DU IG JUIN
^9 députés. La nouvelle loi électorale réduisait leur nombre à 10. Les possessions asiatiques avaient eu le droit d'élire 44 députés; ce nombre fut abaissé à 45.
Les gouvernements de Kiev, d'Orenbourg, d'Oufa, de Viatka et de Perm élisaient auparavant un total de 58 députés. A l'avenir, le nombre de leurs représentants ne devait plus être que de 44.
Cette loi électorale assurait ainsi la majorité aux partis gouvernementaux dans les élections des provinces et assurait l'élection dans les villes dautant de députés loyalistes que d'opposants, en même temps que l'élément d'opposition provenant des nationalités étrangères était réduit au minimum.
La dissolution de la seconde Douma survint inopinément, tout en étant cependant attendue par tout le monde, a dit un journal russe. Et en eflet, des bruits de dissolution n'avaient cessé de courir depuis le premier jour de la session de la seconde Douma.
La seconde Douma ne pouvait pas non plus faire naître les mêmes espérances que la première, en (|ui la société russe éclairée avait mis tout son espoir.
Dès la dissolution de la Douma, on procéda à des arrestations parmi les social-démocrates. Ozol et Guérous, les plus compromis, ne se trouvaient plus à Pétersbourg. mais Tsérételli, Anikine, etc., furent arrêtés. Les arrestations ne se bornèrent pas, du reste, aux membres de la Douma qui liguraient parmi les accusés. Suivant une communication oftkielle, du 41 au 47 juin, on fît à Pétersbourg 400 arrestations, et, pendant les quinze jours qui suivirent, on en opéra encore 718. Les prisons regorgeaient: 5 50U détenus remplis-
saient à celte e'poque les geôles de Pétersbourg, bien qu'une masse de prisonniers eussent été déportés en Sibérie; c'est ainsi que, durant les premiers jours de juin, 2 000 déportés passèrent les frontières d'Asie.
On continua l'instruction du complot formé contre le Tsar, dont Stolypine avait parlé à la Douma. 11 résulta de cette instruction qu'un cosaque de la garde du corps de l'Empereur avait été en rapport avec les conjurés et qu'il rapportait en même temps à son chef tout ce que ceux-ci projetaient. Il y eut une vingtaine d'accusés. Le 29 août, on en condamna trois à mort, quatre à des peines de quatre ou huit ans de détention, et cinq à la déportation en Sibérie; les autres furent acquittés. Le principal condamné à mort était un officier de marine appelé Nikitenko. L'organisation centrale révolutionnaire nia toute participation à cet attentat.
On arrêta dans l'armée ceux qui avaient fait partie des organisations révolutionnaires.
A Kiev, à Odessa et à Vilna, des séditions éclatèrent. On opéra des arrestations en masse dans ces villes parmi les soldats et l'on en fusilla plus d'un. Le commandant d'un bataillon du génie, ainsi que plusieurs officiers, sous-officiers et sergents, furent cassés de leur grade. On sévit aussi dans une partie des régiments de la garde de Pétersbourg, surtout dans le régiment appelé régiment de la garde de Finlande, dont le commandant, entre autres, fut mis en réforme.
La presse fut poursuivie impitoyablement et les journaux furent frappés de fortes amendes pour avoir critiqué les autorités. Le journal Parons de Moscou, par exemple, fut condamné, en quatre jours, à 7 000 roubles d'amende; le montant de ces pénalités atteignit en quinze jours, pour toute la Russie, 26 400 roubles.
Le gouvernement sévit aussi contre l'Université. On limita le nombre des étudiants dans toutes les Facultés; on publia une ordonnance qui restreignait à nouveau l'autonomie qu'on venait de leur rendre, en plaçant les réunions d'étudiants sous la surveillance de la police.
L'école supérieure libre du professeur Leshaft, à Pétersbourg, fut complètement fermée ; le recteur et le prorecteur de l'Université d'Odessa furent poursuivis pour avoir permis aux étudiants de se grouper en associations.
