‹ L'évolution de la morale; leçons professés pendant l'hiver de 1885-1886Chapitre 316 sur 330 · IJ. — LA MORALE DES MÉTAPHYSICIENS MODERNES · texte numérisé non relu

IJ. — LA MORALE DES MÉTAPHYSICIENS MODERNES

Pourtant il est nécessaire de réfuter cette phraséologie métaphysique, officiellement enseignée encore, souvent môme vantée comme quelque chose de sublime. La morale tliéologique, si enfantine qu'elle fût, formait néanmoins un tout logiquement construit, intelligible. Une fois la révélation divine admise, tout allait de soi; mais où est la base d'une morale qui ne veut pas de la science, tout en rejetant la foi, qui conserve tous les vieux concepts théologiques, mais décolorés, morts et momifiés? D'emblée et, sans résister, la morale métaphysique écarte tous les faits d'observation : les animaux, les enfants, les races inférieures, les aliénés, les malades, même l'homme de nos races supérieures observé sans préjugé, actuellement et durant les phases de son évolution historique, tout cela est considéré comme nul et non avenu. On constate dans la conscience des civilisés l'existence de certains penchants moraux, résultat d'une longue et lente éducation, et, sans se préoccuper de leur origine, on considère ces penchants comme des faits premiers, irréductibles, inhérents à la nature humaine et provenant d'une divinité immatérielle, c'est-à-dire incompréhensible. On prétend inteiTOger la conscience : la conscience répond sincèrement, mais elle ne saurait retracer l'histoire de son

développement. On ferme alors les yeux pour mieux voir et il en résulte une morale de parade, qui n'a et ne saurait avoir aucune influence sur la vie pratique, une éthique qui est sur les lèvres, point dans les cœurs. On salue de loin certains soi-disant principes, réputés sacrés, après quoi on donne librement carrière à ses véritables instincts, fussentils immoraux, c Des concepts purs, a priori^ dit Schopenhauer, des concepts qui ne contiennent rien, rien d'emprunté à Texpérience interne ou externe, voilà les points d'appui de la morale : des coquilles sans noyau ^ ».

Pourtant on part d'un fait d'expérience, mais tout à fait inconsciemment. Les penchants moraux, legs des ancêtres, que l'on sent en soi, on les baptise de noms abstraits et divers : souverain bien, idées innées du bien et du juste, vertu, sentiment du devoir, etc., et l'on nous conseille d'obéir à ces entités verbales dont naturellement chacun entend les suggestions à sa manière.

Le cadre de ce cours ne me permet pas évidemment de passer en revue les diverses théories morales de la métaphysique moderne. En réalité, d'ailleurs, elles diffèrent bien plus par les mots que par le fond. Je citerai seulement, à titre d'exemple, les opinions de Kant, Tune des lumières de la métaphysique contemporaine.

La morale kantienne repose sur l'idée, que, dans la conscience humaine, il existe un sentiment du devoir, guide sûr, infaillible: « De ce qui a été dit, affirme Kant, il résulte que toute les notions morales ont leur siège et leur origine parfaitement a priori dans la raison; et cela dans la raison humaine la plus vulgaire tout aussi bien que dans la raison la plus spéculative; qu'elles ne peuvent être abstraites d'aucune connaissance expérimentale et parla même contingente, que

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