‹ L'évolution de la Russie, pendant les années 1904-1907;Chapitre 3 sur 27 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

PROGRÈS DE l'idée CONSTITUTIONNELLE

Atteintes portées par le gouvernement à la compétence des zemstvos. — Congrès des zenistvos. — Le 22 janvier 1905. — Les Bandes Noires. — Révoltes de paysans. — Soulèvements militaires. — Loi Boulyguine pour les élections à la Douma.

Lors de l'avènement au trône de Nicolas II, on fondait les plus grandes espérances sur le jeune Tsar. De nombreuses adresses lui furent envoye'es. La plus hardie, l'adresse de Tver, faisait remarquer que la loi devait être observée par les fonctionnaires; que les fonctionnaires du gouvernement devaient respecter les droits bien modestes des organes de l'autonomie locale;, et que la compétence de ces derniers dans les affaires de leur ressort devait être relativement étendue.

Mais le principe de Pobédonostsev^ qui était de conserver aussi longtemps que possiljle lautocratie et l'orthodoxie, l'emporta encore cette fois.

Le 29 janvier 1895 (1 ), un grand nombre de députations des zemstvos et des assemblées de la noblesse étaient reçues au Palais d'hiver, et le Tsar leur adressait le discours suivant :

« Je suis heureux de voir ici re'iinis les représentants de toutes les classes, venus pour exprimer leurs sentiments de fidélité. Mais j'ai appris que, dans une partie des assemblées de zemstvos, certaines personnes, entraînées par des rêves insensés, ont récemment élevé lu voix pour réclamer que les membres des zemstvos prennent part au gouvernement du pays. Que l'on sache bien que, tout en consacrant toutes mes forces au bien du peuple, j'entends conserver le principe autocratique avec la mi'me éneri;ie et la même fermeté que Ta fait feu mon inoubliable père. »

Dans les cercles libéraux, on exprima le désappointement que ces paroles avaient causé. On contesta que personne se fût exprimé dans une assemblée de zemstvo de la manière indiquée par le discours impérial. Il n"avait été question que de renverser le mur élevé par la bureaucratie et l'entourage de la cour entre le Tsar et la Russie.

Et c'étaient ces tendances que le discours avait qualifiées de rêves insensés! Les paroles impériales avaient provoqué un sentiment de stupeur, mais les éléments énergiques de la nation devaient bientôt surmonter cet abattement.

Une partie d'entre eux allaient entamer une lutte pacifique mais systématique pour conquérir la liberté d'action jugée nécessaire.

D'autres, plus résolus, allaient employer tous les

(1) Toutes les dates sont données conformément au calendrier grégorien, adopté par l'Europe occideutale, et qui avance actuellement de 13 jours sur le calendrier julien, ou ancien style, conservé en Russie.

moyens pour comliatlre le régime dominant : un conflit était inévitable; il ne devait pas se faire longtemps attendre.

Pobédonostsev était l'âme directrice de la politique intérieure; mais Witte, ministre des finances de 1892 à 1903, commençait à faire prévaloir de plus en plus sa volonté.

Ce fut son influence qui fit échouer le projet de réforme agraire de 1898 (projet qui aurait en même temps introduit l'institution des zemstvos (1 ) dans les vingt-quatre gouvernements qui en étaient encore privés).

Witte avait en effet rédigé deux rapports touchant l'institution des zemstvos. Dans l'un, il proposait de retirer aux zemstvos le droit de créer et d'entretenir des écoles primaires. Les 7 000 000 de roubles d'impôts que les zemstvos prélevaient à cet effet, devaient revenir à la couronne.

Dans le second rapport, il déclarait entre autres choses : « En réalité, l'institution des zemstvos a été créée chez nous comme une première concession faite au constitutionnalisme, comme un premier pas dans la voie des institutions représentatives. Mais la situation n'est plus la même et le gouvernement n'est plus du

(1) Par une ordonnance de 1864, on avait introiluit l'autonomie locale dans 34 des 51 gouvernements de la Russie d'Europe (sans compter la Pologne). Cette institution fut appelée zemstvo. Chaque district, dans ces gouvernements, avait son zemstvo, élu par classes parmi les propriétaires des campagnes, les propriétaires des villes, les petits industriels et les délégués des paysans. La compétence des zemstvos de district s'étendait à l'instruction primaire du district, au service sanitaire, aux hôpitaux, à l'assistance publique, à l'entretien des chemins, etc. Les zemstvos avaient le droit de fixer les taxes nécessaires à cet effet.

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même avis s;ur ropportiiiiité «rim changement dans le régime politique. Toute l'histoire de institution des zemstvos dans les derniers temps, à l'exception de la courte période du ministère Loris Mélikov, n'a donc été qu'une série de mesures restrictives contre cette autonomie locale. Le gouvernement a résolument décidé de consolider l'autocratie. L'autocratie est la seule forme de gouvernement qui convienne à la Russie, et, loin d'être affaibli, ce pouvoir doit être, au contraire, maintenu et fortifié.

« La Russie doit profiter de l'expérience de l'Occident et ne pas commettre les mêmes fautes que lui. La Russie doit trouver un moyen de mettre l'organe du gouvernement en contact avec les idées de la nation. Il est nécessaire que les représentants du peuple prennent part régulièrement au fonctionnement des institutions gouvernementales, mais non sur une base constitutionnelle.

« On peut considérer — et je suis personnellement de cet avis — que, d'une façon générale, l'idée constitutionnelle est la plus grande erreur de notre temps. »

Le ministre de l'intérieur, Gorémykine, le promoteur du projet d'extension de l'institution des zemstvos, dut se retirer et fut remplacé par Sipiaguine. Un nouveau comité pour l'avancement de l'agriculture fut constitué, avec Witte comme president. Il eut l'idée (en 1902) de demander l'avis de commissions spéciales, qui se réunirent dans tout le pays sous la présidence des maréchaux de la noblesse, mais qui se composaient en grande partie de membres des zemstvos.

Cette circonstance que Witte, pour cette tâche, laissait de côté l'institution des zemtvos, qui était pourtant la seule représentation légale des campagnes, fut cause que le chambellan D. N. Ghipov, président du zemstvo du gouvernement de Moscou, convoqua en

mai 1902 une assemblée de membres des zemstvos pour discuter quelle attitude ils devaient prendre dans les commissions cre'ées par Witte.

Cette assemblée eut une grande importance, car elle fut le point de départ du groupement des membres des organes de Tautonomie locale, qui aidèrent puissamment à préparer une constitution. Mais cette réunion était illégale, et tous ceux qui y prirent part furent gratifiés d'un blâme par les soins de Plehwe.

Cependant, un groupe de personnes aux idées plus libérales s'était déjà formé auparavant. Vers la fm de 1899, les princes Pierre et Paul Dolgoroukov avaient pris l'initiative de délibérations isolées, où se discutaient exclusivement les affaires des zemstvos.

Plus tard, en 1902, les mêmes groupes fondèrent le journal Osvobojdénié (l'Affranchissement), imprimé d'abord à Stuttgart, puis à Paris, et dirigé par P. Struve. L'année suivante, fut créée la ligue de l'Affranchissement. Nombre de personnes s'affdièrent à cette ligue, qui avait des ramifications dans toute la Russie. Mais plus nombreux encore étaient ceux qui sympathisaient avec ses efforts et qui la soutenaient dans sa tâche, sans oser pourtant s'y affilier ouvertement.

Entre temps, les intrigues des ministres entre eux eurent pour résultat de faire tout à coup retirer à Witte la présidence du Comité central pour l'avancement de l'agriculture.

Plehwe, qui, en sa qualité de ministre de l'intérieur, avait succédé, le 17 avril 4902, à Sipiaguine assassiné, fut nommé président de ce comité et mit à profit l'initiative et le travail préparatoire de Witte, ainsi que les avis de 400 commissions de district, auxquelles 11 000 personnes au total avaient pris part.

Ces avis concluaient tous à ceci :

La population rurale, pour prendre goût au travail

et acquérir Tespril d'entreprise, devait posséder des droits particuliers, qui protégeraient son labeur contre tout préjudice et lui donneraient en même temps la certitude d'être autorisée à défendre ses droits.

Les commissions se prononcèrent en outre contre les propositions de réformes techniques présentées par le gouvernement, les déclarant insuffisantes, et elles insistèrent sur la partie du projet relative à la législation concernant la population rurale.

Deux membres qui avaient émis une proposition de représentation politique furent exilés par Plehwe; d'autres furent cassés par lui des fonctions auxquelles ils avaient été élus par leurs pairs. C'est ainsi qu'il persécuta, d'une manière particulièrement odieuse, le prince Pierre Dolgoroukov, du district de Soudja, dans le gouvernement de Koursk.

Mais une opinion s'était formée dans le public sur cette question, et une lutte ouverte entre le gouvernement et le pays commençait.

Plehwe, dont l'art de gouverner s'est traduit par les massacres de Kichinev, dont il a été tant parlé en leur temps dans la presse européenne, et par les persécutions sans fin qu'il a dirigées contre toutes les tendances libérales, persista dans son intention d'anéantir l'institution des zemstvos.

Un oukaze de l'Empereur, en date du 20 janvier 1904, autorisait, notamment, le ministre de l'intérieur à retirer leur mandat à tous les membres du zemstvo de Tver, et à nommer lui-même le président et les membres des zemstvos de ce gouvernement, qui devaient pourtant, d'après la loi, se recruter par voie d'élection; le ministre était également autorisé à expulser du gouvernement de ïver les personnes qui exerçaient une influence pernicieuse sur le zemstvo.

En vorlu (Je ct-t oukaze, on liannit, entre autres, le vétéran d'opposition Pétrounkévitcli, connu particulièrement comme auteur d'une adresse du zemstvo présentée à Alexandre II, et connu aussi par les efforts qu'il avait faits pour amener les terroristes à abandonner le projet d'assassiner cet empereur.

Le 8 février 1904, éclata la guerre avec le Japon. Malgré la dépression morale provoquée par les persécutions continuelles de Plehwe, les zerastvos de Russie votèrent six millions et demi de roubles pour différentes dépenses de guerre.

Par suite de la méfiance que tout le monde avait pour la Croix-Rouge, Ghipov, dont il a déjà été question, prit l'initiative dune fédération générale des zemstvos pour secourir les blessés et les malades. Cette initiative ne fut nullement du goût du gouvernement, mais, grâce aux dispositions conciliantes du président de la Croix-Rouge, le comte Vorontsov-Dachkov, on arriva enfin à une entente avec la Croix-Rouge, et le prince Lvov obtint le consentement du Tsar à la coopération des zemstvos, pour les secours à donner aux blessés pendant la guerre.

Néanmoins, le ministre de l'intérieur ne cessa pas les persécutions, et la méfiance qu'il nourrissait contre l'action philanthropique des zemstvos alla si loin, qu'il Ht faire par ses adjoints, Stiïrmer et Sinoviev, des inspections dans plusieurs zemstvos, afin de découvrir si leurs actes ne cachaient pas des irrégularités et des intentions hostiles au gouvernement. L'élection de Chipov, comme président du zemstvo de Moscou, ne fut pas ratifiée.

Après les premiers succès japonais, rien de saillant ne s'était passé sur le théâtre de la guerre jusqu'au

12 avril, jour où les Japonais tentèrent contre la flotte de Port-Arthur une septième attaque, qui se termina par la perte du Pétropavlovsk : ce bâtiment donna sur une mine et sombra, causant la mort de l'amiral .Makarov, homme de grande réputation, sur qui reposaient toutes les espérances de victoire de la Russie sur mer.

Deux semaines plus tard, le 30 avril, le général Kuroki passa le lalou et battit les forces russes commandées par le général Sasouhtch. Le 26 mai, les Japonais emportaient Kin-Tchéou. Le 4 septembre, Kouropatkine évacuait Liao-Yang, après plusieurs jours de sanglants combats.

Au milieu d'octobre, sur un ordre venu, dit-on, de Pétersbourg, Kouropatkine essaya de reprendre l'offensive sur le Cha-IIo, mais cette tentative resta sans résultat.

Le 22 octobre, l'escadre, commandée par Rojdestvenski, bombarda des pêcheurs anglais près du Dogger-Bank.

Le 28 juillet, Plehwe était assassiné. Le prince Sviatopolk-Mirski fut nommé ministre de l'intérieur, le 8 septembre 1904, et l'histoire tourna un nouveau feuillet.