Quoique les conseils de guerre fussent abolis, les condamnations à mort et les exécutions ne cessaient pas.
En même temps, les troubles continuaient dans diverses parties de l'Empire. En Pologne., l'effervescence était grande et les actes de terrorisme se multipliaient. Le mouvement agraire se traduisait encore çà et là par des incendies, des déprédations et des grèves, comme chez le comte Bobrinski, dont nous avons souvent parlé; mais c'étaient surtout les « expropriations » qui continuaient; de fortes sommes étaient enlevées de cette manière à Tiflis, par exemple, et sur la ligne du chemin de fer de Kharkov à Nikolaev.
Des meurtres isolés se produisaient parfois encore. Le directeur de la prison de Pétersbourg, Ivanov, fut assassiné en plein jour, pendant une promenade; l'ancien gouverneur général d'Odessa, Karangozov, également. Au Caucase, le général Alikhanov, ancien gouverneur militaire de Koutaïs, connu depuis la révolte de Nakhitchévane, en 1905, fut tué par une bombe qui éclata sous sa voiture.
Par contre, on pouvait remarquer un changement dans l'attitude des ouvriers de fabriques à l'égard du parti social-démocrate. Les ouvriers^ surtout à Péters-
bourg, étaient mécontents de la direction donnée à ce parti et trouvaient qu'on n'avait pas porté assez d'attention aux questions qui intéressaient de plus près les travailleurs, telles que le chômage et les questions professionnelles.
Dans leurs réunions, ils engageaient leurs camarades à former un parti travailliste indépendant. Des grèves politiques se produisirent notamment à Lodz et à Varsovie; mais on remarqua entre toutes celle qui éclata dans les filatures de coton de M. Morozov, à Orêkhovo-Zouévo, où 20 000 ouvriers quittèrent le travail et rédigèrent leurs réclamations en 90 points, qui comprenaient tout le programme de la social-démocratie.
En Russie, la seconde Douma était jugée de façons très différentes suivant les partis. Les octobristes publièrent une proclamation dans laquelle ils déclinaient toute responsabilité, en disant qu'ils avaient fait tout ce qu'ils pouvaient pour accélérer le travail de la Douma. Le club monarchique, avec le comte Bobrinski à sa tête, télégraphiait au Tsar : « Avec des forces nouvelles et l'espoir d'un avenir plus serein pour la Russie, les membres du Club vont entreprendre la tâche de créer la troisième Douma et d'établir une union entière et indissoluble de la Russie avec son souverain, sur la base des principes proclamés du haut du trône impérial. »
L' « Union du peuple russe », par l'organe de son président Doubrovine, envoya le télégramme suivant :
« A Sa xMajesté l'Empereur, souverain autocrate de toutes les Russies.
« Des larmes d'émotion et de joie nous empêchent
de donner une entière expression aux pensées qui nous assaillent à la lecture de Ton manifeste, ô Souverain, de Ta parole puissante qui a mis tin à l'existence criminelle de la Douma d'Empire. Nous prions instamment le Tout-Puissant de Te donner la force et la fermeté nécessaires pour accomplir l'œuvre que Tu as entreprise pour le bien du pays. Puisse-t-il Te donner, ainsi qu'à la famille impériale, la santé et le bonheur!
« Nous croyons fermement que, grâce à Ta direction souveraine, notre patrie exténuée sortira victorieuse de tous ses malheurs et de ses épreuves et que la puissance, la gloire de la Russie brilleront à nouveau d'un pur éclat; que les complots de ses ennemis extérieurs et intérieurs ne seront plus à craindre pour elle, tant que le peuple russe sera défendu par son souverain autocrate envoyé par Dieu.
