‹ L'évolution de la morale; leçons professés pendant l'hiver de 1885-1886Chapitre 318 sur 330 · Loc.cU · texte numérisé non relu

Loc.cU

mobile tiré de la vanité ou de l'amour de soi, elles éprouvent une satisraction intérieure à répandre le bonheur autour d'elles et peuventètre heureuses du contentement des autres parce qu'il est leur ouvrage. Mais j'affirme qu'une action, faite dans cette disposition, si conforme au devoir qu'elle puisse être, et quelle que soit l'affection méritée par son auteur, n'a pas cepndant de valeur morale véritable et doit être mise sur la même ligne que d'autres inclinations, par exemple, rinclination pour la gloire ^ » Et ailleurs : c Âa^r par sympathie, par compassion, par charité, il n'y a absolument aucune moralité : ces actes vont contre la morale. >

Nous avons affaire ici à une intelligence honnête et inflexiblement logique. Kant ne connaît pas les atermoiements ni les moyens termes ; il tire bravement les conséquences de ses prémisses, fussent-elles absurdes, et il faut lui savoir gré de cette rigueur. Selon lui la valeur morale d'une action est tout à fait distincte de son but ; elle résulte uniquement de son principe déterminant, indépendamment des objets qui peuventètre désirés*.

L'insanité de ces propositions, inspirées par un véritable délire métaphysique, est si éclatante qu'il est inutile de les com battre sérieusement. Sous une forme plaisante et en quelques mots, Schiller a réfuté Kant, comme suit :

Scrupule de conscience

« Je sers volontiers mes amis, mais, hélas! je le fais avec imiinalion et ainsi j'ai souvent un remords de n'être pas vertueux. »

Décision

« Tu n'as qu'une chose à faire. Il faut tûclier de mépriser

1. Kant, Métaphysique delà morale, p. 20. i. Id., Ibid.y p. 25.

cette inclination et faire alors avec répugnance ce que t'ordonne le devoir*. »

Si grisé d'abstraction que Ton soit, on ne peut cependant cesser absolument d'entrevoir un peu les faits dans le brouillard métaphysique. De l'aveu même de Kant, ce détachement absolu, qu'il nous prêche, n'est pas de ce monde et il t^n est tout contristé : « Dans le fait, dit-il, il est absolument impossible d'établir par l'expérience et avec une parfaite certitude un seul cas où la maxime d'une action, d'ailleurs conforme au devoir, n'ait eu d'autre base que des principes moraux et la représentation du devoir... On ne rencontre partout que le cher moi-même au lieu du précepte strict du devoir*. >

C'est l'oraison funèbre de la fameuse loi du devoir; car rimpératif catégorique s'évanouit, si personne ne l'écoute.

Partant de son principe que tout homme, grand ou petit, sot ou intelligent, même noir, jaune ou blanc, car il ne fait pas de distinction entre les races, porte dans sa conscience les tables d'une loi morale infaillible, Kant a cru formuler la régie morale par excellence en disant : « Agis comme si la maxime de ton action devait par ta volonté devenir une loi universelle de la naturel > Si le genre humain, par un prodige tout à fait invraisemblable, devenait assez métaphysicien pour se conformer au grand prétexte de la morale kantienne, l'action, du moins l'action humaine, disparaîtrait du monde. €e n'est pas un calcul facile que de déterminer si telle ou telle action que l'on a le désir d'accomplir peut servir de type, de modèle à tous les hommes caucasiques, altaïques ou

1 . Schiller, Les Philosophest cité par Schopenhauer dans Le fondement de la morale, p. 31.

i. Kant, Métaphysique de la morale, p. 35, 36. 3. Id., Ibid., p. 61.

ut 1/ÉVOLUTION DE LA MORALE.

élhiopiques, prognathes ou orlhognathes, sauvages ou civilisés, habitant sous les tropiques ou au delà du cercle polaire.

Tout cela est insensé et montre, une fois de plus, que, sans le lest de Tobservation et de Texpérience, un esprit, fût-il puissant, est destiné au naufrage.

Néanmoins le philosophe de Kœnigsberg est encore intéressant. On rejette ses erreurs, mais on a de l'estime pour sa candeur, sa sincérité, sa dialectique intrépide, ne rebroussantchemindevant aucune conséquence logique. Que dire de nos métaphysiciens d'aujourd'hui, derniers tenants, médiocrement convaincus, d'une méthode irrémédiablement jugée et condamnée?

La métaphysique n'étant que le reflet quintessencié du grossier animisme des premiers âges ne fait et ne saurait faire aucun progrès. Les données fondamentales, toujours radicalement fausses, sont invariables. Les dieux et les ombres des sauvages, créations naïves mais du moins concevables, sont devenues des entités verbales : une divinité incorporelle, une âme immatérielle. Mais quelle différence peut-il y avoir entre l'immatériel et le néant? C'est là une de ces questions impertinentes, auxquelles la métaphysique ne daigne pas répondre.

Notre moderne métaphysique a calqué sa théorie morale sur la morale théologique. « Des deux côtés, dit très bien M. E. Véron, la morale s'appuie sur le bien métaphysique, personnifié en Dieu. Des deux côtés la morale suppose le libie arbitre...; des deux côtés la conception de la loi morale entraîne lu nécessité des peines et des récompenses dans une vie future sous Tœil d'un Dieu rémunérateur et vengeur*. »

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