NOVEMBRE
Messieurs, permettez-moi avant tout de remercier le Conseil d'administration et MM. les professeurs de la Faculté de Droit de TUniversité, qui m'ont honoré du titre de Docteur agrégé; en accordant cette récompense à mes premières et si imparfaites tentatives sociologiques, leur pensée a bien certainement été moins de me tenir compte des résultats obtenus que de m' encourager à mieux faire encore dans l'avenir. Je leur suis reconnaissant surtout d'avoir eu assez de confiance en mon honnêteté et en ma sincérité scientifiques, dans ma préoccupation constante de ne rien avancer qui ne puisse être exactement vérifié, pour me confier le périlleux fardeau de ce cours de méthodologie des sciences sociales, qui est comme l'introduction naturelle du haut enseignement dont l'Université libre de Bruxelles, sous un recteur
dont le nom sera désonnais lié à l'histoire du progrès des sciences, aura Thonneur d'avoir pris la glorieuse initiative en Belgique.
Je remercie aussi MM. les professeurs de la Faculté des sciences et de la Faculté de médecine, que j'ai toujours considérés comme les premiers et naturels critiques et juges de mes essais, des encouragements et des sympathies qu'ils m'ont prodigués depuis longtemps et dont j'ai eu encore tant de preuves dans la circonstance présente ; il en est de même pour MM. les membres de la Faculté de philosophie et lettres; je me fais particulièrement un devoir de conscience de proclamer hautement ici la bienveillance excessive de notre vénéré professeur de philosophie, M. Tiberghien; je n'attendais pas moins, je l'avoue, de ce large esprit de tolérance dont il a déjà pénétré tant de générations d'étudiants et qui est pour ainsi dire l'âme même de notre libre Université.
Je ne crois pas, messieurs, exagérer la portée de la mesure qui vient d'être prise par l'Université de Bruxelles, en affirmant que la création d'une Ecole pour le haut enseignement des sciences sociales a une profonde signification (1).
(1) La^uitea malheureusement prouvé que l'esprit de tolérance et l'intelligence de cette création de l'Ecole des sciences sociales faisaient absolument défaut à la vieille Université doctrinaire dont je me séparai en 1894, année où furent inaugurés r Université Nouvelle et V Institut des Hautes Etudes qui ont
Nous sommes malheureusement encore trop enclins à accorder une importance prédominante à ces agitations en réalité superficielles qui, de temps à autre, semblent bouleverser les Etats et n'en troublent à peine que passagèrement la surface. Les guerres, les révolutions politiques, les changements de dynastie, les querelles des partis, les habiles combinaisons parlementaires, les guetapens électoraux ne sont certes pas des quantités négligeables; ce sont cependant des éléments bien plus pathologiques et perturbateurs qu'organiques; ce sont bien plus des effets que des causes; en dehors et, si Ton veut, au-dessous d'eux, les sociétés suivent généralement leur cours tant que le trouble ne touche pas directement au fond solide des institutions, c'est-à-dire aux organes essentiels de la vie collective.
Dans les sociétés, comme chez les individus, les organes les plus parfaits ne sont pas les plus apparents: le système nerveux et cérébral, par exemple, est le mieux dissimulé chez ceux-ci, au même titre que l'organisation scientifique, morale et juridique chez celles-là.
enfin donné à renseignement supérieur la dignité et l'indépendance qui lui manquaient. En même temps, d'une façon éclatante, pai* cette scission nécessaire, était affirmée la suprématie définitive de la philosophie positive comme organe de coordination de toutes les sciences particulières y compris les sciences sociales.
Les Universités sont une des parties les plus élevées et les plus délicates de Torganisme cérébral des sociétés: elles personnifient Tavènement de l'esprit méthodique, c'est-à-dire de la forme la plus élevée du raisonnement, de Tintelligence et de la conscience dans la série encyclopédique des sciences. A ce point de vue, on doit reconnaître que l'instauration d'un enseignement coordonné des sciences sociales constitue une évolution et un progrès décisifs, dont les conséquences bienfaisantes se dérouleront plus ou moins vite, mais dans tous les cas certainement, à mesure que cet enseignement descendu des hauteurs universitaires, s'infiltrera dans les masses et dans le champ de l'activité poUtique journalière.
La création d'une école spéciale pour l'étude des sciences sociales veut dire que l'ère de la politique rehgieuse, métaphysique ou simplement empirique est close; elle veut dire que l'économie politique, Tart, les sciences, la morale, le droit ainsi que la politique proprement dite ont recueilli suffisamment d'observations, noté une série assez étendue de rapports et de lois pour qu'à la suite des sciences mathématiques, physiques, chimiques, biologiques et psychiques, les sciences plus complexes que ces dernières, et dites sciences sociales, puissent être, à leur tour et comme couronnement naturel de toutes les autres, élevées à la dignité de sciences positives.