A linstigation de Ghipov, des réunions privées de membres des zemstvos s'étaient tenues l'année précédente à Moscou afin d'examiner les questions politiques.

Le prince Sviatopolk-Mirski, qui, dans la situation difficile où se trouvait l'Empire, voyait pour le gouvernement la nécessité de rechercher l'appui de la masse du pays, s'intéressa à ces réunions et se décida à conseiller au Tsar de permettre de tenir un congrès public des zemstvos à Saint-Pétersbourg.

PU OGRES DR l/IDKI': CO NST I T (JTIO N N ELLR 9

Les membres convoque's se réunirent tout d'abord le 15 novembre, à Moscou, où vint les surprendre la nouvelle que le congrès serait ajourné de quelques mois. A la suite de négociations engagées avec le prince Sviatopolk-Mirski, on parvint enfin à le décider à donner son consentement à une réunion privée qui serait tenue chez un particulier, et dont il ne serait pas rendu compte dans la presse. Le congrès se réunit enfin à Pétersbourg, le 19 novembre, sous la présidence de Chipov, et continua ses délibérations jusqu'au 21; les participants étaient au nombre de 104.

Outre divers problèmes économiques, le programme comportait l'étude de la situation politique. Cet examen se termina par l'adoption d'une résolution comprenant 11 points, dont voici la teneur :

1" L'anomalie du système actuel d'administration du pays est apparue tout particulièrement depuis les années qui ont suivi 1880. Elle consiste dans l'isolement complet du gouvernement du reste du pays et dans l'absence de confiance réciproque, indispensable à la vie d'un État.

2" L'attitude du gouvernement à l'égard de la nation a été dictée par la crainte de voir se développer l'initiative publique, et ila montré ime tendance constante à empêcher la société de participer à la direction des aiTaires intérieures de l'État.

Partant de ces principes, le gouvernement a tenté de réaliser une centralisation administrative dans toutes les branches de l'autonomie locale, et a exercé sa tutelle sur toutes les formes de la vie publique. Une action réciproque de l'État et de la société n'a été admise par le gouvernement tpie dans le sens d'une

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bulioiiliiiation du fonctionnement Je l'autonomie locale aux vues du gouvernement.

3" Le système bureaucratique, qui tient le pouvoir suprc^me isolé de la population, crée un terrain propice à l'arbitraire administratif et au bon plaisir individuel. Un tel ordre de choses prive la société de l'assurance si nécessaire que les droits légaux de chacun seront sauvegardés, et a pour résultat de détruire la confiance à l'égard du gouvernement.

4" Un fonctionnement régulier, un développement normal de la vie de l'État et de la société ne sont possibles qu'avec une union intime du pouvoir et du peuple.

Pour écarter la possibilité de l'arbitraire administratif, il faut que le principe de l'inviolabilité de la personne et de la propriété privée soit reconnu et appliqué résolument dans la réalité.

Personne ne doit être soumis à une peine quelconque ou lésé dans ses droits sans un jugement émanant d'un pouvoir judiciaire indépendant.

5° Pour cela, il est nécessaire d'instituer non seulement une loi spéciale permettant de traduire un fonctionnaire devant les tribunaux, au civil et au criminel, pour infraction à la loi, mais encore un règlement garantissant une application effective du principe de la légalité dans l'administration même.

6° Pour permettre le développement complet des forces morales de la nation, pour arriver à se rendre clairement compte de ses besoins et de l'opinion du pays, et pour qu'ils puissent s'exprimer sans obstacles, la liberté de conscience, la liberté de la presse, ainsi

PUOGUÈS DE L'IDKE CONSTITUTIONNELLE H

que le droit de réunion et d'association sont nf'cessaires.

7 • Les droits personnels de tous les citoyens (droits civils et droits politiques) doivent <Hre égaux dans tout l'Empire russe.

8" L'e'nergie personnelle forme la condition principale d'un développement régulier et bienfaisant de la vie politique et économique du pays.

La majorité de la population appartenant en Russie à la classe paysanne, il faut tout d'abord la placer dans des conditions qui favorisent en elle le développement de l'initiative et de l'énergie personnelles, ce qui ne peut être obtenu que par une réforme complète de l'état dégradant et lamentable dans lequel se trouvent actuellement les paysans.

Pour ces raisons, il est nécessaire :

a) De mettre les paysans sur le mrme pied que les autres classes, sous le rapport des droits personnels;

h) De délivrer la population rurale de la tutelle administrative, pour tout ce qui concerne aussi bien sa vie privée que sa vie publique;

c) De lui assurer toutes garanties par l'institution de tribunaux bien organisés.

9" L'institution du zemstvo et l'administration municipale des villes où se concentre principalement la vie publique locale^ doivent être placées dans des conditions permettant de remplir avec fruit la tâche qui incombe à un organe d'autonomie locale établi sur une large base et fonctionnant normalement.

Pour atteindre ce but, il faut :

(i) Que la représentation aux zemstvos ne soit pas fondée sur le principe des classes, mais qu'on appelle

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le plus possible à prendre part aux zemstvos et aux assemblées municipales toutes les forces disponibles de la population locale;

b) Que l'institution du zemstvo soit relie'e plus étroitement aux couches profondes de la population, par la création d'unités de zemstvos plus réduites, établies sur des principes garantissant leur autonomie de fait ;

c) Que la compétence des zemstvos et des municipalités soit élargie de façon que leur domaine embrasse tous les besoins locaux;

d) Que lesdites institutions soient revêtues de l'autorité et de l'indépendance voulues, seules garanties possibles d'un développement normal de leur fonctionnement,, et de l'établissement de la coopération nécessaire entre le gouvernement et les institutions publiques. L'autonomie locale doit être étendue à toutes les parties de lEmpire russe.

10" A. — Proposition formulée par la majorité : Mais, pour créer et maintenir une coopération, une union constante et intime entre le pouvoir et la société, fondées sur les principes ci-dessus indiqués, et pour garantir un développement normal de la vie politique et sociale, il faut absolument une représentation nationale, participant régulièrement en qualité de corps élu à la confection des lois, à l'établissement du budget et au contrôle de la légalité des actes de l'administration.

B. — Proposition formulée par la minorité : Mais, pour créer et maintenir une coopération, une union constante et intime entre le pouvoir et la société^, fondées sur les principes ci-dessus indiqués, et pour garantir un développement normal de la vie politique

PROGRÈS DE I/inÉE CONSTITUTIONNELLE 1.3

et soci.ile. il faut alisolunient une repiésentalion nationale, prenant part à la confection des lois en qualité de corps élu.

H" Considérant la gravité et le danger de la situation intérieure et extérieure dans laquelle se trouve actuellement la Russie, la réunion exprime le secret espoir de voir le Pouvoir suprême convoquer des représentants du pays librement élus, pour diriger avec leur concours notre patrie dans la voie nouvelle d'un magnifique développement, en consolidant les principes du droit et en développant une action commune du pouvoir et de la nation.

La majorité (71 voix) désirait, comme on le voit, non seulement qu'on s'exprimât plus clairement, mais aussi que la future représentation du pays fixât le budget et contrôlât la justice et l'administration.

La minorité (:27 voixi se contentait d"une vague « participation à la confection des lois ».

Cette divergence d'opinion amena plus tard une scission entre les représentants des deux partis, mais, dans les mois qui suivirent immédiatement la conférence et qui furent remplis d'événements graves, ils restèrent unis pour tenir tête à la réaction.

Dans les réunions ordinaires des zemstvos qui eurent lieu en décembre et en janvier, on décida, en général, d'envoyer au Tsar des adresses, dont la plupart adhéraient aux résolutions de la majorité du Congrès.

Mais les zemstvos n'étaient pas seuls à indiquer la nécessité de réformes profondes. D'autres représentants des classes éclairées trouvèrent également le moyen d'exprimer les espérances que nourrissait la nation.

Dans tout le pays, avocats, ingénieurs, médecins.

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publicistes. en dépit des tracasseries de la police, tinrent, chacun de leur côté, des réunions pendant le mois de décembre, le plus souvent sous forme de banquets où l'on adopta des résolutions, qui, en substance, comprenaient les onze points formulés le 19 novembre par le Congrès des zemstvos.

Plusieurs municipalités de villes se joignirent également à eux.

Peu après le Congrès de novembre, le 13 décembre, le gouvernement accueillit le texte des résolutions votées à ce Congrès, afin de les soumettre à un examen plus attentif. Le ministre de la justice^, Mouraviev, déclara à cette occasion que le Tsar n'avait pas le droit de changer le mode de gouvernement. Pobédonostsev proclama que « la Russie tomberait dans le péché et retournerait à la barbarie » si le Tsar renonçait à son pouvoir, que la morale et la religion en souffriraient, et que ce serait porter atteinte à la loi de Dieu.

Witte, qui, après avoir abandonné le portefeuille des finances à Pleske, occupait les fonctions à peu près dépourvues d'influence de président du i Comité des ministres » (1), fit observer que, « si la loi et la religion • interdisaient au Tsar d'introduire de sa libre volonté des réformes fondamentales, une partie de la population en conclurait que ces réformes devaient être obtenues par la force. Ce serait une véritable invite à la révolution.

La réaction l'emporta néanmoins et le prince Sviatopolk-Mirski demanda à se retirer.

Le gouvernement, toutefois, jugea de son intérêt de faire paraître un peu plus tard, le 23 décembre, un

(\) Et non pas « Conseil » des ministres.

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oukaze, adressé au Sénat, touchant « le projet de perfectionnement du système gouvernemental »; il y était dit qu"il fallait considérer rimmualiilité des Lois fondamentales comme érigée en principe par le gouvernement, mais que celui-ci ne se refusait pas à entreprendre des réformes : la question du sort des paysans, entre autres, ■< serait étudiée attentivement ». Un promettait en même temps l'assurance ouvrière par l'entremise de l'État, l'extension de l'éJit de tolérance de 1903 qui permettait de passer de la foi orthodoxe à une autre religion^ i'aholition des restrictions supertlues touchant la presse, etc. Mais tout cela devait se faire de la manière accoutumée, c'est-à-dire par la voie de la bureaucratie seule et sans le concours de la nation.

Le 2 janvier 1905, la capitulation de Port-Arthur était signée. Le » Dimanche rouge » marqua un nouveau pas dans le mouvement vers la liberté.

L'essor factice que le mouvement industriel avait pris sous la direction de ^\'ilte avait peu à peu amené dans les grandes villes de puissantes masses de travailleurs. Le gouvernement, désirant créer parmi eux un contrepoids à la propagande de plus en plus active des socialistes, chargea un agent de police du nom de Zoubatov d'entreprendre l'organisation de la classe ouvrière.

Une quantité d'associations s'étaient ainsi formées et tenaient maintenant d^s réunions avec l'autorisation de la police. Un des orateurs les plus influents de ces réunions était le prêtre Gapone. devenu depuis si tris-

teinent célèbre. A la suite de quelques dissentiments survenus dans les usines Poutilov, les ouvriers qui y étaient employés déclarèrent la grève et engagèrent les autres travailleurs de Pétersbourg à suivre leur exemple. Près de deux cent cinquante mille ouvriers, appartenant à diverses entreprises industrielles, abandonnèrent finalement le travail.

Au milieu de ces préparatifs, un incident mystérieux se produisit, le 19 janvier, à Pétersbourg, pendant la cérémonie de la bénédiction des eaux célébrée sur la Neva, en mémoire du baptême du Jourdain : pendant les salves d'artillerie, un coup chargé à mitraille fut tiré dans la direction de l'Empereur qui assistait à la fête.

Les discussions qui eurent lieu dans les réunions des grévistes prirent alors un caractère purement politique. Gapone entra dans la lice et fut lame du grand mouvement ouvrier qui se produisit dans les jours qui suivirent. 11 rédigea une supplique adressée au Tsar et invita les ouvriers à se réunir sans armes le dimanche 9 22 janvier pour remettre leur pétition entre les mains propres du Tsar, par l'entremise de leurs délégués.

