comme dans celle des civilisés, les mauvais instincts peuvent se combattre et se neutraliser.
Si peu relevés qu'aient pu être les mobiles de l'homme primitif, alors qu'il épargna son ennemi vaincu, le fait n*en eut pas moins une grande importance morale. On s'habitua ainsi à se mailriser, à songer à Tavenir et on prépara inconsciemment toute une grande transformation sociale, qui commença le jour même où, au lieu de se borner à manger en famille ou à vendre le captif, on eut l'idée de le traiter en bête de somme, sur qui l'on se déchargeait des travaux les plus pénibles. Dès lors, en effet, les petites sociétés primitives acquirent une structure assez compliquée.
A la place de l'anarchie égalitaire, qui règne encore à la Terre de Feu, par exemple, et même en Patagonie, on eut une hiérarchie de classes superposées; par suite, la morale ^ariaavec la position sociale de l'individu.
L'esclave n'eut d'abord, cela va sans dire, que des devoirs. I^i^r toute la terre, les droits du vainqueur sur le vaincu ont ^n^mencé par être illimités. Longtemps même la théologie
^' Baneroft, The native» Races on the Pacific States,
^ UUres édifiantes, t. X, p. 201.
^' ibid,, i. II. p. i76.
^* lK>briizhoffer, Account ofthe Abipones, etc., t. Il, p. 97.
européenne a démontré qu'ayant sans conteste le droit de tuer son adversaire terrassé le vainqueur avait, a fortiori^ tous les autres. Écoutons Bossuet : « L'origine de la servitude, dit-il, vient des lois d'une juste guerre, où le vainqueur ayant tout droit sur le vaincu, jusqu'à lui ôter la vie, il la lui lîonserve : ce qui même, comme on le sait, a donné naissance au mot de servie qui. devenu odieux dans la suite, a été dans son origine un terme de bienfait et de clémence*. > Un conlemporain de Bossuet, le savant Grotius, affirme, de son côté, qu'il est fort blâmable à un prisonnier de guerre de s'évader, même quand il n'a pas engagé sa parole.
Le droit de capture a sûrement été le principal fonderaenl de l'esclavage, mais il n'a pas été le seul, comme nous le verrons bientôt. Au sein des petites sociétés sauvages, Tinstitution de la propriété individuelle et par suite l'inégalité des moyens d'existence comptèrent parmi les grandes causes de la servitude.
Chez les Gafrcs, le mol pauvre est synonyme d'esclave et il existe une clnsse servile, soumise au bon plaisir des riches, et n'ayant aucun droit dans la répartition des terres annuellement faite par le chef. Cette classe constitue une propriélé possédée en commun par la classe dirigeante. Après une chasse, on envoie ces sauneys (pauvres), quelquefois à une distance d'une dizaine de lieues, chercher le gibier tombé. Pendant la chasse, ils quêtent avec les chiens et comme eux. Si Ton en a besoin pour le lendemain, on les parque la nuit, dans un enclos épineux, absolument comme les bestiaux*. « Les Béchuanas, dit Moffat, se moquaient de la bêtise que je montrais en ayant de la sympathie pour de pareils chiens, comme ils les appellent. »
1. Avertissement aux protestants, etc., 5* avertissement, art. 50, l. VI, Paris, 17«.