« Crois-nous, ô Majesté, nous tous, hommes russes, nous sommes prêts à Te suivre; nous emploierons toutes nos forces pour être, suivant Tes paroles, le rempart de la puissance, de la grandeur et de l'honneur de la Russie, et nous n'épargnerons ni notre vie, ni nos biens quand il s'agira de défendre notre Empereur bien-aimé t »
Voici la réponse que, suivant les journaux, l'Empereur fit à r « Union du peuple russe » :
« Tout d'abord, j'adresse aux présidents de r t Union du peuple russe » et à tous les membres de l'Union qui m'ont exprimé leur pensée, ma sincère gratitude pour leur attachement et leur bonne volonté à servir le Trône et à travailler pour la prospérité de notre chère patrie.
« Je suis persuadé que tous ses fils vraiment fidèles et animés de l'amour sincère du pays, s'unissant encore plus étroitement qu'auparavant et grandissant constamment en nombre, m'aideront à régénérernotre
sainte et puissante Russie, et à améliorer les conditions d'existence de notre grande nation. Puisse V « Union du peuple russe » demeurer pour moi un appui solide, digne de servir de modèle à tous, pour l'observation de la légalité et de Tordre. »
Le 23 juin, un congrès de zemstvos se réunit à Moscou, mais il avait un tout autre caractère que celui qui avait préparé la première Douma. L'initiative de ce congrès avait été prise par « la noblesse unifiée », et son but était de combattre la réalisation d'une réforme des zemstvos dans l'esprit démocratiqua qui avait été préconisé à la première Douma.
La dissolution de la seconde Douma écartait en attendant ce « danger » pour les assemblées de zemstvos, dont la composition depuis les dernières élections était devenue en grande partie réactionnaire, une conversion vers la droite s'étant opérée parmi les propriétaires à la suite de l'attitude des paysans et des ouvriers, qui avait provoqué un tel mécontentement contre le programme agraire des partis d'opposition que le retour de l'autocratie était considéré par beaucoup comme l'unique chance de salut.
Comme le premier motif de cette réunion avait maintenant perdu de son actualité, une grande partie du temps fut consacrée à s'entretenir de la situation politique et de la Douma dissoute; des discours très violents furent prononcés contre les aspirations libérales.
Un projet de résolution fut présenté par le comte Bobrinski, invitant le gouvernement à réprimer les actes révolutionnaires, sans différer pour cela les réformes nécessaires. La minorité protesta et fit observer qu'une résolution de ce genre ne rentrait pas dans la compétence du congrès. La proposition fut abandonnée. Un vota ensuite, à l'unanimité moins deux
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voix, la résolution suivante : « Le congrès exprime sa réprobation pour le terrorisme. »
Au congrès de Moscou prirent part 124 représentants, ainsi répartis : 33 de droite, 33 modérés,, 44 octobristes. 4 partisans des réformes et 40 cadets. L'assemblée élut pour président Rodzianko, grand propriétaire foncier, appartenant à Taile droite des octobristes, et comme vice-président, Goutchkov. Le congrès fut qualifié par la presse libérale de « répétition générale » de la troisième Douma.
C'est à l'occasion de cet événement et dautres du même genre que le professeur Eugène Troubetskoï écrivit au leader des octobristes, Goutchkov, une lettre qui fit grand bruit; il y exprimait la crainte de voir l'élément réactionnaire prendre la haute main à la troisième Douma, comme les révolutionnaires l'avaient fait à la seconde. Il exposa combien il était désirable que les octobristes se réunissent aux cadets pour former un parti constitutionnel du centre; autrement, il deviendrait absolument impossible d'entrer dans la voie féconde des réformes ; mais la tentative de conciliation fut repoussée par Milioukov^ le chef des cadets, qui ne croyait pas à la possibilité d'une collaboration avec Goutchkov.
Les tentatives faites par les partis de gauche et les cadets pour tenir des réunions après la dissolution de la Douma et exprimer leurs idées, furent systématiquement entravées par le gouvernement.