La veille de ce jour mémorable, plusieurs des littérateurs les plus connus de Pétersbourg et d'autres notabiUtés étaient venus trouver le prince Sviatopolk- Mirski pour le supplier de décider le Tsar à recevoir la supplique des ouvriers. Le ministre n'était pas chez lui. Ils s'adressèrent alors à Witte, qui déclara ne pouvoir rien faire. 11 demanda néanmoins par téléphone au ministre de l'intérieur s'il voulait recevoir la deputation, mais il essuj'a un refus. Plusieurs de ces personnes furent arrêtées dans la suite pour cette tentative de médiation.

Le mouvement était maintenant lancé. Le gouvernement prit les mesures les plus énergiques. La famille

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iinpéi'iale quitta Pétcrshourg. 'l'outes les voies qui conduisaient des fauljourgs à la ville furent occupées. Au pont de la Police, sur la perspective Nevski, se tenaient deux compagnies; des troupes campaient sur la place devant le Palais d'hiver; de l'artillerie était rangée dans la cour du palais. De fortes patrouilles parcouraient les rues. Les Cosaques galopaient de tous cotés sabre au poing.

Cependant les ouvriers ne se laissèrent pas intimider; à la porte de Narva, une masse de dix-huit mille ouvriers s'avançait; à sa tète marchaient deux prêtres portant le crucifix. L'oiïicier qui commandait les troupes laissa le flot populaire s'avancer jusqu'à une distance de quatre-vingts pas, puis il lui donna l'ordre de se disperser; faute de quoi, déclara-t-il, il se verrait forcé d'ouvrir le feu.

Les ouvriers s'arrêtèrent un moment; un homme s'avança vers l'officier et parlementa, mais sans résultat, puis revint bientôt et cria : « En avant! »

Les soldats firent feu et des centaines de morts et de blessés couvrirent la place. Gapone était tombé, recouvert par un ouvrier blessé ; ses amis le retirèrent sain et sauf et l'entraînèrent au loin.

Dans d'autres parties de la ville, des conflits sanglants se produisirent également. Le lendemain, on pouvait voir les murs de la maison voisine du pont de la Police criblés de balles. Devant le Palais d'hiver, on avait tiré même sur des enfants qui avaient grimpé dans les arbres pour échapper au danger. D'après ce que l'on a rapporté, le nombre des blessés aurait atteint plusieurs milliers, le chilïre des morts aurait dépassé mille.

Gapone s'était enfui, mais, peu après, il publia à l'étranger une lettre adressée au Tsar, annonçant des scènes sanglantes et une révolution générale.

Le général Trépov, préfet de Moscou, fut appelé à Pétersl)Ourg pour rétablir l'ordre. On le nomma tout d'iihord gouverneur général de Pétershourg, puis, en même temps, adjoint du ministre de l'intérieur, chargé du haut commandement de la police dans tout l'Empire.

Le 2 février 4905, on appela au ministère de Tintérieur Houlyguine, gouverneur de Moscou, qui était, de m('me que Trépov, un des collaborateurs du grandduc Serge.

Toutes les associations ouvrières dirigées par Zoubatov et par Gapone furent dissoutes par la police. Des arrestations en masse fuient opérées et une quantité énorme d'ouvriers furent renvoyés dans leurs villages, ce qui propagea le mécontentement dans tout le pays.

Afin de cahner l'opinion, on constitua, pour préparer la solution de la question agraire, deux comités, dont l'un, présidé par le sénateur Chidlovski, ne se mit jamais à l'œuvre; quant à l'autre, qui était dirigé par le ministre des finances, Kokovtsov, il ne se conforma jamais à l'obligation qui lui avait été prescrite de faire comparaître devant lui une partie des patrons.

Cependant, dès la fin de l'année précédente^ on avait observé des indices annonçant un mouvement de l'organisation connue sous les noms de « Bandes Noires » ou de » Vrais Russes », et qui avait pour but de provoquer, avec l'aide des plus basses couches de la société^ une contre- révolution au profit de l'autocratie.

L'origine de ce mouvement remonte à l'époque qui suivit la mort d'Alexandre II. Il se forma alors dans les hautes sphères une ligue secrète « pour sauvegarder la personne sacrée de l'Empereur ». Ses membres se recrutèrent, depuis, dans toutes les classes de la population, mais principalement dans les rangs des ofticiers et de la police.

Cependant, la ligue ne se montra pas alors aussi ostensiblement que plus tard, bien qu'on distinguât des traces de son action dans les persécutions entreprises contre les révolutionnaires, tels que Kropotkine et autres, et dans les massacres en masse de juifs, inconnus jusqu'alors.

Ce fut seulement pendant la période agitée qui précéda l'année de la révolution proprement dite, que les attaques organisées, de façon visiblement concertée, contre les éléments les plus libéraux de la société, et les excitations des différentes nationalités les unes contre les autres, firent comprendre quelles étaient les forces qui se mettaient de nouveau en mouvement.

Comme exemples des exploits des « Bandes Noires » pendant cette période, on peut citer les faits suivants :

A Tambov, la populace soudoyée maltraita les représentants du zemstvo. Plus tard (en janvier et en février), les étudiants furent assaillis à Pétersbourg, Moscou et Kazan; à Pskov et à Koursk, la police s'attaqua aux enfants des écoles. En pareil cas, et malgré des preuves accablantes, les tribunaux acquittaient les complices du mouvement appartenant à la police.

Le 19 février. Arméniens et Tatars en vinrent aux mains à Bakou et à Batoum. Après une grève survenue à Bakou en décembre 1904, et où elle avait tout simplement tiré sur des ouvriers sans armes, la police avait changé de tactique. Elle excitait maintenant contre les Arméniens la population musulmane fixée dans les villes avoisinantes. La police distribua des armes aux Mahométans et passa même la revue des troupes musulmanes.

Quand les Arméniens implorèrent la protection de la police, ou des armes pour se défendre, la police

leur opposa un refus. Pendant le massacre, qui eut lieu ensuite, la troupe demeura passive.

Les musulmans habitant Bakou dune façon permanente, et qui, en temps normal, se livrent au brigandage sous le prétexte qu'ils sont chargés de garder les puits de naphte, forcèrent la paisible population flottante d'ouvriers, qui travaillent dans les fabriques, å piller et incendier ces fabriques; ces ouvriers persans furent ensuite expulsés par les autorités. Quant aux musulmans sédentaires, ils ne furent mi'me pas inquiétés. Tout ceci résulte de révélations qui furent faites au cours de procès intentés dans la suite.

D'autre part, le mouvement révolutionnaire éclata peu après et se traduisit par des révoltes de paj'sans, accompagnées de pillages, de meurtres et d'incendies dans la Russie méridionale et les Provinces Baltiques.

Au Caucase, les populations des montagnes se révoltèrent; des bandes à cheval de plus de i 000 hommes pillaient les villes. Les fonctionnaires russes furent chassés de certaines parties de la région, et des assassinats politiques se commettaient en masse. ABatoum, à Poti, tout mouvement commercial était arrêté. Les grandes industries pétrolières congédièrent leur personnel d'ouvriers, au nombre de 8 000 environ. Leurs ports n'étaient plus fréquentés que par quelques vapeurs.

Le 17 février 1905, le grand-duc Serge, le promoteur de la réaction, dont la devise était de « tenir bon », fut mis en pièces par une bombe, sur une place du Kremlin. Cet événement émut au plus haut point les sphères gouvernementales. Il fallait de toute nécessité faire quelque chose. Le 3 mars, trois ordonnances furent rédigées ; un oukaze au Sénat sur « l'injonction » adressée au Comité des ministres d'examiner les propositions tendant à améliorer l'ordre dans

PROGRÈS DE L'IDÉE CONSTITUTIONNELLE 2i

l'État, — un manifeste appelant les autorités et la population à coopérer avec le pouvoir autocratique pour vaincre l'ennemi du dehors, extirper la révolte et combattre les troubles du dedans, et enfin un rescrit adressé au ministre de linlérieur, instituant^ sous sa présidence, un comité « pour étudier les moyens de réaliser une réorganisation » .

Le manifeste invitant le pays à une coopération avec le gouvernement eut pour conséquence qu'une quantité de réunions se tinrent à nouveau, que des associations se créèrent et que des résolutions furent adressées au gouvernement.

Déjà, lors des banquets dont il a été parlé, les ingénieurs avaient formé une association. Sur l'initiative de l'Université de Moscou, une union académique de professeurs et d'étudiants fut fondée. Mais, en mars, avril et mai, les employés, les instituteurs, les médecins, les avocats, les chauds partisans de l'égalité civile des juifs, les pharmaciens, les littérateurs, les champions du féminisme, les professeurs des établissements d'enseignement secondaire, formèrent chacun leur association spéciale. Enfin, fut créée celle des employés de chemins de fer. Cette dernière association devait avoir la plus grande influence sur le cours des événements.

Le programme de toutes les associations énumérées ci-dessus était fondé sur les résolutions du Congrès des zemstvos de novembre 1904. Mais elles allaient plus loin dans leurs revendications. Elles réclamaient la convocation d'une assemblée constituante élue au suffrage universel égal, direct et secret, et il s'y ajoutait une quantité d'autres demandes, inspirées souvent par les professions auxquelles appartenaient les meml>res des diverses associations.

Le radicalisme qui se reflète dans ces revendications

trouve son explication notamment dans ce fait, qu'en Russie, les idées socialistes avaient pris plus d'extension et avaient été accueillies avec plus de sympathie par les classes intellectuelles que dans d'autres pays, pour cette raison peut-être que l'état d'oppression, dans lequel se trouvaient les classes inférieures en Russie, avait d'autant plus aisément attiré l'attention des couches supérieures sur les inégalités sociales, qu'il était moins permis à ces dernières de pénétrer dans le domaine politique.

Mais à cela s'ajoutait que parmi les membres des professions libérales, surtout parmi les ingénieurs, les avocats, les médecins, les pharmaciens et les journalistes, se trouvaient relativement beaucoup de Polonais et de juifs, deux, éléments qui ont constamment fait de l'opposition au gouvernement et qui, maintenant, souhaitaient que la révolution fût aussi radicale que possible. Leur organisation politique développée depuis longtemps leur donnait, à cet effet, une plus grande influence que celle que leur nombre seul aurait pu leur accorder.

Cette portion des classes russes éclairées, qui n'était pas représentée par des délégués aux zemstvos et aux assemblées municipales des villes, trouva dans les associations professionnelles des organes pouvant servir ses aspirations politiques, et, après que quatorze d'entre elles se furent jointes en mai à 1' « Union des Unions », elles exercèrent aussi leur influence sur le résultat final et augmentèrent notablement l'importance de la fraction la plus radicale des constitutionnalistes des zemstvos. Toutefois, les constitutionnels modérés conservèrent la direction jusqu'à nouvel ordre. Plusieurs congrès furent tenus, où la fraction la plus radicale augmentait chaque fois. Au Congrès des zemstvos, tenu à Moscou le 5 mai, 127 constitutionnels

votèrent en faveur du sulïrage universel, et 8 membres, dont Ghipov, volèrent contre. Chipov restait en elTet partisan d'une assemblée simplement consultative, avec maintien de l'autocratie. Plus tard, il convoqua en assemblée spéciale les éléments conservateurs des zemstvos.

La plus grande concorde présida aux débats du Congrès du 6 juin 4905, délibérant sous l'impression des funestes revers de la guerre. A ce congrès furent appelés, et se rendirent, les conservateurs eux-mêmes, tels que les maréchaux de la noblesse et les représentants d'une partie des délégués des villes. On y rédigea une adresse au Tsar, ainsi conçue :

« Par suite des négligences et des abus criminels des conseillers de Votre Majesté, la Russie s'est vue entraîner dans celte malheureuse guerre. Mais plus menaçant encore que le péril extérieur est le péril intérieur. La guerre civile, dirigée contre une ignorante et vicieuse bureaucratie, est à nos portes. Votre Majesté a décidé de convoquer les représentants de la nation afin de réorganiser le pays, mais cette décision n'est pas encore mise à exécution. Le bruit répandu qu'une conférence des délégués de classes remplacera la représentation nationale promise émeut actuellement l'opinion. Nous conjurons Votre Majesté de convoquer avant qu'il ne soit trop tard une représentation nationale élue par le suffrage universel. Que la nation décide de la question de guerre ou de paix, détermine quelles conditions de paix elle est prête à accepter ou à repousser, transformant alors la guerre actuelle en une guerre nationale.