Ce progrès, qui vient d'être consacré par la mé-
morable décision dont TUniversité a pris l'initiative, est une révolution aussi pacifique que profonde; à la différence des autres, elle n'a coûté et ne coûtera ni une larme ni une goutte de sang; c'est une de ces grandes victoires humanitaires où il n'y aura d'écrasées que l'ignorance et la misère, une victoire dont, contrairement à ce qui se passe d'ordinaire, bénéficieront avant tout et surtout les faibles et les vaincus, une victoire qui, au point de vue du bonheur général et de la paix sociale, profitera également aux vainqueurs comme ce n'est pas toujours le cas pour les triomphes simplement miUtaires.
Par la création d'une école des sciences sociales, l'Université de Bruxelles vient de compléter son haut enseignement encyclopédique. A ce sujet, il est intéressant d'observer comment, pour ainsi dire parla force même des choses bien plus qu'àla faveur d'une direction intelligente continue, cet organisme scientifique en est arrivé à réaliser en fait cette conception de la série hiérarchique des sciences dont le développement doctrinal est la gloire du fondateur de la philosophie positive.
Telle est aujourd'hui la perfection de notre organisation universitaire, que l'étudiant qui, sorti vers dix-huit ans de l'Athénée, voudrait réaliser ce que les circonstances ne m'ont pas permis de faire, c'est-à-dire une instruction à la fois spéciale et encyclopédique, pourrait, avant l'âge de trente ans, avoir parcouru toute l'échelle hiérarchique
des connaissances en prenant pour point de départ la Faculté des sciences, avec ses subdivisions en sciences physiques et mathémathiques et en sciences naturelles, y compris la psychologie et la psychiatrie, en passant de là successivement par la Faculté de philosophie et lettres, par la Faculté de droit et le Doctorat en sciences politiques et administratives, pour finir par TEcole des sciences sociales.
Aristote, Bacon, Auguste Comte et Spencer ont, par la seule puissance de leur énergie individuelle, réalisé ce rêve, du moins en partie; pourquoi, dans notre pays, au sein de TUniversité de Bruxelles, cette grande expérience ne tenterait-elle pas des jeunes gens au cœur généreux, aimant la science pour la science et non pour ses profits professionnels immédiats?
Certes, il faut pour cela de la fortune et du loisir; que ceux qui jouissent de ce privilège, que ceux qui appartiennent aux classes victorieuses dans la lutte pour la vie songent bien qu'ils ne peuvent se faire pardonner cette supériorité historique, toujours transitoire et précaire, que par des prodiges de travail et de science; les classes qui, à certaines périodes de Thistoire, sont dirigeantes, doivent aussi être les plus instruites et les plus capables, sinon elles sont destinées tôt ou tard à faire banqueroute et à ne laisser de leur puissance que le souvenir douloureux de leur oppression.
L'Université de Bruxelles n*a pas été inférieure à sa grande mission sociale. Dans ces dernières années, elle a. d'abord complété son enseignement des sciences physiques et naturelles par Tadjonctîon des cours de physiologie psychique et d'un cours de psychiatrie, reliant ainsi directement la Faculté des sciences et la Faculté de médecine aux sciences morales et politiques; d'un autre côté, comme les étudiants en Philosophie et en Droit n'avaient peut-être pas une préparation suffisante pour aborder directement l'étude des phénomènes moraux, juridiques et politiques, nous avons vu M. le D"" Paul Heger inaugurer un cours d'anthropologie, qui fut assidûment suivi par les étudiants en droit, par les jeunes avocats et par des sommités de la magistrature et du barreau, qui venaient puiser dans l'étude de la nature humaine des éléments nouveaux pour le perfectionnement de la législation et du droit. Ce cours, dont le succès fut retentissant, fut suivi à bref délai, sur l'initiative des principaux membres du corps professoral universitaire, de la création d'une Société d'Anthropologie, dans les bulletins de laquelle le législateur devra nécessairement rechercher entre autres les rapports de la criminalité et du droit pénal avec la nature humaine véritable, en dehors et au-dessus de toute théorie métaphysique et absolue sur la responsabilité et le libre arbitre, en d'autres termes, à un point de vue relatif et social.
Le lien naturel étant ainsi reconstitué par TUniversité entre les sciences mathématiques, physiques, chimiques, physiologiques d'un côté et les sciences économiques, morales, juridiques et politiques de l'autre, Tavènement de la sociologie au sommet de cet enseignement encyclopédique se justifie pleinement; ce progrès nouveau était la conséquence nécessaire et légitime de tous les progrès antérieurs.
Voilà, messieurs, le résultat, le point culminant que l'Université de Bruxelles vient d'atteindre en ce qui concerne l'enseignement méthodique et le progrès de la philosophie générale des sciences.