Mais il parut, dans la presse libérale étrangère, des appréciations qui différaient sensiblement de celles des partis de droite en Russie. La Gazette de Voss pensait que la tentative faite pour pratiquer à la fois l'absolutisme et le constitutionnalisme en Russie mènerait à la confusion, et elle ajoutait que, si on avait vraiment découvert un complot, on aurait dû laisser à la Douma le
temps d'examiner l'accusation, afin que cette accusation n'eût pas l'air de servir uniquement de prétexte à la dissolution de la Douma.
La Nouvelle Presse libre faisait observer que, si le gouvernement désirait que le pays retrouvât enfin le calme, il n'aurait pas dû rendre l'existence de la Douma encore plus difficile en exigeant l'impossible du parti des cadets, qui soutenait cependant une politique d'évolution modérée. Mais, ou bien le gouvernement n'avait pas compris que la seconde Douma ellemême était un facteur important dans le travail de réformes, ou bien le gouvernement ne voulait pas de réformes du tout.
Suivant la Nouvelle Presse libre, les représentants des partis qui souhaitaient un Parlement sans indépendance, ne semblaient pas comprendre eux-mêmes qu'un semblable Parlement serait une monstruosité dans l'œuvre de transformation dans laquelle la Russie était définitivement engagée.
Anatole Leroy-Beaulieu, l'éminent écrivain qui connaît si bien la Russie^ donna dans une interview son opinion sur l'état de choses dans ce pays. Un peu avant la dissolution de la Douma, il s'était rencontré à Pétersbourg avec la plupart des ministres et un certain nombre de membres de la Douma. Il était d'avis que la seconde Douma n'olfrait pas au ministère la possibilité de gouverner avec elle. Quarante à cinquante députés au plus étaient réellement capables d'un travail parlementaire. Aussi les avait-on nommés membres de toutes les commissions, et ils étaient si surchargés par la besogne courante, qu'ils ne pouvaient plus se consacrer entièrement aux grandes questions. On aurait pu apporter quelque amélioration à cette fâcheuse situation en faisant appel à une partie des anciens membres de la première Douma, auxquels le manie-
ment des affaires était familier^ mais le gouvernement s'y opposa.
Il y avait longtemps qu'on insistait au sein du ministère pour qu'on décidât la dissolution de la Douma, en faisant remarquer quil fallait y procéder pendant qu'on était encore sûr de l'armée.
Les ministres s'étaient finalement mis d'accord pour poser un ultimatum à la Douma, en exigeant l'exclusion de la fraction social-démocrate, qui rendait impossible toute collaboration avec le gouvernement; en même temps, on avait conscience de la nécessité de convoquer une nouvelle Douma, élue cette fois en vertu d'une nouvelle loi électorale. Le gouvernement considérait l'ancienne comme absolument manquée. Witte était de cet avis; il avait accordé trop d'influence aux paysans, sur les sentiments politiques desquels on s'était trompé. En tout cas, il eût été inutile de soumettre à la seconde Douma un projet de nouvelle loi électorale ; ce projet n'aurait jamais été adopté. Il ne restait donc qu'à promulguer cette loi sans elle, ce qui était chose épineuse.
Le gouvernement en prit néanmoins la responsabilité, et le prétendu complot mis en avant servit de motif officiel à cette mesure.