« Majesté, entre vos mains reposent l'honneur et la puissance de la Russie, sa paix intérieure. Ne tardez

pas. Votre responsabilité est grande devant Dieu et devant la Russie. »

Une deputation de 14 personnes, ayant à sa tête le professeur, prince Serge Troubetskoï, fut désignée pour présenter cette adresse au Tsar. Le souverain la reçut le 19 juin. Le discours du prince Troubetskoï parut faire bonne impression, et le Tsar, dans sa réponse, déclara « que sa résolution de convoquer des représentants du peuple était inébranlable et que la deputation pouvait communiquer cette décision à ses commettants ».

Mais, lorsque le discours et la réponse qui y avait été faite furent distribués par centaines d'exemplaires autographiés aux zemstvos et aux autres assemblées, la police les fit confisquer, et les journaux qui les avaient reproduits furent poursuivis.

La concession obtenue de l'Empereur par le prince Troubetskoï ne satisfit cependant pas les éléments radicaux, représentés par « FUnion des Unions » . Ils adressèrent au peuple un appel l'exhortant à en finir une bonne fois, n'importe par quel moyen, avec la « bande de brigands » qui était au pouvoir.

Au Congrès suivant des zemstvos, qui se réunit à Moscou le 19 juillet, un grand pas fut fait en avant.

On avait invité cette fois tous les représentants élus de tous les zemstvos et les délégués des doumas urbaines. Le but de ceux qui avaient pris cette initiative était de répandre l'idée constitutionnelle dans des cercles de plus en plus étendus, au moyen d'une représentation toujours plus nombreuse aux congrès. Seules, les régions privées de l'institution des zemstvos étaient insuffisamment représentées.

Le Congrès se prononça contre un projet de représentation du pays, préparé par le ministre de l'intérieur Boulyguine, lequel n'accordait à l'assemblée que

rnoGiiKs DE i/ii)i;e constitutionnelle 26

voix consultative et restreignait extrêmement le droit (Je suiïrage.

Le Congrès adopta en môme temps un projet de loi constitutionnelle pour la Russie.

Les événements qui s'étaient accomplis sur le théâtre de la guerre n'avaient pas amélioré la situation du gouvernement. L'armée de .Alandchourie dut encore une fois reprendre rolTensive et attaqua les Japonais à Sandépo. Le combat dura du 29 janvier au 2 février et ne procura aux Russes aucun avantage.

A la fin de février^ Kouropatkine avait préparé une nouvelle attaque, mais les Japonais le prévinrent et engagèrent le combat le 1" mars.

L'action se termina par la défaite des Russes, qui abandonnèrent ^loukden du 14 au 13 mars. Lorsque, peu après, la flotte fut aussi anéantie à Tsou-Shima, les 27 et 28 mai, tout espoir d'une heureuse issue de la guerre fut à jamais perdu.

Les troubles continuèrent aussi dans le pays. Le 1" mai. malgré la défense des autorités, une manifestation ouvrière eut lieu à Varsovie; un cortège de 8 000 personnes se déploya par les rues. La police et les troupes s'avancèrent à sa rencontre. La troupe ayant tiré une décharge à balles^ la foule s'enfuit de tous côtés; mais la fusillade ne cessait pas, et les soldats, poursuivant les fuyards, frappaient à coups de crosse et de baïonnette.

La plupart des morts et des blessés tombèrent frappés par derrière. Le nombre des morts fut de 68, celui des blessés de 80, et plusieurs de ceux-ci succombèrent à leurs blessures.

L'exaspération provoqua immédiatement une grève, mais, dès le 6 mai, le parti socialiste adressa aux ouvriers une proclamation, dans laquelle il les engageait à reprendre le travail, le moment de la révolution n'étant pas encore venu.

Cependant, le parti révolutionnaire gagnait de plus en plus de terrain en Pologne; les grèves se succédaient, la plus grande perturbation régnait dans l'industrie, l'assassinat était à l'ordre du jour et, vers l'été, l'anarchie battait son plein.

Une réaction se produisit finalement, parmi la population ouvrière elle-même, contre les actes de violence, et, au commencement de l'automne, le cabne était revenu.

Dès cette époque, quelques fonctionnaires officiels 'ouent un rôle très singulier. Un massacre d'Arméniens avaiteu lieu le 12 mai, dans le district de Nakhitchévane, au Caucase. Fait assez caractéristique, on envoya, pour « apaiser » la révolte, le général musulman Alikhanov-Avarski. 11 descendit chez ses beauxfrères, Djafar-Khan et Rakhim-Khan, dont le premier occupait un poste de confiance dans l'administration locale, et qui, tous deux, passaient pour avoir été les instigateurs du massacre. Pendant les préparatifs, les Arméniens, inquiets, avaient fermé leurs magasins, mais ils les rouvrirent au bout de huit jours, après que les personnages en question leur eurent déclaré qu'il ne serait fait aucun mal aux Arméniens.

Le lendemain, i-2 mai PJOo, tandis que le général traversait la place du Bazar avec le vice-gouverneur Taranovski, tous deux avaient encore engagé les mar-

PHOr.RKS DE I/IDKE CO NSï ITUTION NE LLK 27

chands arméniens à tenir leurs boutiques ouvertes, en leur renouvelant leurs assurances de sécurité.

Mais, à peine les boutiques étaient-elles ouvertes, qu'une fusée, partie d'une mosquée à neuf heures du matin, donna le signal du massacre. Quarante-six Arméniens furent tués à coup de fusil, six arrosés de pétrole et brilles vifs. Une partie de la police était présente.

Le détachement militaire affecté à la protection de la ville n'arriva sur les lieux que quatre heures plus tard et resta inactif. Le vice-gouverneur s'y rendit aussi, mais n'empêcha pas le pillage. Sur 495 boutiques arméniennes, 180 furent détruites et les pertes matérielles se montèrent à 1 285 000 roubles. Tous ces faits sont rapportés dans des recours en cassation adressés au Sénat dirigeant.

Le 25 juin, éclatèrent à Odessa des troubles, qui duraient encore quand le cuirassé Prince-Potemkine jeta l'ancre dans la rade, le 27. L'équipage s'était mutiné à la suite du meurtre d'un soldat, tué d'un coup de feu par l'officier de quart.

L'équipage du Potemkine exigeait du gouverneur qu'on enterrât le soldat assassiné et menaçait de bombarder la ville, au cas où il arriverait quelque chose aux huit soldats de la marine qui iraient assister aux obsèques.

Le préfet de la ville, Neidhart, n'en fit pas moins arrêter les huit soldats après la cérémonie. Le Poleiiiliine ouvrit le feu. Trois maisons avoisinant le palais du gouverneur, général Kaulbars, furent détruites. On délivra alors les prisonniers.

La populace se mit à piller et à brûler les entrepôts, les magasins et les débits d'eau-de-vie du port, qui furent dévastés sur une grande étendue, après que le gouverneur en eût retiré les troupes.

Le lendemain matin, 32000 hommes de troupes avaient été concentrés à Odessa, et trois autres régiments arrivèrent le soir. Le pillage put cependant continuer tranquillement jusqu'à ce moment; mais, le soir, on ouvrit le feu contre le quartier du port, au moyen de fusils et de mitrailleuses, et il continua jusqu'au matin.

Un millier de personnes furent tuées et plus de 3 000 blessées.

Les dégâts matériels furent inouïs. La fermentation continua parmi la population. Le 28, une escadre fut envoyée de Sébastopol pour s'emparer du Potemkine. Mais, en passant en vue de l'escadre, dans la rade d'Odessa, le Potemkine s'éloigna vers la haute mer, suivi du Georges-Pobédonosets (Saint-Georges le V'ictorieux), dont l'équipage s'était également mutiné et avait débarqué ses officiers. L'escadre retourna à Sébastopol et y demeura passive.

Le 3 juillet 1905, le Geonjes-Pobédonoseis capitula. Le Potemkine se rendit à Koustendjé, ville de Roumanie, sur le littoral de la mer Noire.

Des révoltes se produisirent aussi sur d'autres vaisseaux appartenant à la flotte de la mer Noire, mais elles eurent un caractère moins grave.

Une rébellion éclata également à Kronstadt, le 3 juillet; elle fut étouffée dès les premiers jours, au moyen de mitrailleuses.

Mais l'émotion augmenta encore davantage quand des bruits inquiétants arrivèrent de la Volga. Les paysans s'étaient soulevés; ils menaçaient les propriétaires. Les chancelleries de Pétersbourg ne pouvaient de loin se rendre compte de l'origine du mouvement; mais toute la classe dirigeante eut le pressentiment d'un danger prochain, menaçant de prendre de plus grandes proportions.

Depuis plusieurs années déjà, le parti socialiste-révolutionnaire avait cherché à gagner du terrain parmi les paysans, et particulièrement dans la Russie méridionale; cette agitation n'était pas restée sans effets.

Dans d'autres régions, comme les Provinces Baltiques et le gouvernement de Saratov, où la population rurale primitive est d'une autre race que les propriétaires et a pu avoir une situation parfois assez dure, il existait depuis longtemps déjà un plus grand antagonisme entre les propriétaires et les travailleurs de la terre. Mais, indépendamment de cela, un nouveau mouvement s'était dessiné parmi les paysans dans le cours de l'été de 4905.

Les récoltes ayant manqué cette année-là dans cinq des gouvernements les plus peuplés du « Tchernoziom » (la Terre noire) et dans trois autres, la famine survint, et l'insuffisance des mesures prises par le pouvoir pour les secourir amena les paysans affamés à tenter de se procurer par la force ce qui leur manquait. Ce mouvement agraire apparut sous deux formes différentes.

Pour satisfaire aux besoins du moment, les paysans s'attaquèrent au bien d'autrui; et, pour améliorer leurs conditions d'existence en général, ils essayèrent, au moyen de grèves, d'augmenter leurs salaires et de faire baisser le prix des fermages.

Ce fut la première forme qui aboutit le plus souvent au pillage et à l'incendie.

Le mouvement de l'automne 4905 se traduisit tout d'abord ainsi : des masses de paysans, à la suite de résolutions votées de façon légale dans leurs assemblées, se mettaient à abattre les bois des propriétaires.

Ceci se passa partout dans l'Empire, mais sur une plus grande échelle dans les gouvernements du centre.

Puis ce fut l'enlèvement des récoltes coupées dans les champs et les prairies, le pillage du blé et du foin renfermés dans les magasins, surtout dans les parties les plus peuplées de la région du « Tchernoziom ».

C'est dans ces districts que se produisirent la plupart des pillages d'habitations et de bâtiments d'exploitation agricole.

Les pertes qui en résultèrent en 1905, dans les dixneuf gouvernements où le mouvement agraire avait pris le plus d'extension, ont été évaluées par le ministère de l'intérieur à 28 878 755 roubles, dont 21 670148 roubles pour les douze gouvernements les plus peuplés du « Tchernoziom » ; 6 473 457 roubles pour les quatre gouvernements les moins peuplés, et 726150 roubles seulement pour les gouvernements de Mohilev, Vitebsk et Smolensk, situés en dehors de ces régions.

L'année suivante, les pillages diminuèrent sensiblement et n'apparurent plus que de manière sporadique, sauf dans le gouvernement de Voronèje. La destruction des bâtiments était généralement accompagnée de la prise de possession de la terre par les paysans, qui se la partageaient entre eux, surtout dans les gouvernements de Saratov, Tambov, Koursk et Tchernigov.

Des grèves agricoles se produisirent dans les gouvernements du sud-est, où l'agriculture est pratiquée par les propriétaires d'une manière plus rationnelle que dans la région du i Tchernoziom « . L'initiative des grèves et leur direction furent prises en général par les paysans et non par les ouvriers à la journée.

Les paysans fixèrent le taux minimum du salaire journalier et se rendirent ensuite en grand nombre

sur les domaines des propriétaires, où ils engagèrent les ouvriers à appuyer leurs revendications.

Suivant le compte rendu de Falbork à la Société Économique libre de Saint-Pétersbourg, le gouvernement avait évidemment voulu venir en aide aux populations atteintes par la famine, mais les vices du système bureaucratique apparurent de manière particulièrement frappante dans cette circonstance.

Les gouverneurs des provinces où se produisaient en même temps des troubles agraires (Tambov, Riazan, Orel, par exemple), fournirent en général des données exactes sur la situation et conseillèrent. « vu la disposition inquiétante des esprits », d'envoyer en toute hâte des secours.