Qu'il me soit permis maintenant, bien que ceci empiète en partie sur le cours spécial qui sera consacré à l'exposé historique des diverses doctrines sociales, de jeter un coup d'œil rétrospectif sur les progrès accomplis en sociologie, spécialament au point de vue de la méthode.
Ces progrès devaient être naturellement en rapport avec la constitution et les lois du développement de l'intelligence humaine. Les sociétés rudimentaires ne procèdent guère autrement que les enfants; l'action réflexe, l'instinct président à leurs premiers pas ; les phénomènes les plus directs, les plus généraux et, parmi ces derniers, les plus fréquents et les plus apparents, sont les premiers à émouvoir leur sensibilité et à provoquer leur activité inconsciente; elles n'élèvent pas leurs regards au-dessus d'un cercle très étroit; leur
horizon est bomç par les limites mêmes de leur activité. Voyez ces enfants qui jouent sur la grève, leur attention ne se porte pas sur l'immense océan et ses profondeurs, ni sur la vaste étendue du rivage et des dunes, et encore moins sur leurs couches géologiques inférieures, elle s'arrête et se fixe sur des coquillages ou sur les monticules de sable mouvant élevés par leurs faibles mains; voilà leur monde et, en fait de société et de rapports sociaux, ils n'apprécient guère que leurs relations passagères avec leurs petits camarades et peut-être la protection incessante qu'ils trouvent auprès de leurs parents.
Les sociétés primitives n'ont pas de conception physique ou sociale du monde; elles vivent au jour le jour, obéissant principalement aux conditions les plus générales de leurs milieux, à leurs besoins et à leurs instincts guerriers, économiques et génésiques, lesquels sont, de tous leurs besoins, les plus simples, les moins élevés et les plus irrésistibles. Ce sont là des nécessités physiques et psychiques auxquelles les sociétés primitives ne pouvaient pas et ne devaient pas échapper.
Est-ce à dire cependant que cette longue période, que nous appellerons empirique et qui se retrouve à l'origine de toutes les civilisations et de toutes les sciences, qui perdure encore actuellement chez les populations inférieures et dont nos civilisations les plus avancées ne sont pas encore totalement débarrassées, surtout dans les
parties les plus complexes de leur organisme scientifique, soit absolument dépourvue de méthode? Ce serait une grave erreur de le supposer; Tempirisme, c'est-à-dire Tabsence de coordination dans l'observation des faits et dans la pratique de la vie sociale, obéit lui-même à des lois. S'il ne se développe pas suivant une méthode raisonnée, il subit cependant la contrainte de cette première cohésion naturelle dérivée de ce que ce sont généralement les faits les plus simples qui sont aussi les plus généraux, les plus ordinaires, les plus frappants et, par cela même, les premiers à produire le plus grand nombre d'impressions sur les consciences embryonnaires.
L'empirisme peut être soumis à un véritable calcul de probabilités. Il est certain que, par la force seule des choses, les premières observations positives ont dû être et ont été relatives d'abord au temps, à l'étendue, aux quantités, c'est-àdire mathématiques et puis successivement mécaniques, astronomiques et physiques en général.
Il y a donc jusque dans le désordre apparent des intelligences, un ordre naturel incontestable.
Au sortir de ces longues ténèbres caractérisées par la confusion à peu près absolue de l'animé et de l'inanimé, du sommeil et de la mort, du rêve et de la vie, des causes et des effets, après toutes ces superstitions vagues et incohérentes où ont végété et végètent encore tant de populations et dont les traces se retrouvent dans les couches
inférieures de nos civilisations les plus brillantes, les premières conceptions sociales d'ensemble furent des conceptions religieuses de moins en moins locales, de plus en plus étendues, de plus en plus abstraites, à commencer par le polythéisme régional grec, par exemple, pour aboutir, en passant par le polythéisme romain, si tolérant et presque universel, à ces grandes hypothèses monothéistes qui se sont partagé le monde. Ces dernières, à leur tour, fmirent en une espèce de religion naturelle qui, d'épuration en épuration, se confondit avec la métaphysique ; celle-ci enfin se résoud, comme nous pouvons le constater aujourd'hui, en ime simple philosophie générale des sciences.
Il y donc aussi une méthode dans l'évolution religieuse et métaphysique postérieure à l'évolution purement empirique ; le rôle des religions est d'expliquer, par des hypothèses de moins en moins nombreuses, ce qui n'est pas ou ce qui ne peut être connu ; le rôle de la métaphysique est, sous la pression continue du progrès scientifique, de réduire par le raisonnement les hypothèses religieuses au plus petit nombre possible de formules abstraites et de déductions systématiques ; cellesci disparaissent elles-mêmes à mesure que la lumière scientifique pénètre dans les couches superposées des phénomènes, c'est-à-dire dans les sciences mathématiques d'abord, dans les sciences physiques, chimiques, physiologiques etpsychiques
ensuite et finalement dans les sciences sociales.
