PREFACE
Parmi les diverses classes de phénomènes de la vie collective dont Tensemble forme le domaine de la Sociologie, Tune des plus intéressantes à étudier est certainement celle qui est relative aux Croyances sociales. Al. Bain et James Sully ont analysé la Croyance au point de vue de la psychologie de rindividu; Técole issue de Herbart,et particulièrement Lazarus, Lotze, Steinthal, ont fait de la Croyance la base de leur psychologie collective ou Volkerspsycholie sur laquelle ils ont tenté d'édifier la science des Sociétés. Ni la psychologie individuelle, ni la psychologie collective, n'expliquent complètement la structure et la vie des organismes sociaux; toutefois les facteurs psychiques y interviennent dans une large mesure par le fait même
que les unités humaines dont l'aggréat constitue l'un des deux éléments constitutifs de la matière sociale sont en général douées de sensibilité et d'intelligence. Les Croyances des sociétés sont une des formes coordonnées et relativement stables de leur unité consciente ou inconsciente; elles concourent à l'expression de leur continuité dans le temps et dans l'espace; elles condensent leurs émotions et leurs idées; surtout, elles sont en rapport étroit avec leur activité volontaire. Les résolutions collectives aussi bien que les décisions individuelles sont en effet déterminées d'une façon régulière par nos croyances, c'est-à-dire par des états de conscience, consolidés par répétition, imitation et hérédité, relativement à l'ordre des phénomènes physiques, physiologiques, psychiques et sociaux.
La Politique est précisément, ainsi que nous l'avons exposé ailleurs (1), cette partie de la Sociologie qui a pour objet les manifestations de la Volonté collective. A tous les stades de leur existence, les sociétés possèdent un capital relative-
(1) Introduction a la Sociologie^ t. II, pp. 362-412 ; La Constituante et le Régime Représentatif; Sociologie générale élément taire, \)\}. 69-71.
ment fixe de croyances relatives à leur conduite et à leur gouvernement volontaires dans le sens le plus large de ces mots, c'est-à-dire en y englobant même leur activité réflexe et instinctive. Ce fond stable, bien que variable, concourt à la formation de leur caractère et de leur personnalité. Il se dissout et se disloque, quand leur personnalité et leur caractère se fractionnent et se désorganisent soit pour régresser vers des formes inférieures de stabilité, soit pour évoluer vers des formes plus larges et plus hautes.
Pas plus que la Volonté individuelle, la Volonté collective n'est une entité indépendante; elle est un mode supérieur et final d'adaptation des organismes sociaux à leur milieu; elle n'est pas un commencement, elle est une fin, le résultat d'un processus aux phases successives et multiples. Son origine est dans les besoins et les désirs sociaux, dans le plaisir ou la douleur qui accompagnent la non-adaptation de l'être à son milieu. Que ces besoins et ces désirs soient harmoniques ou discordants, convergents ou divergents, dans tous les cas, ils finissent par s'imposer conmie croyances; harmoniques, ils se fusionnent; hostiles, ils s'éliminent au profit du plus fort, par sélection naturelle. C'est en confirmité des Groyan-
ces et spécialement des Croyances politiques que certaines fins sont poursuivies de préférence à d'autres, que certains mouvements ou moyens sont considérés comme les mieux appropriés à ces fins. Les moyens et les fins peuvent être relatifs aux nécessités les plus grossières bien que les plus essentielles de la vie, à des satisfactions immédiates et égoïstes ou à la recherche de Tldéal le plus lointain et le plus élevé par les moyens les plus désintéressés; il n'importe, dans tous les cas, le mécanisme de la Volonté individuelle et collective est le même; s'il n'y a pas conflit dans la conscience et par conséquent dans la croyance, la Résolution sera rapide et l'Exécution suivra de près. Il en sera ainsi, soit qu'il s'agisse de sociétés inférieures où domine l'activité réflexe, soit que l'acte émane d'une société complexe et supérieure. Dans ce dernier cas, la rapidité et la sûreté de l'exécution résulteront de l'intégration, sous forme de croyances, des états de consciences complexes eux-mêmes de cette société, intégration qui, en rendant ces états véritablement organiques, les ramène graduellement à la simplicité de l'action réflexe.
Si, au contraire, les nécessités de l'adaptation provoquent des conflits dans la conscience coUec-
tive, le doute, Thésitation se substitueront à la Croyance; il faudra et il se formera dès lors des organes de Délibération pour régler le choix entre les besoins et les désirs, c'est-à-dire entre les motifs. Une Résolution interviendra après discussion, après une lutte violente ou pacifique, sanglante ou simplement oratoire. Les partis qui représentent les besoins et les désirs divergents de nos sociétés ne sont-ils pas comme de véritables armées avec leurs chefs, leurs centres, leurs ailes, leurs gauches, leurs droites, leurs avant-gardes, leurs traînards, leur discipline? Dans tous les cas, la force relativement la plus influente, c'est-à-dire le désir et le besoin les plus irrésistibles, remportent.
