CHAPITRE V
Pour que les sons qui composent une mélodie se succèdent d'une façon compréhensible, il faut que ces sons aient chacun une fonction définie et déterminée entre eux : autrement ils resteront isolés, indépendants etleur succession sera dénuée de sens. C'est pourquoi on les choisit dans une tonalité^ c'est-à-dire qu'on attribue tel ou tel caractère aux notes dont l'ensemble constitue cette tonalité.
La tonaUté est fondée sur les relations qui existent entre les sons dont la succession présente les cadences caractéristiques de cette tonahté.
Ces cadences musicales reproduisent les cadences de la voix parlée dans le discours ou la déclamation. En effet, la musique étant — à la prendre sous sa forme la plus simple — l'exagération du langage doit en imiter les inflexions ; et c'est dans les lois que suit instinctivement la voix qui déclame qu'il faut chercher les causes de la tonalité musicale (1).
Quand la voix parlée interroge, elle monte d'une quinte, soit à la fin de la phrase, soit dès le commencement. Ce mouvement caractérise si bien le sens suspensif que l'auditeur le saisit toujours, alors même qu'il n'entendrait pas distinctement les mots. Mais, l'interrogation finie, la voix redescend aussitôt d'une quinte
(1) Je ferai remarquer tout d'abord que nous ne pouvons reproduire en musique toutes les inflexions de la parole. Outre que le son, dans la parole, n'a pas cette clarté du son musical facile à classer et à déterminer, et que ses vibrations sont moins longues et moins caractérisées, bien des nuances de la déclamation no sont que des modifications dei'émission du son, et non du son lui même. Ces inflexions, à peu près instantanées, proviennent d'une articulation plus ou moins mordante de la voix sur la consonne ou la syllabe employée.
OU remonte d'une quarte, ce qui revient au même.
Dans le cours d'une i^hrase ou de plusieurs, l'orateur, lorsqu'il a à exposer une idée, maintient sa voix dans une intonation générale, sorte de tonique, dont il ne s'écarte que pour accentuer les mots de valeur ; mais il l'élève ou l'abaisse, lorsqu'il veut faire sentir la sus- Ijension ou la conclusion (i).
Or on retrouve en musique cette intonation générale, tonique de la tonalité où se meut la mélodie, on retrouve ces cadences suspensives ou conclusives fondées sur la succession des mêmes intervalles.
Ainsi, prenant ut comme intonation générale, comme tonique, si je cherche les mouvements de quarte et de quinte qui , dans la voix parlée produisent des cadences , je trouve ut sol, sol ut le retour, ut fa et de même fa ut.
(1) Dans l'antiquité, un joueur de flûte donnait à l'orateur le ton choisi par celui-ci et le lui rappelait au courant de son discours, lorsqu'il s'en écartait involontairement.
Ces quatre cadences, ut sol — sol ut — ut fa — fa ut, constituent la tonalité à\it. On peut les disposer sur deux lignes :
ut .sol ut ut fa ut
De ces deux lignes, la principale, la plus "importante est la première ut sol ut ; c'est cette ligne qui caractérise la tonalité d'ut.
La cadence, ut sol, suspensive, correspond à la voix parlée qui interroge.
Le retour à ut, sol ut, est une cadence conclusive.
De plus, les sons ut et sol font partie de la même série harmonique dont ut est le point de départ et le générateur (i).
(1) On peut classer ainsi les cadences de la voix cadences instinctives logiques, celles qui ont lieu quand la voix procède par intervalles fixes, quinte, quarte, octave (cet intervalle n'apportant aucun élément nouveau), cadences expressives, si la voix procède par intervalles variables, ton, 1/2 ton, 1/3 ou 1/i de ton, secondes ou septièmeSj tierces ou sixtes de différentes .espèces.
Enfin, ut et sol sont à la distance de quinte juste, intervalle fixe, comme on le sait : ce qui donne à la tonalité une base invariable et un caractère vraiment scientifique (1).
Dans la tonalité d'iU, ut porte le nom de tonique^ sol celui de dominante.
Si j'étudie maintenant la seconde ligne ut fa ut^ je reconnais immédiatement que ut fa et fa ut sont les cadences caractéristiques du ton de fa, que ut et fa font partie de la même série harmonique dont fa est le point de départ et le générateur.
(1) Si, supposant que ut fait six vibrations, on représente ul par 6, la quinte sol est représentée par 6 Va ou 9, et le retour de sol à ut sera figuré par 9 6 ou 9 12 (12 étant l'octave de ut 6, ce qui revient au même). Ces trois nombres 6 9 12 expriment donc ut sol uty et figurent le mouvement d'un corps animé d'une vitesse uniformément accélérée, l'accélération étant égale à 3. Ce mouvement passe par deux phases, ut sol, et sol ut^ 6, 9 et 9, 12.
La tonalité est donc assimilable à un mouvement partant d'iit et y revenant après avoir traversé deux phases, l'une suspensive l'autre conclusive.
C'est la régularité de ce mouvement que suit la mélodie qui expliquera puissance de la tonalité.
Introduites dans la tonalité d'itf, ces cadences seront vagues, car elles ne peuvent être ni franchement suspensives, ni franchement conclusives. Ut terminant le mouvement, fa utj mouvement de quinte, se trouvera représenter le retour à la tonique, tandis qu'il devrait caractériser le mouvement d'une suspension de sens ; de même le mouvement de quarte, ut fa, qui indiquerait une conclusion, figurera un déplacement de la tonique , par conséquent un sens suspensif.
C'est là une représentation anormale de la tonalité d'iti ; la tonique est mal établie dans ce mouvement dont le fa est le point de départ et tend pour cette raison à prendre la place à\it comme tonique. Cependant elle a été pratiquée longtemps à l'exclusion de l'autre, parce que ces cadences ont une beauté calme et sévère qui les rend très propres à exprimer un sentiment religieux. Et cela n'a rien de surprenant, i3uisque la renaissance de la musique au moyen âge fut toute religieuse. Les musi^
ciens de cette époque étaient d'ailleurs conduits à l'emploi de ces cadences par les traditions de la musique ancienne qui n'avait que des idées confuses sur la tonalité et avait établi les gammes des mode"s dans deux tons différents (1).
Aujourd'hui que la tonique est bien caractérisée dans ses fonctions par le mouvement ut sol utj ces cadences ut fa et fa ut ne figurent plus à côté des autres que comme éléments de variété et moyens d'expression. Fa est appelé note sous-dominante.
En résumé la tonalité d'ut est représentée par l'ensemble des cadences, ut sol, sol ut, ut fa et fa ut, autrement dit par trois sons ut fa et sol, fa et sol se trouvant relativement à ut dans des rapports invariables de quinte juste ou quarte juste.
D'une manière générale, une to7ialité est
(1) On trouvera quelques détails à ce sujet dans le chapitre sur la musique ancienne.
G4 l'éa'olution de la musique
constituée par trois notes, trois ijoints fixes appelés en Harmonie Tonique, Dominante et Sous-dominante.
ACCORDS ET MODES d'uNE TONALITÉ 65