Il y a au fond de toutes les religions et de toutes les métaphysiques une méthode inconsciente, consistant dans la réduction à Tabsurde et dans la simplification et l'unification successives de toutes les hypothèses. Dans la méliqihfsiqae, à la différence des religions, cette opération, qni est un véritable travail d'échenillage et de nettoyage scientifiques, se réalise par un procédé de raisonnement et de déduction qui s'appuie sur un ensemble de plus en plus complet et encyclopédique d'observations et de lois positives.
Les religions, en tant que conceptions d'un système physique et social du monde, ont pour méthode commune l'explication de ce qui est encore inconnu ou de ce qui le restera toujours, et même de ce qui est déjà connu par ce qui est incognoscible ; d'épuration en épuration, leur contenu se transforme en métaphysique et, par l'intermédiaire du monothéisme, en une espèce de religion naturelle, où l'Être suprême se confond avec l'hypothèse d'une cause unique et première.
La métaphysique explique ce qui est inconnu, soit par des principes abstraits non observés, dont elle déduit plus ou moins rigoureusement les conséquences, soit par l'application à ce qui est encore inconnu des constatations obtenues dans le domaine des phénomènes plus simples déjà vérifiés. Ainsi, en ce qui concerne la science sociale, la métaphysique déduit successivement
cette dernière des lois mathématiques, physiques, chimiques, et, dans les derniers temps, des lois de la physiologie et de la psychologie ; tel est son procédé jusqu'au moment où il est observé que les phénomènes sociaux, outre tous ces antécédents nécessaires sur lesquels ils se greffent, contiennent un surcroît de phénomène? qui nécessite une explication spéciale. Dès lors Tadmission de la sociologie au litre de science particulière au sommet de Téchelle des sciences positives termine le cycle des hypothèses religieuses et des systèmes métaphysiques.
C'est dans la Grèce polythéiste qu'en réalité pour la première fois les sciences et la philosophie s'échappèrent des sanctuaires pour respirer à l'air libre sur ces hauteurs sereines baignées d'un air pur, d'où le regard pouvait embrasser les plus vasteshorizons.Nonseulementl'évolutiongrecque, à son apogée, avait converti le polythéisme en une simple création artistique et littéraire, non seulement elle s'était élevée à une véritable religion naturelle et universelle, mais elle avait épuisé en réalité toutes les formules métaphysiques : spiritualisme, matérialisme, sensualisme et le reste. Dans les derniers temps, au moment de se répandre sur l'Orient, et avant, bien que conquise en apparence, d'envahir le monde romain et occidental, la civilisation grecque repose déjà sur un fonds solide et coordonné d'observations principalement mathématiques, mécaniques et phy-
— Basiques, sur lesquelles la philosophie essaie d'établir ses conceptions morales et politiques.
C'est dans ce milieu et ces circonstances qu'apparaît le génie le plus élevé derantiquité,Aristote, le véritable fondateur de la philosophie positive des sciences, le premier des encyclopédistes qui ait essayé de relier entre elles d'une façon raisonnée et méthodique toute la série de nos connaissances, depuis les plus simplesjusques et y compris les sciences sociales. Aristote (384-322 av. J.-G.) n'est pas plus spiritualiste que matérialiste; il représente un criticisme sensualiste basé principalement et pour la première fois sur une physiologie et une psychologie où l'hypothèse religieuse et les formules métaphysiques sont réduites au minimum possible à cette époque (1).
En politique, les faits superficiels c'est-à-dire les faits militaires, sont remis à leur véritable place ; ce qui l'intéresse, ce sont les constitutions et l'organisation interne des peuples; il ne s'arête du reste pas à l'observation et à la comparaison des formes politiques ; ses analyses étonnantes l'amènent à reconnaître, à travers les guerres, les révolutions, les constitutions, les législations et les mœurs diverses des peuples les phénomènes primordiaux qui, par leur généralité
(1) Lire le beau livre de M. Van der Rest sur Platon et Aristote, Bruxelles, Mayolez, éditeur.