Connaissant l'organisation d'une société et l'état de son milieu, nous pourrions à coup sûr prédire en quel sens elle se résoudra à agir conformément à son caractère.
La Représentation plus ou moins nette des besoins et des désirs, des fins et des moyens, leur Choix après Délibération ou sans délibération ni hésitation, une Résolution conforme au résultat de la délibération et à la Croyance qui en résulte ou q^ui, antérieurement établie, en tient lieu, finalement l'Exécution de l'acte, voilà les stades de la
volonté sociale comme de la volonté individuelle. C'est dans ces relations et ces analogies entre la Psychologie individuelle et spécialement les phénomènes volontaires qui en sont les manifestations les plus hautes et la Sociologie que nous trouvons la transition naturelle entre ce qui peut être considéré comme différenciant en partie qualitativement cette dernière des phénomènes embrassés par la série hiérarchique des sciences antécédentes. En effet, la Psychologie individuelle est le summum de l'évolution inorganique et organique; la phase ultime du processus physique et psychique est l'activité volontaire. Or, les modes supérieurs de celle-ci, ceux qui sont relatifs à nos expériences les plus actuelles et les plus récentes non encore intégrées dans l'organisme, supposent des organes Représentatifs, Délibérants et Exécutifs; la conscience collective se forme comme la conscience individuelle, des conflits mêmes qui s'y livrent. Nous venons de dire que le motif relative^ ment le plus fort l'emporte toujours. Qu'est-ce à dire, si ce n'est le motif le plus fort tel qu'il survit après avoir épuisé en partie ses forces dans le conflit même avec les autres besoins et désirs de l'organisme et avec les exigences du milieu? Dans les consciences individuelles les plus hautes comme
dans les moins estimables, la lutte ne se terminet-elle pas généralement, même d'une façon consciente, par des transactions? Les formes contractuelles qui caractérisent spécialement T activité volontaire des sociétés ont donc leur origine bien distincte dans l'expression finale de la psychologie individuelle, dans les lois de la Volonté. La Sociologie n'est pas, comme on se le figure, simplement une Volkerspsychologie, mais il y a une Psychologie collective et la Psychologie de la Volonté individuelle est une partie de cet ordre de la nature qui se rapproche le plus de la science sociale dont l'étude des croyances est une province.
L'Exécution de l'acte est en somme la phase la moins importante et la moins intéressante de la Volonté individuelle ou collective. Nos fausses conceptions psychologiques et sociales et la confusion primitive chez les organismes rudimentaires, sociaux et autres, de l'excitation et de la réaction ont fait attribuer au Pouvoir Exécutif une influence qu'il n'a pas, qu'il ne doit pas avoir; l'Exécution est la résultante mécanique et fatale du processus antérieur; celui-ci la détermine, en est l'impératif catégorique. Bien plus essentielles sont les Croyances en rapport avec nos représentations des besoins et des désirs, en rapport avec la re-
cherche du bonheur et Taversion de la peine; voilà les motifs qui émeuvent et meuvent tous les organismes sans distinction, animaux et hommes, sociétés animales et sociétés humaines, que leurs mouvements se traduisent en actes positifs ou en arrêts, en actions ou en inhibitions.
Les Croyances et les Doctrines politiques sont donc ces états collectifs de conscience dont la fixation et la Coordination relativement stables détenninent dans une large mesure Faction volontaire des sociétés, c'est-à-dire leur conduite et leur gouvernement. L'étude des Croyances et des Doctrines politiques n'embrasse dès lors pas toute la science politique, mais seulement un de ses départements les plus importants, mais jusqu'ici le plus négligé au profit du domaine gouvernemental et exécutif dans le sens le plus étroit et avec la conception la plus fausse de ces mots.
Les Etudes dont le volume actuel forme la première série sont en partie la reproduction des leçons que pendant deux années j'ai consacrées à l'Evolution des Croyances et des Doctrines politiques. Les traités consacrés à l'histoire de la science politique ne sont plus au niveau des progrès de la Sociologie; même l'important et savant ouvrage de M. P. Janet relève encore des anciennes mé-
thodes et conceptions de la critique purement rationaliste el métaphysique. Il est temps aussi de réagir contre la sécheresse et la stérilité de renseignement de rhistoire politique dans les Universités; Tâme de Thistoire politique est surtout dans les Croyances et les Doctrines politiques; c'est cette âme qui a été généralement perdue de vue et ce n'est pas une des moindres inconséquences de ce spiritualisme qu'il appartient à la philosophie positive de signaler et de combattre.
Ces Essais sont le trait d'union entre mes travaux de Sociologie abstraite systématisés dans Y Introduction à la Sociologie et le projet de réalisation politique qui fait l'objet du volume intitulé : la Constituante ^et le Régime Représentatif .
