I. — DU MÉPRIS D E LA VIE HUMAINE
Dans une bouladc de pessimisme humoristique, le plus sec et le plus étroit des moralistes, Schopenhauer, raconte que, cherchant un acte typique pour caractériser le suprême excès de la cruauté. et de Tégoïsme, il avait cru d'abord pouvoir adopter celui-ci : tuer un homme uniquement afin d'avoir de la graisse pour oindre ses bottes. < Mais, dit-il, réflexion faite, je vis que c'était insuffisant. >
A en croire un voyageur en Australie, M. Wood, Schopenhauer aurait presque raison : les Australiens feraient usage de la graisse humaine pour leurs onctions ' et, suivant M. Angas, pour appâter leurs engins de pêche, ils se serviraient de graisse d'enfants tués à cet effet*.
Il est sûr que, chez les hommes primitifs, le mépris de la vie humaine est sans limites. Au point de vue des sentiments d'altruisme, de solidîM'ité, les races humaines très inférieures sont incomparablement au-dessous des animaux qu'on peut appeler civilisés, des abeilles et des fourmis, par exemple.
Dans le sein de la horde ou de la tribu, c'est la loi du plus fort qui règne sans conteste. Aucune protection sociale ne couvre les faibles; le meurtre est toujours une affaire privée. Chacun se défend comme il peut et se venge à sa guise.
Chez les Australiens même, la violence est en quelque sorte légalisée : la vie, la personne, les biens des faibles, des femmes, des jeunes gens sont, de par un ensemble de règlements et de coutumes traditionnels, mis à l'entière discrétion des gens robustes ou âgés'. Il faut noter qu'en Australie on atteint rarement un âge très avancé.
Mais ces mœurs ne sont pas spéciales à tel ou tel peuple, à telle ou telle race. On les retrouve dans toutes les sociétés voisines encore de l'animalité. Plus tard il en sortira la loi du talion, traditionnelle ou écrite, « œil pour œil, dent pour dent », et elle réfrénera quelque peu la brutalité des forts; mais, pour que cette idée de compenser les torts devienne une règle sociale, il faut d'abord (lu'une certaine notion, un
1. Savage Life and Scènes in Australia and New-Zealand, p. 73. î. Natural Ilislonj of Man., t. II, p. 7t.
8. Lang, Aborigènes of Australia. — Eyre, Discoveries in Central Australia, t. II, p. 385.
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rertain sentiment de réciprocité aient germé dans le cerveau humain, et cela n'est pas rœiivre d'un jour.
Les Australiens, dit Cunningham, ne font pas plus de cas de la vie d'un homme que de celle d'un papillon * ; mais il en est partout de même chez les races primitives. Toujours le plus faible est à la merci du plus fort, et surlout du maître hiérarchique, quand il y en a. A Taiti, dit Cook, un chef, qui avait tué un vilain (une peccadille), entra dans une violente colère, quand on lui dit que, pour un acte à la fois si insignifiant et si légitime, il serait pendu en Angleterre «. De même, le missionnaire Marsden étonna beaucoup les Néo- Zélandais en leur apprenant que le roi d'Angleterre, bien plus puissant pourtant que les roitelets de la Nouvelle- Zélande, n'avait pas le droit de faire mourir un homme {Voyage de TAstrolabe. Pièces justificatives, p. 190).
Celte férocité native de l'homme, que l'on peut appeler animale, se montre surtout dans les guerres, dans la manière de traiter les vieillards et les malades, dans le peu de cas que l'on fait de la vie de l'enfant, né ou à naitre, eniin dans la brutalité envers les femmes. Je passerai rapidement en revue ces divers genres de brutalité.