et leur irrésistible influence, déterminent en réalité toutes ces modalités complexes ; son puissant regard pénètre, en un mot, jusqu'à la vie économique des sociétés. En cela, il se montre supérieur non seulement à ses contemporains et à ses prédécesseurs tels que Socrate (1) et Platon (2), mais il découvre une terre inconnue, dont Thumanité perdra la trace après lui et où elle ne remettra les pieds qu'après de longs siècles d'obscurantisme catholique et de scolastique barbare. C'est ainsi qu'au chapitre VIII, livre X de sa Politique, contrairement aux idées de Socrate et de Platon, il fixe comme suit l'influence prédominante des conditions économiques des peuples sur leurs formes gouvernementales :
Il est encore fort singulier d'avancer que dans l'oligarchie l'Etat est divisé en deux parties, les pauvres et les riches ; est-ce bien là une condition plus spéciale de l'oligarchie que de la république de Sparte, par exemple, ou de tout autre gouvernement, dans lequel les citoyens ne possèdent pas tous des fortunes égales ou ne sont pas tous également vertueux? En supposant môme que personne ne s'appauvrisse, l'Etat n'en passa pas moins d3 l'oligarchie à la démagogie, si la masse des pauvres s'accroît, tt de la démocratie à l'oligarchie, si les riches deviennent plus puissants que le peuple... Socrate néglige toutes ces causes si diverses qui amènent les révolutions, pour s'attacher à une seule, attribuant exclusivement la pauvreté à l'inconduite et aux dettes^
(1) 470-400 av. J.-C.
(2) 429.318 av. J.-C.
comme si tous les hommes, ou du moins presque tous, naissaient dans l'opulence.
De Tœuvre d'Aristote il faut retenir, au point de vue de la méthode en sociologie, que ses instruments sont l'observation et Texpérîmentation, Thistoire et surtout Thistoire comparée, que sa politique est le couronnement d'une encyclopédie des sciences aussi complète et aussi parfaite dans chacune de ses parties qu'il était possible alors, enfin qu'il était arrivé à reconnaître que la vie économique, par sa simplicité et sa généralité supérieures, exerçait une action prépondérante, non seulement sur la vertu des hommes, conmie il disait, c'est-à-dire sur la morale sociale, mais sur leur législation et leurs institutions civiles et politiques.
Si la philosophie et la science grecques et latines avaient pu suivre leur cours naturel comme elles le firent pendant plusieurs siècles après Aristote, si les éléments perturbateurs, tels que les barbares d'un côté, l'invasion des superstitions orientales de l'autre, ne l'avaient pas emporté à la faveur des grandes plaies sociales que la libre philosophie et la science seraient sans doute parvenues à guérir, nous n'aurions pas eu à subir plusieurs siècles de superstition et de réaction catholiques. La morale évangélique, qui dura si peu, absorbée qu'elle fut par l'esprit de secte, était-elle plus pure et plus élevée que la morale stoïcienne, par
exemple ? L'unité et la paix que Rome avaient créées sous l'Empire n'étaient-elles pas plus étendues et plus stables qu'elles ne furent à aucun moment sous la domination de l'Eglise ? Le droit romain n'était-il pas supérieur, dans son puissant développement, au droit canon ? Cicéron n'invoquait-il pas l'amour du genre humain mieux que ne le firent jamais les Pères de l'Eglise, les papes et les conciles ?
On ne peut considérer comme un progrès l'introduction du catholicisme. La conception de l'ordre universel, tel que l'entendirent Aristote et tous les philosophes et moralistes de la Grèce et de Rome, était autrement vaste et humaine que la conception catholique.; l'Eglise, en somme, se mit au niveau des barbares et des superstitions orientales. La science, ne l'oublions pas, eut à supporter des luttes et des persécutions violentes pour reconquérir pied à pied le terrain qu'elle avait perdu, et toujours sur son chemin elle rencontra l'Eglise catholique, tenant à la main la torche et le fer, jamais l'Evangile. La théorie du progrès indéfini et continu ne doit pas être acceptée d'une façon trop absolue ; il y a malheureusement, dans l'histoire de l'humanité, des désastres et des reculs ; bien des civilisations particulières ont sombré sans laisser de traces apparentes ; en réalité, il n'y a pas eu un être collectif unique, pas plus qu'un couple humain, qui se soient développés sur un plan unique, dès l'origine de la créa-
tion. Il y a eu un nombre considérable de formations sociétaires distinctes qui aujourd'hui seulement présentent une tendance bien caractérisée et raisonnée, non pas à se confondre, mais à s'unir par des relations internationales et intercontinentales.
Le christianisme, ou plutôt le catholicisme, qui en fut la réalisation pratique et sociale, coïncide en réalité avec la décadence du commerce, de rindustrie, de Tagriculture, des arts, des sciences, de la morale, du droit et spécialement de la science politique. Le progrès se refît sans lui, malgré lui et contre lui.
Avec la constitution du catholicisme, les sciences sociales, qui avaient presque épuisé leur stade métaphysique et revêtu un haut caractère scientifique, redeviennent pendant tout un temps purement théologiques; ce ne sera que bien tard qu'elles parviendront à se dépouiller de cette forme régressive pour renouer l'ancienne tradition métaphysique et, par l'intermédiaire de celle-ci, préparer leur maturation exclusivement positive.