Le libéralisme doctrinaire qui depuis plusieurs siècles avait en partie assumé la direction mentale et pohtique de^ sociétés dans les parties les plus civilisées de l'Europe et de l'Amérique semble ne plus avoir de croyances politiques; les expériences les plus récentes tendent à prouver qu'il est impuissant et dans tous les cas peu disposé à développer le régime représentatif dans tous les ordres de l'activité humaine; ce qui fut une conquête glorieuse de sa classe, il n'a pas assez de clairvoyance ni sans doute assez de désintéressement
pour en faire bénéficier la généralité; c'est cependant par les progrès de la Représentation et de la Délibération que, conformément aux lois naturelles, les conflits de la civilisation moderne peuvent recevoir une solution progressive et pacifique, La simple négation et le doute ne peuvent tenir lieu de croyances.
Le Socialisme, sans distinction d'écoles et considéré dans ses tendances communes, représente certainement mieux les besoins et les désirs des collectivités modernes; sa critique surtout économique et morale, ses croyances et son idéal sont plus puissants que ceux de ses adversaires. A tort ou à raison, beaucoup parmi ces derniers le combattent au nom de la liberté; nous espérons les convaincre que la liberté de Tindividu aussi bien que la liberté des groupes d'individus sont la trame de l'évolution progressive des croyances et des théories politiques, que cette évolution est parallèle au progrès économique et social en général. Le socialisme sera donc libéral comme le libéralisme devra être socialiste; celui des deux qui le déniera se suicidera. La liberté et la socialité, le Progrès et l'Ordre sont la croyance la plus intégrée dans les organismes sociaux et individuels de notre temps; ils sont le résultat d'une longue
hérédité, la conclusion de conflits séculaires; on ne pourrait plus les arracher de la conscience collective sans ruiner la société même et la ramener à des formes de plus en plus inférieures. Ils sont et deviendront de plus en plus la Religion universelle.
Ce sont ces Croyances et ces Doctrines, profondément vivaces en nous, bien qu'encore obscurcies par la confusion de nos luttes, que j'ai en vue de dégager de la patiente et impartiale description des Croyances et des Doctrines politiques passées.
On ne s'étonnera pas, si dans nos premiers essais, relatifs aux civilisations les moins avancées, nous demandons aux actes et aux institutions mêmes des peuples le secret de leurs Croyances politiques; c'est en effet seulement par les manifestations externes de leur pensée, à défaut d'écrits, que nous pouvons scruter cette dernière. L'activité réflexe et instinctive est au surplus prépondérante dans les formes volontaires primitives. Ces populations agissent beaucoup et réfléchissent peu. Ce qui est vrai des individus l'est aussi des peuples : " Penser, c'est se retenir de parler et d'agir. „ Une fois parvenus dans nos études aux stades de Représentation et de Délibération conscientes des civilisations, nous accorderons de pi us en p) i is d' im-
portance aux théories politiques proprement dites, tout en les rapportant toujours aux croyances générales, aux institutions et aux faits qui en sont l'explication nécessaire. En somme, c'est seulement dans rinde, en Chine et en Judée, mais à l'état indivis avec les conceptions d'ensemble relatives au monde physique, moral et social, que nous rencontrerons pour la première fois des Doctrines politiques. C'est en Grèce enfin que la science politique se différenciera de la philosophie générale. Ce sont cependant les croyances des peuples qui n^ont pas créé de théories politiques qui sont les plus essentielles à la compréhension de celles-ci; les croyances politiques sont comme les coutumes et la jurisprudence non écrites et surtout non codifiées, bien que coordonnées, des sociétés; les coutumes expliquent les codes ; les croyances expliquent les coutumes; la répétition, l'imitation, l'hérédité, la sélection expliquent les croyances et leur puissance obligatoire. Les plus antiques s'imposent encore à nous bien plus que nous ne croyons. Si les morts, comme dit A. Comte, gouvernent les vivants, c'est qu'en fait, et plus exactement, ils sont incorporés dans les vivants. Nous sommes, nous modernes, l'antiquité la plus reculée et de même nos ancêtres portaient dans leurs flancs
les avenirs les plus lointains. L'œuvre de Thistorien philosophe consiste à reconstituer cette conscience de Tunité du genre humain dans le temps et dans Tespace, dans le passé et dans l'avenir.
C'est rhistoire des croyances relatives à l'organisation et l'expression du " je veux „ collectif que j'entreprends, uii simple chapitre de la science po- Utique, la plus vaste et la plus complexe de toutes celles qui méritent de fixer la pensée humaine.
Nous rencontrerons à chaque pas dans cette étude spéciale ces grandes lois sociologiques abstraites qui se dégagent des phénomènes de l'histoire des civiUsations particulières et en forment le nœud constant et indissoluble qui les rattache à l'ordre à la fois statique et dynamique de l'univers. Dans le monde social, comme dans le monde organique et physique, tout se tient et tout se continue; rien n'est indépendant, indéterminé; l'explication de tout est dans tout (1).
Août 1895.