La Westminster Gazette écrivit à ce propos :
« La dissolution de la Douma et les circonstances qui l'ont accompagnée sont une véritable énigme pour l'étranger. On pourrait se demander pourquoi le gouvernement a mis sous les yeux de la Douma l'acte d'accusation dressé contre les social-démocrates et a approuvé la nomination d'une commission chargée de l'examiner, si l'intention du gouvernement n'était pas de laisser à cette commission le temps d'achever son examen et de donner son avis. Mais il est absolument inutile de poser des questions au sujet de ce qui se
passe en Russie. La seconde Douma a eu à lutter dès le commencement contre deux ennemis qui faisaient le jeu l'un de l'autre : d'une part, les ultra-révolutionnaires, désireux de voir sombrer la Douma pour ouvrir la voie à une lutte plus violente contre l'autocratie et de la bureaucratie; et, d'autre part, les ultra-réactionnaires, qui souhaitaient de voir disparaître la Douma et de rendre à l'autocratie et à la bureaucratie leur ancienne puissance. »
Le Daibj Chromrle était d'avis qu'après ce qui s'était passé, on ne pouvait attendre d'autre dénouement que la dissolution. De même que le Parlement anglais, au treizième siècle, s'était opposé de toutes ses forces à la tentative faite par Charles P' pour arrêter cinq de ses membres, la Douma russe devait se laisser dissoudre plutôt que de livrer les cinquante-cinq députés accusés par le gouvernement. 11 était évidemment très facile à la police russe d'imaginer un plan de campagne contre les social-démocrates. Aucun parti n'a souffert davantage des menées des social-démocrates que les démocrates constitutionnels (les cadets, qui venaient de résister et de tomber avec eux). C'était la bureaucratie russe ellemême qui avait renforcé les social-démocrates aux dépens des cadets. Mais demander aux membres de la Douma de livrer leurs collègues à une instruction dirigée secrètement par l'administration et à une mort presque inévitable, c'était entrer dans une voie qui présageait la fin certaine de la seconde tentative faite pour admettre le peuple russe à prendre part au gouvernement du pays. La Douma a été très blâmée de n'avoir pas adopté une résolution contre le terrorisme. Mais aucun terrorisme n'a été plus terrible que celui du gouvernement lui-même, et tant que le gouvernement continuera une sorte de guerre intestine et barbare contre sa propre nation, c'est en vain qu'on prê-
chera la paix à ces malheureux. La violence engendre la violence!
Tolstoï, qui a rarement fait connaître son opinion sur les événements politiques, exposa ses idées à un collaborateur du journal libéral modéré Slovo sur la situation créée par la dissolution de la seconde Douma. Voici ses paroles, telles que le journal les reproduisit :
' Il s'est développé chez nous un esprit de parti si intolérant, une telle surdité morale par rapport à nos concitoyens, qu'il est impossible de dire nettement son opinion. Chacun n'entend et ne veut entendre que ce qui lui a été inculqué, soit par un catéchisme de parti et des sermons d'alcôve, soit par les circulaires et les ordres du gouvernement. Cet esprit a été poussé si loin que Ton est prêt à nier des propositions universellement admises, dès qu'elles sont invoquées par le parti opposé.
» Si donc il venait à l'esprit des cadets d'affirmer que la somme des angles d'un triangle est égale à deux droits, tout le parti ministériel sortirait ses grilïes et qualifierait cette assertion de jésuitisme politique.
t J'en ai souvent fait l'expérience moi-même; je crois exprimer mes idées, clairement, franchement, autant qu'il est en mon pouvoir, sans laisser place à l'équivoque, et pourtant il y a des gens qui, parce que j'ai osé avoir sur certaines questions une autre opinion que l'orthodoxie politique figée dans des formules immuables, sont parvenus à créer la légende que je serais opposé non seulement à la constitution, mais même à tout mouvement libérateur.
« Quelles sornettes! Gomment imaginer que je puisse être l'adversaire dun mouvement quelconque et, qui plus est, d'un mouvement libérateur?
« J'estime que le mouvement, le mouvement vers la hberté, est le seul indice d'une vie véritable; mais
j'ai toujours pensé, et je persiste à croire que la liberté ne réside pas dans des circulaires ou dans les formalités d'un Parlement, mais qu'elle consiste dans cette idée que le but sacré de la vie est Dieu, ainsi que les hommes l'ont considéré;, et avec raison, de temps immémorial. Il nous appelle à une vie meilleure, et c'est seulement lorsque l'amour de Dieu s'éveille en nous et que nous commençons à vivre pour lui en travaillant pour les hommes, c'est seulement alors que commence le véritable mouvement vers la liberté; cest là que l'homme trouve la liberté!
t Mais, dès que le peuple a fait entendre sa voix et a commencé à parler de liberté, dès qu'un mouvement intérieur s'est dessiné en lui, nous nous sommes empressés de changer ses dispositions d'esprit en lui offrant successivement des jouets faits sur un modèle étranger, mais portant une étiquette russe.