Le réveil s'opère vers la fin du xii® et le commencement du XIII® siècle par le retour aux études mathématiques, astronomiques et physiques, qui devaient être le fondement naturel de tous les progrès ultérieurs. C'est dans l'étude de ces phénomènes les plus généraux et les plus simples que la méthode se reconstitue.
Voici comment s'exprime le premier savant en-
cyclopédiste qui émerge des ténèbres du moyen âge, Roger Bacon (1214-1292) dans la VI« partie de son Opus majus, consacrée à la science expérimentale :
Il y a deux modes de connaissance, savoir par rargumentation et par l'expérience . L'argumentation renferme et nous fait conclure la question, mais elle ne rend pas certain et ne chasse pas le doute de manière à ce que l'esprit se repose dans l'intuition i\e, la vérité, à moins que celui-ci ne découvre cette dernière par la voie de l'expérience. En effet, si un homme qui n'a jamais vu le feu parvient à prouver par des arguments suffisants que le feu brûle, abîme les choses et les détniit, jamais cependant l'esprit de son auditeur ne sera en repos et jamais celui-ci n'évitera le feu avant d'avoir posé la main ou auti^ chose combustible au feu, de telle sorte que l'expérience prouve ce que l'argumentation enseignait ; une fois l'expérience de la combustion faite, l'esprit est certain et il i-epose dans la clarté de la vérité, ce à quoi l'argumentation n'est pas suffisante, mais bien l'expérience.
C'était là, messieurs, la condamnation non seulement de toute théologie, mais de toute métaphysique ; malheureusement le progrès général des sciences était encore trop incomplet alors pour permettre Tapplication de cette sage méthode aux sciences plus complexes que les mathématiques et la physique, notamment aux sciences sociales.
Saint Thomas d'Aquin (1227-1274), est contemporain de Roger Bacon ; simple commentateur d'Arîstote, il n'observe plus par lui-même, il se contente de discuter et de débattre des formules;
c'est un théologien, mais déjà doublé de métaphysicien. La théologie catholique n'a produit que deux livres de politique sociale, l'un à Tapogée de sa domination, c'est la Somme de saint Thomas d'Aquin ; l'autre, à son déclin, V Histoire univer^ selle de Bossuet. Thomas d'Aquin est resté le théologien classique de TEglise et des Universités catholiques. Gela suffit à juger leurs prétentions à la direction intellectuelle et politique des sociétés. L'œuvre politique et sociale de saint Thomas d'Aquin repose tout entière sur le principe de la soumission absolue de la raison humaine à l'Eglise et à làvsoùveraineté papale. Il faut cependant lui rendre cette justice qu'elle prépare par l'intermédiaire de la scolastique la séparation qui
s'effectue insensiblement entre le domaine de la religion et [celui de Jla philosophie métaphysique, dont elle facilita ainsi le libreîdéveloppement.
C'est jusqu'à la Renaissance qu'il faut attendre pour rencontrer le premier écrivain politique qui relie la tradition scientifique interrompue depuis la grande crise qui livra le monde civilisé au catholicisme et aux barbares ; cet homme étonnant apparaît naturellement chez cette grande nation italienne, qui avait fait de la politiquejexpérimentale depuis tant de siècles, d'abord aux dépens de ses voisins et puis, comme il arrive le plus souvent, aux siens propres ; c'est là que les sciences et les arts venaient de refleurir, au milieu d'un débordement de vie et d'incrédulité inouï. En ce
temps les papes, s'ils croyaient au diable, ne croyaient dans tous les cas plus à Dieu ; la morale, le droit et la politique s'y résolvaient dans un simple calcul des forces élémentaires et brutales, d'où devait naître prochainement un système d'équilibre international européen, dont l'instabilité n'a été que trop vérifiée par l'instabilité même des Etats et des traités. Là seul et alors pouvait naître ce grand précurseur de la science sociale, Machiavel (1469-1527), en qui se concentrèrent, dans ce milieu et dans ces circonstances favorables, le génie et l'expérience politiques de centaines de générations, comme résultat d'une véritable transmission collective et héréditaire.
Inférieur à Aristo te comme encyclopédiste, Machiavel n'est pas un naturaliste, ni un psychologue, encore moins un moraliste ; il observe avec une acuité pénétrante les forces sociales concrètes et complexes qui s'entrechoquaient brutalement sous ses yeux ; il étudie leur action et leur réaction réciproques; il montre les moyens de réaliser certains résultats dans un sens ou dans l'autre ; à la démocratie il enseigne comment on peut se débarrasser du tyran, au prince par quels procédés on parvient à vinculer le peuple ; peu lui importe au fond, car, quelle que soit la force qui triomphe, ce sera la paix et le salut de Florence et peut-être de l'Italie. En somme, il est le créateur de la dynamique sociale ; il élève l'empirisme politique au point le plus élevé où l'empirisme puisse attein-
dre avant de se transformer en science. Sa méthode, c'est Tobservation etPexpérience; au moins aussi bien qu'Aristote il analyse et compare les institutions politiques; il le dépasse comme historien. Ses Discours sur Tite-Live et principalement son Histoire de Florence^ où il pénètre jusqu'aux causes générales et profondes des révolutions de la grande cité italienne, c'est-à-dire aux causes économiques d'où naissent les troubles moraux et politiques, le placent au premier rang des fondateurs de la politique positive.
