‹ L'évolution de la morale; leçons professés pendant l'hiver de 1885-1886Chapitre 69 sur 330 · La Potherie, Voyages, t. U · texte numérisé non relu

La Potherie, Voyages, t. U

que l'on pouvait tuer sans verser leur §ang *. — C'est à la manière des félins, en rampant dans les broussailles, que Ton s'approche du campement de Tennemi ; puis, à un moment donné, Ton incendie les huttes et on en massacre les habitants sans exception de sexe et d'âge *. La gloire peaurouge consiste à tuer, scalper ou capturer autant d'ennemis que possible, mais sans perdre d'hommes. Si la victoire a coûté cher, elle cesse d'être une victoire; elle peut même entraîner la dégradation du chef. Ces mœurs sont générales dans la race; ainsi les indigènes de la Nouvelle-Arkhangel attaquent toujours traîtreusement et à l'improviste *. Hais les Peaux-Rouges ne se bornent pas à tuer simplement leurs ennemis sur le champ de bataille ; ils se délectent & faire mourir à petit feu leurs prisonniers préalablement liés à ua poteau. C'est alors, pour la tribu, une vraie fête. Tout Itf monde, hommes, femmes et enfants, s'ingénie à faire souffrir la victime, à inventer quelque torture nouvelle. On larde le prisonnier à coup de couteau ; on lui arrache les ongles ; on le brûle avec des charbons ardents, etc. Un mode de supplice très en usage consiste à scalper d'abord le captif, puis à jeter sur son crâne, dépouillé du cuir chevelu, des cendres brûlantes. Un autre divertissement du même ordre est aussi très prisé : on détache le prisonnier et même on lui laisse prendre un peu de champ, puis on le pourchasse, comme une bête sauvage ^. Cela s'appelle faire courir un homme et montre bien qu'entre la guerre et la chasse des animaux, on ne fait pas grande différence. Du reste, même parmi nous,

1. Doincncch, Voyage pitlonesque dans les déserts du fwuveau inonde^ p. 585.

2. Mollien, Hist. univ. des voyages, t. XLII, p. 410. y. G. Roberston, Amérique , liv. IV.

4. Kotzobue, Deuxième voyage {Hist, univ. des voyages^ t. XVII, p. 415). 5 Roberison, Amériquey t. IV. — Mgr Faraud, Dix-huit années chei les sauvages.

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ridée de celte similitude n'a nullement disparu. Nous lisons couramment dans nos écrivains, surtout dans ceux qui se piquent de rhétorique, que « la chasse est l'image de la guerre > et, dans nos sociétés industrielles et commerçantes, la persistance d'un goût assez vif pour la chasse est sûrement une survivance des âges primitifs.

Pendant qu'on le supplicie, le prisonnier peau-rouge, qui lui-même, a été plus d'une fois acteur sans pitié dans des tragédies semblables, entonne son chant de guerre, brave ses bourreaux, les insulte jusqu'à ce que, perdant, à la fin patience, ils lui portent le coup mortel.

Dans le traitement infligé aux prisonniers de guerre, l'Américain du Sud ne le cédait pas en férocité à celui du Nord. Certains Indiens du Brésil et du Paraguay vivaient à la manière du jaguar, auquel d'ailleurs ils aimaient à se comparer. Le cordelier Thevet, aumônier de Marie de Médicis, qui visita les deux Amériques vers le milieu du wv siècle, et nous a laissé de très curieuses relations s rapporte que les indigènes du Brésil faisaient de la guerre Tunique affaire de leur vie. Les trêves mêmes leur étaient inconnues :

c Quand ils veulent surprendre quelque village l'un de l'autre, dit-il dans son vieux langage, ils se cacheront et musseront de nuit par les bois ainsi que renards, se tenans là quelque espace de temps iusques à tant qu'ils aient gaigné l'opportunité de se ruer dessus.

» Arrivans à quelque villageils ont certaine industrie pour les faire saillir hors avec tout leur bagage, femmes et enfans. Estans saillis, ils chargent les uns les autres de coups de Oesches confusément, de masses et espées de bois, qu'oncque ne fut si beau passetemps de voir une telle meslée. Ils se

1. Cosmographie universelle. — Singularité* de la France antarciique.

prennent et mordent avec les dents en tous endroits qu'ils se peuvent rencontrer, et, par les lèvres, qu'ils ont pertuisées, monslrans quelquefois, pour intimider leurs ennemis, les os de ceux qu'ils ont vaincus en guerre et mangez ; bref ils emploient tous moyens pour fascher leurs ennemis... Nous sommes vaillans (disent-ils), nous avons mangé vos parens, aussi vous mangerons : et plusieurs menasses frivoles*. >

Ailleurs, Thevel dit avoir entendu un chef indien se comparer avec orgueil à un jaguar et se glorifier d'avoir tué et plus ou moins mangé plus de 5000 prisonniers. Il disait, suivant notre chroniqueur :

c J'en ai tant mangé ; j'ai tant occis de leurs femmes et de leurs enfans, après en avoir fait à ma volonté, que je puis, par mes faits héroïques, prendre le titre du plus grand mùr-' bicha quifutoncques entre nous. J'ai délivré tant de peuples de la gueule de nos ennemis. Je suis puissant; je suis fort, etc. »

Mais, avec certaines atténuations, tout cela pourrait se traduire en langage moderne.

11 n'y a pas plus de magnanimité guerrière chez les noirs d'Afrique les plus inférieurs, ceux qui sont encore cannibales ou ne sont sortis qu'imparfaitement du cannibalisme. c Au Gabon, nous dit du Chaillu, surprendre un homme, une femme ou un enfant et les frapper durant leur sommeil, s'embusquer dans les bois sur le passage d'un homme isolé, le percer d'un seul coup de lance avant qu'il ait eu le temps de se mettre en garde, guetter une femme qui va puiser de l'eau et la tuer... voilà les exploits que j'ai entendu le plus vanter et dont j'ai été le plus souvent témoin dans cette partie de l'Afrique... Je n'ai jamais pu faire comprendre à

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