‹ L'évolution de la morale; leçons professés pendant l'hiver de 1885-1886Chapitre 169 sur 330 · G. Mnspéro, loc, cit., p. 3i · texte numérisé non relu

G. Mnspéro, loc, cit., p. 3i

ciales, parce qu'ils sont les ministres des dieux, de qui tout relève : le tout à bonne inlention.

L'antique Egypte n*existait plus depuis des siècles» quand naquit, sur les hauts plateaux des Alpes américaines, Tempire des Incas ; il est donc absolument sûr que le second n'a pu copier la première. Pourtant, dans Torganisation générale el même dans certains traits particuliei-s de leur législation et de leur morale, les deux États se ressemblent. Notonsen outre que, tout en étant toutes les deux dans la zone chaude, les deui contrées diffèrent extrêmement. L'Egj-pte est une vallée à demi noyée, presque au niveau de la mer; le Pérou, comme le Mexique, est à une énorme altitude et l'on sait quelle profonde iniluence exerce sur l'activité des hommes el des animaux la raréfaction de l'atmosphère des montagnes. Rien de plus différent en outre que les races de l'Amérique centrale et celles qui ont peuplé la vallée du Nil.

Toutes ces conditions, généralement considérées comme primordiales, étaient dissemblables dans les deux pays et pourtant elles n'ont pas empêché la formation de deux sociétés, qui, sur bien des points, ont l'air d'avoir été calquées Tune sur Tautre:

Pans les deux royaumes le monarque était un personnage divin; dans les deux pays il épousait sa sœur.

Dans les deux pays une importante porlion du territoire arable était consacrée à son entretien et à celui de sa cour.

Dans les deux pays, une autre porlion du territoire appartenait à la caste sacerdotale et était exempte d'impôts.

Dans les deux pays le peuple travaillait pour tout le monde et le travail était obligatoire.

Dans les deux pays, les enfimts étaient contraints d'embrasser la profession de leur père.

L'assistance mutuelle était légalement obligatoireauPérou;

elle rétait moralement en Egypte.

LA MORALE BARBARE. â7i

Dans les deux pays, couper ou détourner une conduite d'eau était un crime, etc.

Tout cela prouve, et avec évidence, qu'il y avérilablement une loi d'évolution sociale, supérieure aux influences de race et de milieu, et que, pour progresser, les groupes humains doivent passer par une série successive de formes sociales, analogues en tout pays. Cela résulte de la qualité d'homme, de l'identité fondamentale de l'organisation physique et mentale dans tout le genre humain. Sans doute on se perfectionne plus ou moins vite, suivant que l'on est plus ou moins bien doué, suivant que les milieux physiques sont plus ou moins cléments, mais on se perfectionne en suivant, sinon la même route, au moins des routes parallèles.

Les grandes monarchies barbares de l'Asie, que nous interrogerons à leur tour, nous répondront dans le môme sens.

Tous ces États monarchiques ont clé les grandes écoles morales de l'humanité primitive. Leur influence a été énorme et leurs moyens d'action fort simples. Sûrement ils ont accru le capital moral du genre humain, spécialement les sentiments de solidarité, aussi ceux de respect pour le pouvoir, pour le souverain et la loi, qui en émane. Mais, dans ces sociétés on n'a guère fait, au moins pendant bien longtemps, que conserver, préciser et rendre obligatoires les quelques notions de morale pratique, qui s'étaient déjà spontanément dégagées de la vie commune au scindes hordes et tribus animales et sauvages. Avant la fondation de ces primitifs empires, il n'y avait guère eu de direction morale. Sans doute l'opinion publique condamnait ou approuvait certains actes, mais, dans la pratique, les individus pouvaient le plus souvent commettre les actes blâmés, à leurs risques, sans encourir ^6 châtiment social; ils bravaient seulement des vengeances

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^2 L ÊVOLUTIO!! DE U MORALE.