Par contre, le gouverneur de la province de Samara, dont la population demeura relativement calme, essaya de nier Texistence de la famine sur son territoire.

Le gouvernement alloua -40 à 50 millions de roubles, tandis que. suivant un calcul, il aurait fallu 90 millions.

Mais, dans ce mouvement agraire, les paysans ne se bornèrent pas. comme je l'ai dit, à s'emparer du blé et des fourrages. Bientôt ils mirent le feu aux demeures des propriétaires et aux bâtiments agricoles, et les flammes qui s'élevaient des habitations en feu servaient de signal aux habitants du village voisin.

Attisée par la haine contre la classe dirigeante, la rage de destruction des paysans opprimés se transforma en une vague puissante, qui, déferlant sur la terre russe, menaçait de tout balayer sur son passage.

A lexemple des nombreuses associations qui s'étaient créées dans les différents métiers, il se fonda une association de paysans, dont les sections locales se réunirent dans des congrès.

Le partage des biens des propriétaires était le prin-

cipal sujet des discussions. Mais on critiquait aussi sévèrement le gouvernement existant, les fonctionnaires et les prêtres. Dans un Congrès tenu à Moscou en août 4905, la majorité se montra favorable à l'opinion émise, qu'il n'était point besoin d'acheter la terre des propriétaires, qu'il fallait tout simplement la prendre. Une pension serait faite cependant aux propriétaires, à l'exception toutefois des plus grands propriétaires, que l'on considérait comme a3'ant eu le temps de s'enrichir sur leurs domaines.

Par contre, les paysans se déclarèrent opposés aux pillages de propriétés. Il va de soi que les membres présents ne représentaient qu'une bien faible partie de la population rurale de la Russie.

On calcula toutefois que deux cent mille paysans s'étaient affiliés à l'association, et on peut se faire une idée de son extension par ce lait que, lors des poursuites dirigées contre les paysans en novembre, douze mille d'entre eux auraient été arrêtés.

Il se produisit aussi des attentats contre les fonctionnaires qui déplaisaient, ou qui occupaient des fonctions peu sympathiques. C'est ainsi que le comte Chouvalov, préfet de Moscou, fut assassiné, le 42 juillet 4905. Mais les « Bandes Noires » se donnèrent également carrière et une partie du clergé ne demeura pas étrangère à leur action. L'archevêque de Saratov, Hermogène, avait, par des écrits, encouragé les troubles. L'évêque de Moscou, Nikon, avait pris la direction du mouvement, et le métropolite Vladimir avait fait, en octobre, un sermon dans lequel il engageait la population à combattre par la violence le mouvement libéral. Pendant une échauffourée organisée à Saratov par les mêmes « Bandes Noires, » N. Lvov et d'autres membres du zemstvo furent assaillis par les Cosaques, malgré la présence du gouverneur Stoly-

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pine, qui devint depuis président du Conseil des ministres.

Pendant ce temps, on avait travaillé sans relâche dans les chancelleries gouvernementales. Deux comités avaient été institués pour étudier la question agraire, et, le 28 avril, parut un oukaze jetant les bases de la liberté de conscience. Le 8 juillet, fut publié un autre oukaze portant un adoucissement de peines en faveur des personnes condamnées pour des questions de religion.

Le 1" août 4905, une conférence se réunit à Péterhof pour examiner le projet de représentation nationale de Boulyguine. Quarante-quatre personnes prirent part à cette conférence, entre autres les membres du Comité des ministres, une partie des membres du Conseil de l'Empire et du Sénat, ainsi que diverses personnes spécialement appelées, notamment deux professeurs réactionnaires de Moscou, l'un, Klioutchevski, professeur d'histoire russe, l'autre, Pavlov, professeur de droit canonique.

Le président du Conseil de l'Empire, le comte Solski, démontra la nécessité de promptes et vastes réformes, el plus particulièrement de réformes garantissant l'inviolabilité de la personne et accordant le droit de réunion et la liberté de la presse.

11 fut énergiquement soutenu par le comte A. P. Ignatiev, qui était d'avis que, si la loi Boulyguine était promulguée dans sa forme actuelle, une révolution éclaterait, qui dépasserait tout ce que le monde avait vu jusqu'alors.

Il fit ressortir, notamment, que le maintien de la

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dynastie des lioinanov ne serait vraiment assure', que si les réformes qu'il était nécessaire d'introduire au plus vite étaient suffisamment étendues.

Les orateurs qui parlèrent encore en faveur d'une institution représentative libérale furent : Boulyguine, Trépov, le ministre des voies de communication Khilkov, Frisch, Tagantsev, Narychkine, Golénistchev-Koutouzov, les barons YxkuU von Gyldcnband, Budberg, et Nolde, ainsi que Tanaev.

Les partisans des réformes liliérales étaient principalement les grands-ducs Vladimir, Alexis, Alexandre Mikhaïlovitch et Nicolas Nikolaévitch.

Le ministre de la guerre, llœdiger, le ministre de l'instruction publique, Glazov, le ministre des finances, Kokovtsov, et le secrétaire d'État, Polovtsov, n'avaient pas pris position dans la question.

Sept membres étaient, en principe, opposés à une repiésentation du pays; c'étaient le ministre de la cour, baron Frédériks, le ministre des affaires étrangères, comte Lamsdorf, le ministre de la justice, Manoukhine, le contrôleur de l'Empire, Lobko, le ministre de l'agriculture, Schv^^anebach, ainsi que Pobédonostsev et son adjoint le prince Chirinski- Chikhmatov.

Ainsi, parmi les ministres, il n'y en avait que deux qui fussent favorables à une représentation nationale; trois ne voulaient pas se prononcer, et six étaient adversaires déclarés de toute concession, sous le rapport de la participation du pays à la confection des lois.

Pobédonostsev, Boulyguine, Trépov, Ignatiev, Solski, Frisch, et Budberg. indépendamment de la question de représentation nationale, réclamaient des mesures rigoureuses contre les révolutionnaires.

La séance fut levée brusquement à sept heures, et

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Budberg et Nolde furent chargés de rédiger un résumé des débats pour le jour suivant. Les journaux officiels du lendemain devaient réserver un espace libre pour y insérer une communication. Celle-ci disait que le projet Boulyguine devait (ître soumis à un examen rigoureux.

Le résultat final de la suite des délibérations fut la publication du manifeste du 6/19 août, portant création d'une Douma d'Empire et édictant en môme temps les règlements qui s'y rattachaient, ainsi que la loi électorale.

Cette Douma devait être purement consultative, et sa compétence se bornait principalement à un travail de préparation et d'examen des projets de lois, qui devaient ensuite, comme par le passé, être discutés au Conseil de l'Empire; puis à l'examen du budget et enfin au droit de faire connaître aux ministres les infractions à la loi qui pourraient être commises par leurs subordonnés.

La loi électorale portait que Fancienne répartition des classes en noblesse, bourgeoisie et paysans serait maintenue. Le suffrage était indirect. L'élection pour les paysans était à trois degrés, c'est-à-dire que les chefs de famille d'une commune nommaient des délégués, ces délégués de toutes les communes d'un district nommaient des représentants qui, avec les électeurs des villes et des grands propriétaires, élisaient finalement les députés dans les assemblées de gouvernement.

Four les grands propriétaires fonciers et les habitants des villes, l'élection était à deux degrés. Le cens électoral dans les villes était très élevé. La curie électorale des gros propriétaires se composait de propriétaires, gérants ou fermiers de biens ruraux d"une

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superficie d'au moins 100 à 500 déciatines il) suivant les régions.

Cette Douma, appelée « Douma Boulyguine », ne répondait pas à ce qu'on attendait. Le mécontentement se fit jour partout, et la situation intérieure était devenue si tendue, qu'on ne suivait qu'avec peu d'intérêt les négociations de paix qui avaient lieu à Portsmouth.

La signature de la paix, le 5 septembre 1905, fut accueillie froidement, et quand Witte revint enfin à Pétersbourg, c'est à peine si l'on fit attention à lui.

Du 25 au 28 septembre, un congrès des zemstvos se réunit de nouveau à Moscou. Pour la première fois, des représentants des populations non russes de TEmpire, c'est-à-dire de Pologne, du Caucase, de Sibérie, etc., y assistèrent.

On discuta tout d'abord la question de la participation aux prochaines élections à la Douma et il fut décidé de ne pas boycotter les élections, mais de réclamer plus tard à la Douma des prérogatives plus étendues.

Les vœux habituels, concernant les droits civils et politiques, furent de nouveau mis en discussion et votés à l'unanimité, mais, durant les derniers jours, le bureau du congrès présenta également quelques résolutions touchant le domaine économique, comme par exemple l'extension du droit de jouissance et de propriété des terres, fondé sur le travail individuel de l'occupant; et, plus particulièrement, l'extension du droit des paysans, dont les lots seraient augmentés au moyen de prélèvements sur les terres de la Cou-

(1) La « déciatine » est un peu plus grande qu'un hectare; elle représente exactement 1 Ha, 0925.

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ronne, sur celles faisant partie des Domaines de l'État, et même, si besoin était, sur celles des particuliers, au moyen d'une expropriation aux frais de l'État.

Mais le thème principal e'tait toujours la question des nationalités. Les Polonais soulevèrent la question un jour plus tôt que le bureau de l'assemblée ne l'eut désiré. Ils estimaient qu'il n'y avait nul espoir pour la Pologne de pouvoir coopérer avec les constitutionnalistes russes au travail parlementaire, si les députés polonais n'obtenaient la promesse formelle que les plus graves injustices commises à leur égard seraient réparées.

Par exemple, il existait encore en Pologne des règlements tels que l'ordonnance de 1869 interdisant l'emploi de la langue polonaise,, aussi bien dans les universités que dans les écoles primaires et secondaires. Il n'était fait exception que pour l'enseignement religieux.

Les mêmes règlements s'appliquaient aux clubs, associations, réunions, théâtres, annonces commercialeSj etc. ; des défenses du même genre étaient encore édictées en 1893.

Les résolutions prises par ce Congrès des zemstvos accordaient aussi aux nationalités étrangères une grande liberté en ce qui concernait leur langue. La langue russe était obligatoire pour « les institutions centrales de l'État, larmée et la flotte ». L'autonomie locale devait s'étendre à toute l'administration, sans en excepter la police.

Dès qu'une représentation nationale, dotée de droits constitutionnels, serait instituée dans tout l'Empire, on tâcherait de trouver « un moyen légal d'établir l'autonomie locale dans la mesure où le réclameraient les besoins de la population, et l'on pourrait fixer les limites naturelles des territoires autonomes » .

On fit l'addition suivante au texte des résolutions :

« Maijî, étant donné que le Royaume de Pologne, dans sa plus grande partie, présente une unité complète, sous le rapport Je la nationalité, de la civilisation et des mœurs, et se distingue nettement des autres parties de l'Empire, le Congrès juge nécessaire, dès qu'on aura institué une représentation nationale démocratique commune à tout l'Empire et dotée de prérogatives constitutionnelles, de faire du Royaume de Pologne un tout séparé autonome, avec une Diète élue au suffrage universel, direct, égal et secret, tout en conservant néanmoins l'unité politique de l'Empire et en fixant autant que possible les frontières entre le Royaume de Pologne et les gouvernements voisins, de façon, en donnant satisfaction aux vœux des populations, à rapprocher les groupes présentant une unité ethnique. »

Les Polonais avaient ainsi consenti à ne pas soulever la question de l'indépendance de la Pologne, et à patienter jusqu'au moment où ils recevraient leur autonomie des mains de la Douma russe.

Les Russes, de leur côté, avaient par là même obtenu la possibilité de marcher la main dans la main avec les Polonais dans la lutte qu'ils allaient soutenir pour la conquête de leurs droits politiques.

Dans leur proposition de solution de la question agraire, les membres du parti constitutionnel avaient employé une expression qui, plus tard, soit par raison d'ignorance, soit par suite d'un malentendu, amena un grand trouble dans les esprits, et servit d'arme contre les constitutionnalistes des zemstvos : c'était l'expression « expropriation » des propriétés privées en cas de I)esoin. On se figura dans maints endroits, même là

où l'on aurait dû être mieux informe', qu'il se cachait là-dessous une sorte de confiscation et que le propriétaire ne recevrait pas de compensation pour la propriété dont il serait dépossédé, ou ne recevrait en échange que des effets publics de l'Etat russe, dont la valeur était considérée comme problématique.