« Un bureaucrate blanchi sous le harnois, et qui u passé sa vie à élaborer des lois, a eu l'idée de faire quelque chose de très ingénieux en assemblant des modèles divers cousus ensemble, inspirés d'un esprit de classe^, comportant des pouvoirs insignifiants, et de donner à cette invention un nom vieux-russe. Aussitôt les gens se sont mis à méditer profondément et ont commencé à compter avec la Douma de Boulyguine. Puis, quand ces messieurs du ministère ont vu que cela ne menait à rien de bon, ils ont étendu ces pouvoirs d'une façon insignifiante, supprimé les compartiments et convoqué la première Douma.
« Tout cela était un peu ridicule.
c II était ridicule qu'un bureaucrate eût réussi à s'approprier le puissant effort fait par le peuple pour donner une forme nouvelle à la vie et à enfermer ces efforts dans un château de cartes. Et il était tout aussi risible de voir des hommes au visage grave, siégeant
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dans cette petite maison, et délibérant gravement sur un sujet quelconque, sans voir, ou sans vouloir voir, qu'il suffisait que quelqu'un soufflât sur cette petite maison pour que tout fût dispersé aux quatre vents. Et en elïet vint un souffle qui emporta tout.
« Mais on essaie de me persuader que c'est justement là le fait d'une véritable constitution; que les choses se passent exactement de même dans les paj^s d'Occident, que là aussi on convoque et on dissout les parlements.
t C'est justement là ce qui fait l'horreur de notre situation, que nous ne voyons pas ce qu'elle a de comique. En Occident! Grand merci. Que ne voit-on pas là-bas? Mais chez nous cela ne devrait pas pouvoir arriver.
« Quand une fois nous convoquons une représentation nationale, il faut tout d'abord qu'elle soit vraiment populaire et que ce ne soit pas une farce où les bureaucrates et les propriétaires fonciers jouent les rôles principaux. Et, d'autre part, une fois cette représentation convoquée, écoutez alors, s'il vous plaît, la voix des représentants de la nation et ne tenez pas secrètement en réserve un papier qui vous permette, dès que quelque chose vous déplaît, de dire : « Bonsoir, vous pouvez vous en aller ! »
« C'est du désordre, et cela ne doit pas être toléré. Les choses ont pris une tournure qui appelle la comparaison avec une singulière manière de jouer : on s'est assis autour de la table de jeu, on a donné les cartes, on a joué une partie et tout à coup un fonctionnaire s'écrie :
f Non, il y a maldonne. » Et l'on a recommencé à battre les cartes. Quoique cela soit interdit au jeu, on prétend que cela peut se faire en politique et que cela se passe ainsi dans l'Europe occidentale. C'est pour-
quoi on a repris le jeu depuis le commencement.
« On s'est remis à la table, on a redonné les cartes et la partie a recommencé; mais il s'est trouvé encore des bureaucrates au pinacle.
« Recommençons I « se sont-ils écriés de nouveau en mêlant les cartes. Et maintenant, croyant avoir mis tous les atouts dans leur jeu, puisqu'ils ont préparé les cartes à l'avance, ils recommencent la partie.
« Qu'est-ce que cela signifie?...
« Trois vastes impostures : une politique, une science et une Eglise mensongères, se sont réunies pour former une trinité infernale^ une sorte de dragon sauvage et ont enivré le pays tout entier avec leur breuvage trompeur.
« Et nous-mêmes, elles nous ont grisés.
« Et je dis : une politique populaire vraiment honnête n'existe que là où elle est dirigée par le peuple. Il y a de même une science réellement honnête, et, ce qui est plus important encore, il faut qu'il y ait une foi réelle, non trompeuse, sincère chez le peuple. — C'est là ce qu'il nous faut... »