‹ L'évolution de la morale; leçons professés pendant l'hiver de 1885-1886Chapitre 97 sur 330 · LA MORALE UU TIEN ET DU MIEN · texte numérisé non relu

LA MORALE UU TIEN ET DU MIEN

Dans la précédente leçon, j'ai essayé de montrer comment s'est organisé dans le cerveau humain le sentiment de la pudeur, si bien incarné aujourd'hui chez la plupart des civilisés que, comme le remarquait déjà Montaigne, toute par--; sonne bien élevée ne saurait sans embarras parler de ce quia trait à la génération, tandis qu'elle racontera un meurtre

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avec les plus minutieux détails et sans la moindre gêne.

]e m'occuperai aujourd'hui d'un autre sentiment acquis, lequel tient aussi une grande place dans notre moralité, je veux parler du respect de la propriété, de l'horreur du vol. Par cela même que nos sociétés modernes sont dominées par l'amour de l'argent, notre morale publique est très sévère pour le vol, du moins pour les formes de vol que punissent les lois. Quantité d'actes, en réalité plus blâmables que le vol, nous choquent au contraire médiocrement. Certaines tnhisons, par exemple, d'éclatantes apostasies politiques, trouvent l'opinion publique pleine d'indulgence, mais un homme convaincu d'avoir dérobé la plus petite pièce de nionnaie est à jamais déshonoré. D'autre part, nous voyons des personnes, à la fois très pauvres et peu cultivées, se faire un rigoureux point d'honneur de remettre à leui^ proprié- Uires des objets trouvés, ayant une grande valeur, et qu'elles auraient pu garder impunément.

Pour qu'un instinct acquis soit à ce point développé, il faut que son origine soit bien lointaine, et en effet la morale du tien et du mien remonte à l'enfance des sociétés.

Sans doute c'est le régime delà communauté, qui est en vigueur dans la presque totahté des sociétés primitives, mais les plus communistes d'entre elles ont toujours eu à faire i*especter par les hordes ou tribus voisines au moins leurs territoires de chasse et de pêche, absolument indispensables i leur existence. Ces territoires étaient déjà plus ou moins bien délimités, chez les stupides Tasmaniens^ Par suite, lidéeet le goût de la. propriété au moins collective ont dû D^tre de fort bonne heure dans le cerveau humain, et ils y ont ^entretenus par la nécessité de lutter avec les concurrents, de s'opposer énergiquement à des incursions dommageables

^- iwmick, Daily Life, etc., p. 83.

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à la petite patrie que l'on s*était adjugée, et dont les frontières étaient toujours très vaguement délimitées. Chez les Indiens d'Amérique, nous dit Mollien, c'était là la cause la plus habituelle des guerres^, et il en est de même dans toutes les sociétés primitives.

Mais Tamour de la propriété et l'indignation contre le voleur naquirent encore d'une autre cause, antérieure même à toute organisation sociale. La propriété la plus primitive fut sûrement la femme capturée ou achetée par un ou plusieurs hommes. Tant que la jeune fille était sans propriétaire, toute liberté lui était laissée : l'homme primitif ne raffine pas sur les mœurs. Il en fut tout autrement dès que, conquise ou cédée, elle fut traitée comme un animal domestique, une chose, sur laquelle on avait tous les droits. Cette cession d'ailleurs se faisait fréquemment par les parents sous une forme tout à fait commerciale, contre du gibier, du poisson, (lu travaiP. Dès lors les écarts non autorisés de la femme, furent châtiés avec plus ou moins de sévérité et son complice fut considéré comme coupable d'un acte fort blâmable. C'était l'idée de l'utile sous sa forme la plus élémentaire et la plus égoïste. « On commet une mauvaise action, disait un Bochiman, quand on m'enlève ma femme; je fais une bonne action quand je ravis la femme d'un autre. > Cela est simple et franc, mais avons-nous bien le droit de rire de cette définition? Elle diffère moins en réalité qu'en apparence de notre morale pratique sur ce point particulier.

En fait, dans tous les pays primitifs, l'adultère est puni, souvent très sévèrement, mais simplement à litre de vol. Déjà, nous dit Bonwick, l'infidélité non autorisée était interdite à la Tasmanicnne et brutalement châtiée', non f^

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