Mais le Congrès avait commis une imprudence plus grande encore. Il avait, dans ses résolutions, employé le mot « autonomie », qui, pour la plupart des profanes, comportait un plus grand degré d'indépendance que ne l'entendait le rédacteur des résolutions, mieux au courant de la valeur des termes.

Les membres du parti constitutionnel furent accusés plus tard d'avoir voulu le démembrement de l'Empire et, par suite de ce malentendu, ils perdirent un grand nombre de partisans.

Le seul qui, au Congrès, se fût élevé contre l'autonomie locale, était Alexandre Goutchkov; on lui en fit dans la suite un grand mérite, et il devint le centre de l'opposition contre Taile radicale et enfin, à la troisième Douma, le chef reconnu du parti modéré, désigné sous le nom de <i parti du 17 octobre », ou parti des « octobristes ».

Le président de la première séance du Congrès était le vieux comte Pierre Heyden. Il avait pris une part active au travail de rénovation, notamment en qualité de président de la « Société Économique libre », — laquelle avait joué antérieurement un rôle dans le mouvement libéral.

Le comte Heyden était connu pour ses opinions libérales et son humanité, mais, comme beaucoup d'autres membres du Congrès, il ne sympathisait pas avec les Polonais, ni avec leurs prétentions. Aussi se sépara-t-il plus tard ouvertement de la majorité des constitutionnels du zemstvo, et forma le parti de la

« rénovation pacifique », auquel se joignit Nicolas Lvov, homme d'une grande droiture et l'un des meilleurs orateurs de la Russie.

Parmi les membres eminents du Congrès, outre les deux personnalités qui viennent d'être citées, on comptait : les princes Pierre et Paul Dolgoroukov, Serge Troubetskoï, Chakhovskoï. Kokochkine, professeur adjoint de droit constitutionnel à l'Université de Moscou, qui déploya une activité inouïe dans la rédaction des actes des congrès ultérieurs, le professeur Loutchitski, de Kiev, MM. Roditchev, Milioukov, Nabokov, Kouzmine-Karavaev, Arséniev, de Pétersbourg, et Richter, Chtchépkine^ de Moscou. Toutes ces personnalités ont pris une part active aux événements qui suivirent.

Tant que la répression brutale du gouvernement mit des obstacles presque insurmontables au travail des constitutionnels des zemstvos, ceux-ci tâchèrent d'oublier leurs divergences secondaires pour faire prévaloir la question principale : la constitution. Pendant cette période, seul^ Chipov se retira avec quelques-uns de ses partisans qui désiraient conserver l'autocratie.

Mais, quand la promesse de la convocation d'une représentation nationale fut enfin donnée, et lorsqu'il fut possible de passer à l'examen des questions de détail, la cohésion commença à se relâcher.

L'approche des élections fut cause aussi qu'il fallut tenir compte des idées qui se faisaient jour dans d'autres groupes, en particulier dans « l'Union des Unions » ; leur radicalisme ne fut sûrement pas sans influence sur les opinions des constitutionnels des zemstvos. Et, après le Congrès de septembre, ceux-ci se fractionnèrent en plusieurs partis.

La majorité, avec la plupart de ses anciens membres, forma un nouveau parti, qui, après quelques hésita-

îM{or;i{i<:s de l'idke constitutionnelle 41

tions, prit enfin le nom de démocrates « constitutionnalistes » (en russe, Konstitoutsionno-démokratitcheskaïa partiia, d'où, par abréviation, K. D., Cadets).

Le professeur Milioukov, revenu au printemps de 1905 seulement d'une tournée de conférences dans les universités d'Amérique^, prit dans la direction de ce parti une influence de plus en plus grande.

CHAPITHE II

Rétablissement de l'autonomie des universités. — Meetings populaires. — Grève des cliemins de fer. — Manifeste d'octobre. — Pogroms de 1' « Union du peuple russe » — Mutineries dans l'armée. — Ordonnances agraires. — L'émeute de Moscou. — Soulèvement au Caucase. — Guerre civile dans les Provinces Baltiques. — Grève de la voie ferrée de Sibérie. — Expéditions de répression.

La situation dans les universités était devenue peu à peu intolérable. Les universités étaient fermées d'autant plus souvent qu'elles avaient été dépouillées de leur autonomie par une ordonnance de 1884. Recteurs et professeurs n'étaient plus élus par les collèges de professeurs,, mais nommés par le gouvernement.

La surveillance des étudiants avait été confiée à la police, ce qui enlevait aux professeurs toute influence morale sur leurs élèves, dont le sort reposait entre les mains d'agents de la police, appelés inspecteurs.

Le ministre de l'instruction publique, Bogolépov, qui fut assassiné depuis, augmenta encore le pouvoir des inspecteurs de police et édicta les prescriptions connues sous le nom de « mesures provisoires », en vertu desquelles les étudiants pouvaient être incorporés de force dans l'armée.

Par suite de la brutalité inouïe dont fit preuve la police de Pétersbourg, brutalité qui causa une pénible

RÉVOLUTION ET COiNTUE-KÉ VOLUTION 43

sensation dans toute l'Europe, une grève générale avait éclaté en 1899 dans les universités russes : sans le moindre motif plausible, la police avait assailli les étudiants à coup de fouet, au moment où ils quittaient les amphithéâtres après la fête anniversaire de la fondation de l'Université, le 8 février.

En 1901, plusieurs universités furent le théâtre dune nouvelle grève, à la suite de laquelle cent cinquante étudiants de l'Université de Kiev furent enrôlés de force dans Tarmée, pour avoir pris part à des réunions non autorisées.

L'année suivante, le ministre de l'instruction publique, Vanovski, apporta bien quelques adoucissements, mais les choses n'en furent guère améliorées. En 1903, le ministre de l'instruction publique, Senger, rétablit pour les étudiants les tribunaux de professeurs, élus suivant le règlement de 1863.

Si importante que fût en principe cette mesure^ elle ne pouvait suffire à elle seule à rétablir l'état de choses primitif, ébranlé jusque dans ses fondements.

Le gouvernement regardait avec défiance les actes de ces tribunaux et leur retira le droit de juger en matière pohtique, et, dès 1904, le ministre d'alors, Glasov, les dépouilla de tout droiteffectif de juridiction.

Pendant le massacre de Pétersbourg, le 9/22 janvier 1905, un étudiant de l'Institut polytechnique avait été tué d'un coup de feu. Professeurs et étudiants se réunirent pour l'accompagner à sa dernière demeure.

L'ellervescence était si grande à l'Université que le collège des professeurs, son directeur, le prince Gagarine, en tête, décida d'interrompre les cours.

Un peu plus tard, les étudiants de l'Université de Pétersbourg tinrent une réunion autorisée par le général Trépov. Ils commencèrent par déchirer le portrait

du Tsar. Là-dessus éclata une grève qui, deu universités, s'étendit aux lycées, aux conservatoires et aux séminaires ecclésiastiques. Des conflits avec les Bandes Noires se produisirent de toutes parts, et plus d'un élève des écoles y fut grièvement blessé.

Le corps des professeurs universitaires s'efforçait de trouver un remède à cette anarchie. Le professeur Serge Troubetskoï fut de ceux qui travaillèrent avec le plus d'énergie dans ce sens. Il tenta dobtenir une audience du Tsar pour lui exposer les désirs des autorités universitaires, et il y réussit; mais, d'après ce qu'il a rapporté lui-même, il n'atteignit pas son but.

Cependant, sur l'initiative du préfet, général Trépov, on publia tout à coup, le 8 septembre, une » ordonnance temporaire » qui devait rendre à l'Université son autonomie. Le général Trépov réussit ainsi là où le prince Troubetskoï avait échoué.

Son intérêt pour la question provenait sûrement moins du souci des libertés académiques que du désir de délivrer la police de la tâche de surveiller l'Université. La première conséquence de la nouvelle « autonomie » fut, en attendant, que l'Université de Moscou élut pour recteur le prince Troubetskoï.

La liberté de réunion, que la jeunesse universitaire avait ainsi obtenue, fut cause que d'autres réclamèrent les mêmes prérogatives et demandèrent que le gouvernement mit des locaux à leur disposition pour se réunir : la police indiqua en elïet quelques édifices publics situés dans les faubourgs écartés de Pétersbourg. Mais on les trouva incommodes, et ouvriers et lettrés prirent sans plus de façons possession des amphithéâtres de l'Université, en disant que les cours pourraient avoir lieu aux heures où il n'y aurait pas de réunions.

Tout enseignement cessa dès le commencement d'octobre. Devant la menace de la police de pénétrer dans l'Université de Moscou, le nouveau recteur ferma l'Université et se rendit à Pétersbourg pour obtenir qu'on remédiât à cet état de choses; mais, pendant une conférence qu'il eut avec le ministre de l'instruction publique, il fut frappé d'une attaque d'apoplexie et mourut le 42 octobre. Ses ol)sèques, aussi bien à Pétersbourg qu'à Moscou, où il fut inhumé, prirent le caractère dune imposante manifestation. A Pétersbourg, des milliers de personnes accompagnèrent le corps jusqu'à la gare Nicolas. Il se produisit des collisions avec la police, à Saint-Pétersbourg comme à Moscou, et il y eut des blessés des deux côtés.

Le 14 octobre, dans une assemblée de 1' « Union académique » tenue à Saint-Pétersbourg et à laquelle prirent part trois cents professeurs^ on décida de ne pas s'opposer à ce que des meetings populaires fussent tenus dans l'Université, à condition qu'il n'y eût aucun danger pour la vie de ceux qui y assisteraient, ni pour les locaux de l'Université.

Mais, dès le 6 octobre 1905, les choses en étaient arrivées à ce point à Moscou qu'une grève générale des typographes avait éclaté, grève qui s'était étendue rapidement à une foule d'autres corps de métiers. Des troubles graves, des conflits avec la troupe se produisaient journellement, causant d'importants dégâts matériels.

Les typographes reprirent cependant le travail le 16 octobre^ après avoir vu toutes leurs revendications économiques satisfaites. Mais le mouvement de grève s'étendit à tout l'Empire et à toutes les professions.

L'association des employés du chemin de fer de Moscou à Voronèje se réunit à cette époque à Moscou. La

police intervint et interdit la réunion. Il en résulta que la grève éclata le 19 octobre, sur la liiine de Moscou à Kazan. Le lendemain, le personnel des chemins de fer de laroslavl, de Koursk et deNijni-Novgorod se joignit aux grévistes.

Le 21. tout trafic cessait sur toutes les lignes qui conduisaient à Moscou, à l'exception de celle de Pétersbourg, et. le 25, le mouvement s'arrêtait finalement sur cette dernière ligne, ainsi que sur la ligne de Varsovie à Pétersbourg. L'exemple fut suivi quelques jours plus tard par les autres chemins de fer.

A Pétersbourg^ les ouvriers des fabriques abandonnèrent le travail le 27. Le 28, la plupart des usines d'électricité cessèrent de fonctionner, ainsi que le poste central des téléphones.

Les banques, les bureaux des compagnies d'assurances, les pharmacies et un grand nombre de boutiques se fermèrent. Par contre, les distributions d'eau et les usines à gaz ne cessèrent pas de fonctionner.

La grève des employés des télégraphes éclata le 30 et les effets s'en firent bientôt sentir. La presse avait en général sympathisé avec les grévistes tant que les journaux pouvaient encore paraître. Le Novoé Vrémia, conservateur, écrivait lui-même : « Toutes les mesures préventives se sont montrées inefficaces. Les représailles seules sont impuissantes. Il faut de nouvelles mesures et de nouveaux principes. » Le gouvernement tenta encore d'étouffer le mouvement.

Le 27 octobre, Trépov afficha sur les murs de Pétersbourg sa fameuse proclamation, où il était dit qu'en cas d'attroupements « on n'épargnerait pas les cartouches ». L'armée occupa tous les points les plus importants de la ville, tels que les ponts et les gares de chemin de fer, et de fortes patrouilles de cavalerie parcouraient les rues au grand galop.

