La morale, p
Ajoutons que des deux côtés aussi, on est réputé d'autant plus vertueux que Ton a plus de peine à faire une bonne action. Étrange appréciation, suivant laquelle l'individu, moralement mal doué, se colletant sans cesse avec des tentations coupables, serait fort supérieur à l'homme vraiment et organiquement vertueux, qui n'est même pas tenté de faillir!
Je citerai quelques extraits, pris dans les écrits des morts, uniquement afln de ne pas faire rougir les vivants.
Tout d'abord, il faut admettre qu'il existe en nous, quelque part, un moi incorporel, trônant au-dessus des pauvres organes. Ces organes pourtant, force est bien de l'admettre, sont utiles au moi : « Le corps, dit-on, est l'instrument, sans lequel nous ne pourrions agir au dehors et l'organe sans lequel la plupart de nos facultés ne pourraient se développer *. » Il eût été bien intéressant de savoir lesquelles de nos facultés pourraient se développer sans corps : on a négligé de nous le dire.
Nous avons vu précédemment avec quelle lenteur, sous quelles influences se forment dans le cerveau humain certaines tendances réputées morales. Celte genèse morale n'a rien de mystérieux, mais les métaphysiciens n'en tiennent nul compte; il leur faut du mystère. Sans se soucier des origines, ils affirment simplement que « la distinction du bien et du mal est naturelle à l'homme; elle luit dans son intelligence par le développement d'une faculté supérieure, que Ton appelle raison... L'obligation morale est un fait primitif^ >
c Le point de fait est inattaquable; l'âme distingue le bien et le mal, le juste et l'injuste, et elle se sent obligée de pratiquer le bien et d'éviter le maP. »
1. Jouffroy, Distinction de la psychologie et de la phymlogiej p. 19. t. Gérusez, Cours de philosophie^ p. 145. 3. Id., Ibid,, p. 137.
iU L'ÉVOLUTION DE LA MORALE.
Quel bien, quel mal, quel juste, quel injuste? Nous avons vu, que, dans le temps et dans l'espace, les variétés du bien et du mal, de la justice et de l'injustice sont fort nombreuses; mais nos métaphysiciens dédaignent le monde extérieur : l'introspection leur suffit.
Quand on a ajouté que la c distinction du bien et du mal repose sur l'idée de cause finale^ > ... t que la vertu appelle une récompense et le vice un châtiment... parce que cela est aimi^ > et que la peine et la récompense étant mal réparties dans ce monde sublunaire, il faut qu'il y ait une vie Future^ on nous suppose satisfaits et suffisamment renseignés sur l'origine et la fin de la morale.
C'est de ces conceptions simplistes que J. Bentham disait : € Celui qui dirait : cela est comme je le dis, parce que je le dis, » celui-là ne paraîtrait pas avoir dit grand*chose ; mais en matière de morale, on a écrit de gros volumes, dont les auteurs, de la première page à la dernière, répètent ce raisonnement et rien de plus*. >
Aux âges de foi, la morale religieuse est efficace; elle repose sur une base sérieuse, sur la crainte d'offenser des divinités puissantes, capables de punir et de récompenser : au fond ce n'est que la théorie fort simple du dressage, transportée dans le monde de l'imagination, pourtant cette éducation a sûrement contribué, dans une large mesure, tantôt à former, tantôt à déformer le sens moral, en pesant sur deux grands ressorts : la crainte et l'espérance. Mais quelle influence peuvent exercer sur la conduite des hommes les subtilités vaines et vides de nos métaphysiciens?
« Serait-il vrai, disait déjà Montaigne, que, pour être bon