Ses autres ouvrages sont bien plus superficiels; ils sont consacrés soit à l'art de la guerre, soit à des rapports et à des consultations diplomatiques. Le Prince^ son livre le plus populaire, est en réalité celui qui le recommande le moins à l'attention de la prostérité. Il n'y envisage précisément que la structure et le jeu des institutions sociales directrices sous leurs apparences superficielles et concrètes ; il n'y étudie nulle part les conditions organiques de leur existence et de leur fonctionnement; il suffit pour le constater, de lire les intitulés des divers chapitres de ce livre, auquel on a du reste à tort reproché son immoralité, puisque la morale politique et sociale est à peine constituée à la fin de notre XIX® siècle.
Machiavel n'est pas un monstre, il est le produit et l'un des plus élevés de son temps; l'Italie avant et depuis, les autres nations après elle, ont enfanté une foule d'écrivains du même genre,
comme le constate l'illustre Ferrari dans son beau livre la Raison d/Etat, Ce ne serait du reste pas à TEglise de reprocher à Machiavel Timmoralité de ses doctrines ; Ignace de Loyola, l'auteur des Constitutions des Jésuites^ est à peu près de la même époque (1491-1556), et ce que l'illustre Florentin n'avait jamais essayé de tenter, c'est-àdire de présenter ses recettes politiques comme des axiomes de morale et de droit, l'enfant terrible du catholicisme n'hésita pas à le faire, en proclamant sans vergogne que la fin et l'intention justifient les moyens.
Ne l'oublions pas, au surplus, seules, à ce moment, les sciences mathématiques, mécaniques et physiques, y compris l'astronomie, étaient constituées d'après les méthodes positives (1) ; la chimie s'égarait encore dans des entités et des recherches vaines sous le nom d'alchimie ; à plus forte raison en était-il ainsi de la physiologie et de son annexe psychique (2).
C'est à cette époque, en même temps que Shakespeare (1564-1616) et que Galilée (1564-1642), dans le pays qui se prépare à devenir, grâce à Gromwell (1599-1658), la première puissance libérale de la terre, qu'apparaît François Bacon (1561- 1626), le premier savant encyclopédiste moderne qui puisse être comparé à Aristote.
(1) Copernic 1473-1543.
(2) Ambroise Paré 1517-1500.
^.^^Mrifl
En dehors et à côté de la méthode d'observation directe, Bacon proclame le premier systématiquement la haute valeur de la méthode expérimentale, qui allait bientôt recevoir son plein développement dans la chimie ; on sait que cette méthode consiste dans la création d'un milieu ar^ tificiel, de telle sorte que les mêmes causes y produisent toujours les mêmes effets ; aucune méthode n'était certes plus apte à préparer l'esprit humain à cette grande vue qu'il allait bientôt atteindre dans les sciences sociales et d'après laquelle il existe entre tous les phénomènes de cet ordre des rapports nécessaires qui, générahsés, constituent des lois.
Là ne s'arrête pas le haut essor de Bacon ; malgré l'imperfection des sciences chimiques, physiologiques et surtout morales de son époque, il constate dans son admirable traité De Dignitate et augmentis scientiarum^ le lien étroit, Vinculum, comme il s'exprime, qui relie directement les phénomènes de l'esprit aux phénomènes physiologiques généraux ; il indique, par exemple, certains moyens matériels de fortifier l'imagination et observe les rapports immédiats de cette dernière avec le système nerveux; par là il se relie évidemment à Cabanis et à la grande école moderne qui en fondant la physiologie psychique, permet enfin de compléter sans discontinuité la série hiérarchique des sciences par la constitution positive des sciences sociales.
A ce point de vue, Bacon est réellement le plus illustre ancêtre de révolution actuelle ; il s'élève naturellement aux plus hautes notions de la morale et du droit ; il place celui-ci au sommet de son tableau encyclopédique des sciences ; ne Taccusez pas cependant d'être un utopiste et un rêveur; nul plus que lui n'avait la pratique du monde et des affaires ; ayant eu, comme Aristote la rare fortune d'être placé au centre des combinaisons politiques les plus complexes et les plus étendues, il embrasse de son puissant regard l'ensemble de la société civile dans le passé, dans le présent, et dans l'avenir ; il n'hésite pas à lancer dans le monde l'idée féconde que la politique doit être au service de l'utile, du beau, du vrai, de l'honnête et du juste.