RÉVOLUTION ET CO NT l{ R-HK VO I. UTIO N 47

Mais les événements suivirent leur cours. Le pouvoir avait momentanément glissé des mains du gouvernement. 11 appartenait maintenant au « Conseil des délégués ouvriers s, composé de 300 délégués-électeurs des fabriques de Saint-Pétersbourg, renforcés de membres consultatifs des comités socialistes-révolutionnaires et des social-démocrates, et aussi des membres de r ' Union des Unions ».

Ce Conseil tenait ses réunions à l'Institut technologique, où son comité exécutif siégeait en permanence, sous la direction de Khroustalov-Nossar.

La police se voyait impuissante en face des ouvriers. En même temps, et sans que le gouvernement tentât d'y mettre le moindre obstacle, des meetings monstres se tenaient chaque soir dans les différents locaux de l'Université.

On y discutait ouvertement la nécessité d'un soulèvement armé; il fallait, disait-on, empêcher coûte que coûte la réunion de la Douma d'Empire. Le prolétariat exigeait une assemblée constituante, l'institution d'une république démocratique et un gouvernement révolutionnaire provisoire.

Depuis son retour de Portsmouth, Witte avait été reçu une fois par le Tsar, pemlant le séjour de ce dernier à Björkö.

Le 21 octobre 1905, il fut appelé à Péterhof, après avoir indiqué, dans une conférence tenue sous la présidence du comte Solski, les mesures que la situation réclamait suivant lui.

Il exposa au souverain un programme de réformes. Une antre proposition aurait été, dit-on, préparée par

48 LKVOLUTION DE LA KUSSIR

(Torëmykiiif et Ignatiev. Ce ne fut cependant pas avant le 27 que Witte eut encore roccasion d'expliquer plus en de'tail son programme au Tsar et de présenter un projet de manifeste.

D'après diverses affirmations, il aurait ajouté qu'au cas où l'on apporterait des changements à son projet, il ne pourrait se charger d'appliquer les réformes projetées. Un compromis serait finalement intervenu.

Dans la nuit du 30 au 31 octobre, fut enfin publié le manifeste du Tsar (manifeste du 17/30 octobre), qu'on a appelé la « Magna Charta » de la Russie et qui renfermait des promesses, dont la plupart restent encore à réaliser. Le public peu nombreux qui fréquente les rues à cette heure tardive, salua de hourras enthousiastes les feuilles que l'on distribuait. Le lendemain, Pétersbourg était bouleversé. De grandes masses de peuple circulaient dans les voies principales, des discours étaient prononcés sur les marches des édifices, devant de petits groupes, les drapeaux rouges flottaient, et la police ne parut pas.

Sur la perspective Nevski, Taffluence était si grande que par moments on ne pouvait avancer, mais il ne se produisit pas de véritables désordres.

Presque tout le monde semblait content; seuls les étudiants protestaient contre le manifeste, regrettant qu'il ne promît pas davantage. Le Conseil des délégués ouvriers réclamait de plus l'amnistie pour les condamnés politiques, la suppression de l'état de siège, la journée de huit heures, l'armement des ouvriers. Mais, en tout cas, on proclamait la cessation de la grève.

Il était dit dans le manifeste d'octobre que la volonté irrévocable du Tsar était :

l'.KVOMITlON ET CO M HE-H K V OLUTI ON 49

« I" D'accorder à la population les bases immuables de la liberté civile, en s'inspirant du principe de Tinviolabilite' re'elle de la personne, de la liberté de conscience, d'opinion, de réunion et d'association;

« 2" D'appeler immédiatement à prendre part aux élections à la Douma toutes les classes de la population actuellement privées du droit de vote, le développement ultérieur du principe du suffrage universel devant avoir lieu suivant l'ordre législatif nouvellement établi;

« S" De poser comme règle inébranlable qu'aucune loi ne pût entrer en vigueur sans l'approbation de la Douma d'Empire, et que les élus du peuple fussent en mesure de prendre part effectivement au contrôle de la légalité des actes des autorités instituées par le souverain. »

En même temps que le manifeste, on publia une sorte de mémoire approuvé par le Tsar, où l'on faisait ressortir notamment que la première tâche du gouvernement serait de i réaliser lélément fondamental de l'ordre légal », c'est-à-dire : la liberté de la presse, la liberté de conscience, de réunion et d'association, ainsi que l'inviolabilité des personnes, en attendant que les principes fussent adoptés dans l'ordre législatif par la Douma d'Empire. On promettait, de plus, l'égalité de tous devant la loi, sans acception de religion ni de nationalité.

Quelques jours plus tard, le 3 novembre 1905, on publia un décret d'amnistie exemptant de pom'suites tous ceux qui, avant le 30 octobre, s'étaient rendus coupables de crimes politiques non accompagnés de violences, ou qui avaient pris part à des grèves; des adoucissements de peine étaient prévus pour une partie des personnes frappées de condamnations anciennes, mais cette amnistie ne s'étendait pas aux

50 l/KVOLUTION DE I.A Ul'SSIK

actes politiques ayant pour but rabolition de l'ancien régime.

C'est en vertu de ce décret d'amnistie que revinrent à Pétersbourg les écrivains connus (îorki et Struve, dont le second, pendant les dernières années, avait rédigé à l'étranger le journal d'opposition Osvohoj dénié, dont il a déjà été parlé.

Dès le lendemain de la publication du manifeste, rétersbourg avait repris son aspect accoutumé. Trépov avait, en elïet, rendu le 1" novembre une ordonnance enjoignant aux troupes de ne pas tolérer les attroupements, le déploiement de drapeaux rouges, ni les insultes à l'armée.

S'il n'était pas obtempéré aux trois sommations habituelles, les troupes avaient ordre de faire feu à balles. Il fut prescrit aux officiers de porter sur eux un revolver.

A la suite de cette ordonnance, on vit dans les rues centrales des patrouilles de cavalerie poursuivant à coups de fouet les promeneurs paisibles. Aux abords de l'Université, fermée la nuit comme les autres écoles supérieures, plusieurs étudiants furent blessés.

Sur la perspective Zagorodny, une personne avait été tuée d'un coup de feu et cinq blessées, parmi lesquelles se trouvait le professeur Tarlé. De toutes les parties de la Russie arrivaient des nouvelles d'agressions brutales de la part de la populace contre les intellectuels et contre les juifs, sans que la police, ordinairement présente, ou la troupe intervinssent pour les empêcher.

Pendant les quatre ou cinq mois qui suivirent la publication du manifeste d'octobre, les pogroms (1) succédèrent aux pogroms dans toute la Russie. On a

(1) Pogroms, massacres organisés au vu et au su de la police.

RÉVOLUTION ET CONTHR-HÉVOLUTION 54

évalué à 10000 le nombre des personnes qui ont été tuées ou blessées grièvement à cette époque.

Et la population était intimement convaincue que toute cette campagne était menée par un seul homme, un représentant de l'autorité. La presse montra que les autorités provoquaient ces troubles pour avoir un prétexte de ne pas remplir les promesses faites par le manifeste d'octobre.

Les « Bandes Noires ». ou, comme elles s'appelèrent désormais, 1' » Union du peuple russe », déployèrent une activité vraiment inlassable. Leur infatigable instructeur, le général Bogdanovitch, obtint sur les fonds gouvernementaux une subvention de 20 000 roubles (53 000 francs) pour répandre des publications dirigées contre la nouvelle constitution promise au pays.

Les faits suivants méritent d'être cités pour jeter encore plus de lumière sur cet incroyable état de choses. Le général Bœckmann, nommé provisoirement gouverneur général de Courlande (depuis gouverneur général de Finlande), télégraphia le 2 décembre 1905 au ministre de lintérieur : « Le commandant de la forteresse de Liban me télégraphie « qu'une réunion « de 20 000 personnes lui a envoyé hier cinq délégués « (jui,s'appuyant sur le manifeste du 30 octobre, récla- « niaient : 1" la suspension de l'état de siège; 2" l'éloi- « gnement des Cosaques et des dragons; 3" la mise en » liberté des personnes arrêtées par mesure administra- « tive pour délits politiques. Dans le cas où on ferait « droit à leurs réclamations, le calme deviendrait com- 0 plet et le travail serait repris; dans le cas contraire, «. la grève continuerait. » Le commandant demande des instructions et appuie la demande de suppression de l'état de siège. Je crois, pour ma part, que l'état de siège ne répond pas à la nouvelle situation. » Plus loin, il ajoutait : « J'e>saie en même temps de grou-

per les éléments modérés de la société pour organiser la résistance contre l'agitation des éléments extrêmes. »

Voici la réponse qui fut faite au télégramme du générnl Cœckmann : « Je ne partage pas votre manière de voir au sujet de l'incompatibilité de l'état de siège avec la nouvelle situation. Instructions suivent sous peu. L'adjoint du ministre de l'intérieur, ïrépov. 3 novembre. »

Le préfet de Sébastopol, l'amiral Spitski, reçut, le 17/30 octobre, un télégramme de Trépov l'engageant à ne pas publier le manifeste avant d'avoir reçu de l'argent destiné à l'organisation d'une « manifestation patriotique » .

Soixante mille roubles arrivèrent en même temps que le texte du manifeste, accompagnés d'une lettre recommandant de retirer la police de partout. Le préfet de la ville délibéra avec le maire^ qui conseilla l'organisation d'une milice civile pour maintenir l'ordre.

On publia le manifeste, qui fut accueilli avec des transports de joie, et de grandes masses de peuple se rassemblèrent dans les principales artères de la ville, lorsque, tout à coup, le lieutenant de police arriva à bride abattue avec un détachement de Cosaques. Une collision sanglante ne fut évitée que grâce à l'ordre, donné aux Cosaques par le commandant de place, de se retirer en dehors de la ville.

Quelques ouvriers n'en furent pas moins tués la nuit à coups de fusil et, lors de leur enterrement qui eut lieu le 1" novembre au milieu d'un grand concours de peuple, l'officier de marine Schmidt prononça en mémoire des victimes un discours qui amena son arrestation dans la nuit. On le relâcha cependant plus tard, quand parut le décret d'amnistie dont nous avons parlé. Le 3 novembre, le préfet de la ville, Spitski, était révoqué.

A Kiev, un massacre de juifs commença le 31 octobre. Suivant le rapport adressé au directeur du de'partement de la police par le chef des gendarmes, la police et les troupes restèrent passives dans beaucoup d'endroits. En général, les troupes ne tiraient pas sur les pillards, mais au contraire, et sans hésiter, sur les gens qui essayaient de se défendre. Le massacre et le pillage durèrent deux jours, jusqu'à ce quune personne haut placée, qu'un hasard avait amenée dans la ville, invitât le gouverneur général à intervenir.

Le préfet d'Odessa, Neidhart, fit savoir par des affiches placardées sur les murs, dans la nuit du 1" novembre, qu'il avait reçu depuis quelque temps une communication signée par les délégués des petits bourgeois, des ouvriers et des paysans, l'informant que des désordres régnaient dans l'Université, et que si les autorités ne prenaient pas des mesures pour y remédier, les commettants des délégués, c'est-à-dire 30 000 citoyens, mettraient le feu à l'Université « pour que leurs enfants n'apprissent pas à désobéir à l'autorité ». Le préfet ajoutait qu'il avait, mais vainement, attiré l'attention du recteur de l'Université sur ce qu'il y avait d'illicite à permettre à des personnes du dehors de tenir des réunions dans l'intérieur de l'Université; que la grève s'était déjà étendue aux écoles, qu'on avait installé des ambulances, élevé des barricades, que la troupe avait déjà été forcée d'intervenir et que quatre-vingts personnes avaient été tuées ou blessées. « Les troubles et les grèves ont amené un renchérissement inou'i de tous les objets de première nécessité. A qui en revient la faute? Jugez-en vous-mêmes, vous autres, gens bien pensants. » Ainsi se terminait la proclamation de Neidhart.

Le jour même, on avait donné connaissance du manifeste, et de grandes masses populaires étaient en

mouvement, comme partout en Russie ce jour-là, mais l'ordre ne fut pas troublé avant le soir, où la persécution des juifs commença dans un faubourg. Le 1" et le 2 novembre, les trou])les s'étendirent. Le pillage et le massacre des juifs prirent des proportions inconnues même en Russie. La police ne se montra pas, et la troupe garda une attitude passive. La « Self-Defence » organisée dans la ville était trop faible pour emprcher les violences de la populace déchaînée.

Il y eut près de 500 morts et plusieurs milliers de blessés. Le 3 novembre, les troupes intervinrent et firent même usage de mitrailleuses.

