Id., Ibid., p
la plupart des animaux, le grand ressort moral. Mais tous les sentiments primordiaux de ce qu'on appelle Tâme humaine se retrouvent chez l'animal.
Ainsi tout en étant beaucoup plus rare que l'amour maternel, l'amour ûlial existe pourtant chez certains animaux» Dans la relation de son voyage en Afrique, en 1836-1837, W. Harris rapporte qu'un jeune éléphant, après avoir passé une nuit auprès du cadavre de sa mère, vint le lendemain au-devant du chasseur, qu'il enlaçait de sa petite trompe pour demander du secours*.
D*ordinairc, dans les hordes animales, les infîrmes, les blessés, sont expulsés, abandonnés; comme il arrive aussi dans les sociétés humaines primitives : nulle part, il ne fait bon être faible. Parfois même les mères se rendent coupables d'infanticides. Ainsi il arrive à nos lapines domestiques de dévorer leurs petits et aux femelles de ouistitis (hapale) d'écraser leurs enfants contre un arbre ou de leur manger la tête.
Dans les hordes de singes anthropomorphes, soumises d'habitude à un vieux mAlc, ce dernier ne conserve le pouvoir qu'à la condition de l'imposer. Un beau jour, les jeunes se rebellent et assassinent le maître.
Néanmoins l'altruisme, le sentiment du devoir social, ne sont pas rares chez les animaux.
Quand les lapins broutent ensemble hors du terrier, les vieux sonnent au besoin l'alarme en frappant la terre avec leurs pattes de derrière, t Si quelques lapins, plus jeunes et plus imprudents, ne cèdent pas à ces premiers avcrlisscments, les vieux restent en frappant toujours et s'exposent eux-mêmes pour la sûreté publique '. »
1. Schopenhauer, Fondement de la morale^ p. 158. S. G. Leroy, Lettres sur les animaux, p. 2G.
Lors d'une chasse dans Tlnde, deux éléphants tombèrent dans une fosse, dont l'un d'eux réussit à sortir. Après quoi, au lieu de se sauver, il tendit à son compagnon moins agile une trompe secourable. Le fait se passa en présence de nombreux témoins*.
En Abyssinie, Brehm a été témoin oculaire du fait suivant: Une troupe de babouins, ayant été attaquée par des chiens, détala pendant que les vieux protégeaient la retraite ; mais un jeune babouin d'environ six mois n'avait pu suivre la bande et, perché sur un rocher, il appelait à grands cris au secours. Un des plus grands mâles, touché de ses plaintes, redescendit d'une colline qu'il avait gravie, marcha lentement vers l'abandonné, le rassura et l'emmena triomphalement en tenant les chiens en respect.
Un excellent observateur des mœurs des oiseaux, Audubon, raconte comment un nid de grives rousses d'Amérique étant attaqué par un serpent, auquel résistait de son mieux la grive mâle, un autre mâle de la même espèce, répondant au cri de détresse de son camarade, descendit en toute hâte au secours des deux infortunés... Un troisième était aux prises avec le serpent » (Audubon, Scènes de la nature dans les États-Unis, t. P% p. 303).
Les exemples d'animaux vieux ou infirmes, nourris par leurs amis ou parents ne sont pas rares. Sur les bords du lac salé de l'Utah, un pélican, vieux et aveugle, était, dit le capitaine Stansbury, nourri par ses compagnons. Des corbeaux indiens, dit M. Blyth, donnaient à manger à deux ou trois de leurs compagnons aveugles. Darwin, qui cite ces faits", a eu connaissance d'un trait analogue observé chez un coq domestique. Moi-même, j'ai vu des serins nourrir, bec à
i. Franklin, Vie des animaux (Mammifères), t. IH, p. 37. 2. Descendance, etc., p. 100.
bec, pendant plusieurs années, une vieille serine impotente, leur lointaine aïeule*.
A vrai dire, tous les faits de ce genre, et il serait facile d'en citer bien d'autres, ne sont pas des faits moraux proprement dits, en ce sens qu'ils sont capricieux, dictés par des sentiments individuels, que souvent ils succèdent à des actes franchement égoïstes ou les précédent : « La même guenon, qui est capable de mourir pour assurer le salut de sa progéniture, se montre incapable de s'imposer certaines privations de gourmandise. On la verra, par exemple, fouiller avec la main jusque dans le gosier de son petit pour en retirer une amandeou toute autre friandise,qu'elle croque ensuite elle-même avec un égoïsme révoltant*. » Mais il n'en va pas autrement dans l'humanité. Il s'en faut que l'homme, l'homo sapiens, soit toujours monté au ton de Théroïsme et, quand les grands mobiles se taisent, la parole est aux petits. Bien d'autres traits moraux, tout à fait humains, se peuvent observer chez les singes. Dans nos ménageries, chez les singes de diverses espèces, enfermés dans la môme cage, on voit se développer des sentiments inférieurs, trop communs dans l'espèce humaine : l'arrogance, la p^épotence des forts, la servilité des faibles. Une certaine hiérarchie sociale, uniquement basée sur le droit du plus fort, s'établit dans la petite société : c La plèbe des quadrumanes inférieurs, les makis, les ouistitis, constitue une classe opprimée, dont les membres font cause commune pour s'opposer de leur mieux à la domination et aux envahissements des classes privilégiées... L'attitude humble, soumise et résignée de ces ilotes ne les sauve pas toujours des coups, des injures et des mauvais traitements » '.