Dan> les ^Mands Klats centralisés, récemroenl sortis de la îiauvayerit% comme ceux du Mexique ou du Pérou, tout cela cliani^^e. r.oilaines prescriptions morales deviennent obligatoires el le droil de vengeance est totalement ôté aux parliculiers. Toujours aussi le châtiment légal est terrible; la peine c^ipilale esl |irodiguée sans mesure. Par suite, une inressante sélection s'opère dans la société et sur une grande masse d'hommes ; en outre une salutaire terreur aide à «:raver dans les consciences rebelles les préceptes moraux admis par les maîtres et qui ne se discutent pas, d*autant moins qu'a ce moment de révolution sociale, les rois terrestres se prétendent les représentants, les émanations des rois du ciel, des dieux, et qu une caste sacerdotale, puissante et privilégiée, fait cause commune avec le iiionarqu«'. L'autel soutient le trône ; il s'empare de riiomino intérieui', tandis que la caste aristocratique et guerrière menace el au besoin supprime Thomme extérieur.

C'est ce jouj: terrible, (jui peu à peu est venu à bout des sauvages peiiclianls Icgués à riiomme par Tanimalilé d'où il »»lail sorti. Au Pérou, surtout au Mexique, nous voyons ce <lespolisiiie primitif travailler à dompter et a transformer des races sauvages, avant encore des instincts d'animaux de proie. Si la civilisation mexicaine fut plus sanguinaire que celle du Pérou, c'est qu'il faut compter avec le caractère (les races à assouplir. Or, les Indiens de l'Amérique du Sud «étaient et sont encore d'humeur relativement docile. Les Aztèques au contraire, qui semblent bien avoir été des émigranls peaux-routes, étaient d'une trempe bien moins malléable ; la sauvagerie élail plus profondément incarnée en eux cl clic ne pouvait s'évanouir instantanément : le tigre esl partout moins facile à domestiquer que le chien.

Dans ces monarchies barbares, les gouvernants accomplirent leur œuvre, brutalemenl, en brisant tout ce qui ré-

sistait. Sous ce rapport, le gouvernement péruvien, humanilaire à sa manière, procède comme celui du Mexique et le gouvernement égyptien, bien plus éclairé pourtant, ne tolère pas non plus la résistance.

Essentiellement, cette éducation brutale, imposée à leurs sujets par les premiers fondateurs d'empires, ne diffère pas de celle à laquelle on soumet le chien, le faucon, et tous les animaux dont on veut modifier les penchants naturels par le dressage, mais elle est généralement plus dure. Son principal moyen d'action est la terreur ; le châtiment est prodigué, la récompense rare, l'autorité toujours prête à frapper. Dans leur écriture hyéroglyphique, les Égyptiens symbolisaient la puissance par un fouet ^

Cet abus de la force, toute cette cruauté légale étaient peut-être indispensables ; c'étaient dans tous les cas des moyens d'action dictés par les conditions et la composition des premières sociétés : la sauvagerie venait à peine d'être refoulée; maîtres et sujets en gardaient le caractère.

Les gouvernants des monarchies barbares ont la prétention de tout savoir, de tout conduire; leur direction inquisitoriale règle tout, s'occupe de tout; mais, c'est que faire des civilisés avec des sauvages n'est pas une facile besogne. UUoa et Cbarlevoix nous ont renseigné sur la peine que les jésuites eurent à fonder leur petit Pérou ou Paraguay : « L'imprévoyance des Indiens était inouïe. Si les jésuites leur confiaient le soin des bœufs à l'aide desquels ils labouraient, leur insouciance indolente leur faisait abandonner ces animaux attelés à la charrue jusqu'au soir. Souvent même ils les dépeçaient pour leur souper et les cuisaient avec le bois de la charrue. Quand on leur adressait des reproches, ils s'excusaient en disant qu'ils avaient faim. Les missionnaires

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