L'enquête, entreprise plus tard sur les événements d'Odessa par le sénateur Kouzminski, établit la culpabilité de la police. Il en fut de mi'me de celle qui fut faite à Kiev par le sénateur Turaus.

Suivant les rapports officiels, les pogroms se passaient partout de la même manière. En tète des i manifestations nationales ou patriotiques », on portait un portrait du Tsar, — ce qui ne sétait jamais vu auparavant. Un <f juif j» tirait un coup de revolver sur le portrait. La foule, excitée par ce sacrilège, se mettait à piller et à massacrer les juifs, tandis que les autorités restaient tout d'abord impuissantes; mais, les jours suivants, elles dispersaient la populace, souvent au prix d'une grande effusion de sang innocent.

La participation des autorités aux pogroms fut démontrée jusqu'à l'évidence devant la première Douma. Un rapport du directeur de la section spéciale de police, Makarov, envoyé au ministre de l'intérieur au sujet d'une lettre que l'écrivain Obolenski avait adressée à Witte, à propos d un pogrom qu'on redoutait, avait été publié dans le journal Rêlch, à lïnstigation

de Lopoukhine, l'ancien chef du département de la police. Dans ce document oCIiciel, le directeur de la section politique du département de la police, le conseiller actuel Ratchkovski, était accusé, ainsi que Timoféev, ancien directeur de la section spéciale, attaché plus tard à Trépov lorsqu'il fut nommé commandant du Palais, d'avoir secrètement encouragé les préparatifs du pogrom d'Alexandrovsk.

A la première Douma, on interpella le ministre de l'intérieur au sujet de ce rapport, et le ministre de l'intérieur d'alors, Stolypine, répondit, le 21 juin i906, à l'interpellation, reconnaissant en partie le bien-fondé des accusations portées contre la police du temps de son prédécesseur.

Sa réponse, très incomplète et équivoque, amena toutefois le prince Ourousov, ancien adjoint du ministre de l'intérieur sous le ministère AVitte, et depuis député, à rendre compte, devant la Douma, des pogroms de l'automne de 1905 et du printemps de 1906.

Outre les pogroms inspirés par une partie des autorités, il se produisit quantité d'autres désordres.

Les soulèvements militaires, dont quelques-uns prirent une grande extension, attirèrent particulièrement l'attention. D'autres étaient sans importance, les soldats se contentant de réclamer un meilleur traitement et une meilleure nourriture.

Ainsi éclata, le 8 novembre 1905, à Kronstadt, une révolte très grave, qui dura jusqu'à 10 heures du soir, et à laquelle prirent part 10 000 soldats de la marine. Elle fut réprimée par des troupes d'artillerie, de cavalerie et d'infanterie que l'on avait fait venir de Pétersbourg et d'Oranienbaum. Une grande partie de la ville fut dévastée par des incendies, et il y eut des morts et des blessés des deux côtés. Pendant ces jours troublés, la famille impériale quitta le palais de Péterhof, situé

56 LKVOLUTION DE LA lUISSIK

près de la côte et trop exposé, pour se réfugier à Tsarskoé-Sélo.

Le 12 novembre, à Vladivostok, les soldats et les artilleurs de la marine se révoltèrent. 11 y avait parmi eux des réservistes, qui réclamaient leur renvoi dans leurs foyers, protestant contre leur maintien au service au delà du temps prescrit. Le quartier chinois de la ville fut pillé et dévasté, ainsi qu'une grande partie de la ville. Les révoltés formaient la majorité des troupes de la garnison. Ils ne furent domptés que le 15, grâce aux troupes restées fidèles au gouvernement, lesquelles, affirma-t-on, auraient compté 10 000 hommes.

D'autres soulèvements militaires, moins importants toutefois, se produisirent, notamment à Novo-Rossiisk, Ekatérinoslav^ Elisavetpol, Ekatérinodar, Grodno, Bobrouisk, Irkoutsk, Liban, Tsarskoé-Sélo, dans quelques équipages de la flotte à Pétersbourg, etc.

Dans la flotte turbulente de la mer Noire, la révolte éclata de nouveau avec violence le 24 novembre, après avoir couvé sous la cendre depuis le discours prononcé par le lieutenant Schmidt sur la tombe des victimes des troubles qui avaient suivi la publication du manifeste d'octobre.

La principale cause était le mécontentement provoqué par l'interdiction faite aux soldats de se rendre aux meetings tenus à Sébastopol, et auxquels assistaient des milliers de personnes.

Les soldats de la marine s'étaient assemblés devant la caserne et quelques milliers d'ouvriers du port s'étaient joints à eux. Une compagnie du régiment de Bèlostok et une compagnie de matelots furent appelées, et l'amiral Pisarevski donna ordre de faire feu si les manifestants ne se dispersaient pas. L'ordre ne fut pas exécuté. Au contraire, un des matelots qu'on avait fait venir, fit feu à trois reprises sur l'amiral, qui fut légè-

RKVOLUTION ET CO NTRE-U ÉVOLUTION 57

rement blessé. Un grand nombre des officiers présents furent désarmés par les soldats.

Les jours qui suivirent immédiatement se passèrent dans le calme. Les mutins tinrent des réunions et défilèrent en cortège à travers la ville.

Les matelots d'une partie des vaisseaux débarquèrent leurs officiers et la voie du chemin de fer fut détruite pour empêcher qu'on n'amenât des troupes.

Les régiments d'infanterie de Brest et de Bèlostok, qui ne s'étaient pas joints à la révolte, furent cantonnés en dehors de la ville et de nouvelles troupes amenées des villes avoisinantes.

Le 28, arriva le général .Alœller-Zakomelski, qui avait été chargé de réprimer la révolte. Le 29, les mutins furent sommés de se rendre, mais ce fut en vain. Le lieutenant Schmidt avait pris le commandement des vaisseaux qui s'étaient joints au mouvement. Les batteries nord de la forteresse reçurent alors l'ordre d'ouvrir le feu, mais elles passèrent à l'insurrection et, de concert avec l'escadre, bombardèrent les batteries sud et la ville, qui fut détruite sur une grande étendue.

Bientôt cependant, le vaisseau de Schmidt, VOtchakov, et un autre furent coulés, et le cuirassé Panté/eiinon, ci-devant Potemkine, célèbre par sa récente mutinerie et ses courses errantes à travers la mer Noire, commença de faire eau. Ouelques torpilleurs s'échouèrent et un vaisseau-transport se coula lui-même.

Les batteries nord furent enfin prises d'assaut par le régiment de Brest. Schmidt se rendit et les révoltés capitulèrent après quinze heures de lutte.

A Kiev, un bataillon du génie, qui avait été commandé pour remplacer le personnel des postes et télégraphes en grève, se révolta. D'autres détachements de troupes, avec une partie des officiers, se joignirent à eux et une fusillade s'engagea avec les autres

58 L'ÉVOLUTION DE LA lUSSIF

troupes; il y eut une dizaine de morts et de l)lessés. Des désordres se produisirent enfin dans la garnison de Moscou. Ils commencèrent le 13 de'cembre. Les soldats demandaient à être mieux nourris et à jouir d'une plus grande liberté. Des négociations eurent lieu entre le commandement et les mutins; elles durèrent jusqu'au 16, et le calme ne fut rétabli que lorsqu'un ordre du jour eut été publié le 49 décembre, ordonnant que 30 millions seraient alloués pour Tamélioration de la nourriture des soldats.

Une mesuje qui provoqua un vif mécontentement et une grande stupéfaction, fut la proclamation de l'état de siège en Pologne, le 10 novembre. On n'en pouvait trouver aucune justification, la Pologne étant demeurée beaucoup plus calme que bien d'autres régions, lors de la publication du manifeste d'octobre. Il y avait bien eu des cortèges où l'on avait arboré l'emblème polonais, mais cétait tout.

Le comte Ticbkévicz, MM. Libitski et lantsen s'adressèrent au gouverneur général de Varsovie pour obtenir son appui en faveur de la requête qu'ils se proposaient d'adresser à Witte, en vue de la suppression de l'état de siège dans la ville de Varsovie.

Le gouverneur général aurait, dit-on, promis d'envoyer son chef de cabinet à Pétersbourg pour appuyer leur demande. Mais, quand les promoteurs de la requête furent chez Witte, ils s'aperçurent que son intention était, au contraire, d'étendre létatde siège à toute la Pologne.

Une deputation polonaise plus nombreuse, composée de toutes les classes de la société, vint alors à Pétersbourg. Mais, avant qu'elle eût pu s'acquitter de son mandat, l'état de siège était déjà proclamé en Pologne, et, à leur retour, Ticbkévicz, Libitski et lantsen furent arrêtés pour être déportés à Arkhangelsk.

Comme réponse à ces mesures, et également à la suite de la répression sanglante qui avait suivi la révolte de Kronstadt, le Conseil des délégués ouvriers de Pétersbourg, qui continuait toujours à diriger les ouvriers, déclara la grève le 15 novembre. Cette grève ne fut pas, comme celle de septembre, soutenue par les classes éclairées, et les ouvriers de Moscou n'étaient pas non plus alors disposés en faveur de la grève; c'est pourquoi elle n"eut pas une très grande extension et n'influa guère sur le cours de la vie pulilique, à Saint-Pétersbourg. Au bout de quelques jours, le trafic des chemins de fer était redevenu normal.

Cependant, Witte avait cru devoir adresser aux ouvriers un appel qui ne fut pas bien accueilli, surtout en raison du ton insinuant du début et de l'intention qui ressortait d'une phrase où il disait que la volonté du Tsar pourrait encore retenir les ouvriers . « Frères travailleurs, reprenez le travail, abstenezvous de désordres, songez à vos femmes et à vos enfants, n'écoutez pas les mauvais conseils. L'Empereur nous a ordonné d'accorder une attention spéciale à la question ouvrière, etc.. »

En dernier lieu, Witte faisait publier, le 19 novembre 1905, un communiqué du gouvernement où il combattait l'opinion généralement répandue que l'empereur Guillaume aurait été l'inspirateur des mesures contre la Pologne, et déclarait que, seules, les tendances séparatistes, qui s'étaient emparées de toutes les classes de la société en Pologne, avaient forcé le gouvernement de chercher à prévenir de plus grands malheurs.

Les trois Polonais arrêtes furent relâchés bientôt après, sur la requête d'un congrès de zemstvos réuni alors à Moscou, et finalement l'état de siège fut entièrement supprimé le 2 décembre.

60 L'ÉVOLITIO.N D L: LA KLSSIE

Les troubles agraires continuèrent e'galement sur une grande échelle, quoiqu'ils eussent changé de caractère en maints endroits et pris la forme de grèves. Ces grèves s'étendaient à la région du « Tchernoziom » et avaient pour principal but d'abaisser les fermages; mais, comme les fermages se payaient, en fait, en travail, il s'agissait tout d'abord de porter le prix de la journée à des chiffres très élevés, et les paysans réussirent même, en beaucoup d'endroits, à le faire monter à 3 et 5 roubles, mais, en général, de 50 pour 400 et, dans d'autres régions, de 20 pour 100 seulement.

Les propriétaires renoncèrent à cultiver leurs terres pour leur propre compte et le prix du fermage tomba d'un tiers. L'augmentation des frais de main-d'œuvre et la diminution de revenu que ces ditlérences de prix auraient entraînées annuellement pour les propriétaires étaient estimées à 400 millions de roubles, c'està-dire à 20 pour 400 du revenu primitif de leurs domaines.

Les autorités sévirent contre les grévistes avec la dernière rigueur et avec la plus grande cruauté. Le gouverneur général de Ivrémentchoug décréta « que ceux qui négligeraient de payer l'impôt seraient condamnés en vertu de la loi martiale, que le fait de s'emparer des terres des propriétaires;, ainsi que les illégalités et les violences seraient punis impitoyablement, que les maisons des coupables seraient brûlées, que les fauteurs de grèves, ceux qui débaucheraient des ouvriers ou des domestiques travaillant dans des domaines, ou se livreraient à des extorsions ou à des collectes d'argent, seraient poursuivis sans merci ».

Le gouverneur général de Bakhmout publia, le 45 février 4906, l'ordonnance suivante :

« Attendu que, dans une partie de la région, la population s'est emparée de force des biens des proprié-

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