Le but, écrit-il, la tin que les lois doivent envisager et vers lesquels elles doivent diriger toutes leurs jussions et leura sanctions, n'est autre que de faire que les citoyens soient heureux.
n distingue nettement le droit privé du droit public :
Le droit privé subsiste pour ainsi dire à l'ombre du droit public, car c'est la loi qui garantit le citoyen et le magistrat qui garantit la loi.
Il proclame qu'il faut dégager l'étude et la pratique du droit du pur empirisme aussi bien que des formules métaphysiques :
Ceux des auteurs qui ont écrit sur les lois ont traité ce sujet en philosophes ou en jurisconsultes. Or les philosophes mettent en avant une infinité de choses fort belles pour le discours, mais trop éloignées de la pratique. Quant aux jurisconsultes, assujettis, dévoués à la lettre des lois de leur patrie, ou même des lois romaines ou pontificales, ils n'ont pas suffisamment usé de la liberté de leur jugement, et tout ce qu'ils disent sur ce sujet, ils semblent le dire du fond d'une prison. C'est sans contredit un genre de connaissance qui appartient aux hommes d'Etat. C'est à eux qu'il faut demander ce que comporte la nature de la société humaine, le salut du peuple, l'équité naturelle, les mœurs des nations, les diverses formes de gouvernement. Ainsi, c'està eux de donner leurs décisions sur les lois, d'après les principes et les préceptes, soit de l'équité naturelle, soit de la politique. Il ne s'agit donc ici que de remonteraux sources de la justice et de l'utilité publique et de présenter, dans chaque partie du droit, un caractère, une certaine idée du juste, à laquelle on puisse rapporter les lois particulières des royaumes et des républiques, afin de les mieux apprécier et de les corriger, pour peu qu'on ait cette entreprise à cœur et qu'on s'occupe de ce soin (1).
Il reconnaît enfin qu'une bonne organisation économique est la base de Tordre politique et même de la puissance militaire :
Un peuple accablé d'impôts et qui serait en même temps courageux et guerrier, c'est ce qu'on ne verra jamais. La vérité est que les contributions établies par le vœu général abattent moins les âmes et découragent moins les peuples que celles qu'impose le pouvoir arbitraire. C'est ce qu'il est aisé de voir par les taxes de la Basse- Allemagne, qui poitent le nom d'excisés, et jus-
Ci) De Dignitate et aug mentis scientiarum, lib.VHI, cap. HI.
qa'à un certain point aussipar ce que les Anglais qualifient de subsides
Et plus loin :
Il en est des Etats comme des taillis. Si on laisse un trop grand nombre de baliveaux, le bois qui repoussera ne sera pas bien net et bien franc, mais la plus grande pai'tie dégénérera en buissons et en broussailles. C'est ainsi que chez les nations où la noblesse est tix)p nombreuse, le bas peuple sera vil et lâche... Ainsi on aura une grande population et peu de forces réelles... Quoique l'Angleterre le cède de beaucoup à la France pour rétendue du territoire et le nombre des habitants, elle ne laisse pas d'avoir presque toujours l'avantage dans les guerres, par cette raison- là môme que, chez les Anglais, les cultivateurs et les hommes du dernier ordre sont propres à la guerre, au lieu que les paysans de France ne le sont point... Henri VII a été inspiré d'une prudence admirable et vraiment profonde, lorsqu'il imagina d'établir de petites métairies, à chacune desquelles était annexé un petit champ qui n'en devait point être détaché et d'une étendue suffisante pour que de son produit le propriétaire pût vivre commodément, statuant aussi que le champ serait cultivé par le propriétaire môme du fonds ou tout au moins par les usufruitiers, et non par des fermiers ou des mercenaires (1).
A Tappiii de cette observation, on peut rappeler la confirmation qu'elle reçut de la grande transformation de là propriété terrienne opérée deux siècles plus tard par la Révolution française et les victoires militaires qui en furent la conséquence.
(1) De Dignitate et augmentis scientiarum, lib.VIII, cap. III.
Ici nous n'avons à nous occuper que des progrès de la constitution positive des sciences sociales.
En résumé, Bacon fonda son encyclopédie scientifique sur l'observation, rexpérimentatîon et l'histoire comparée des peuples et de leurs institutions. Cependant sa conception d'ensemble a encore pour point de départ la théologie; la science en général se divise, d'après lui, en théologie sacrée et philosophie; cette dernière se subdivise en science de Dieu, science de l'âme, science de l'homme ; la raison est une émanation du souflGie divin. Nous avons vu, par les citations précédentes, que son idéal de justice sociale aboutit à l'hypothèse d'une équité naturelle à laquelle doivent se rapporter les législateurs et les hommes politiques.
Il avait donc fallu attendre jusqu'au commencement du XVII® siècle de notre ère, pour revenir à cette conception de la justice sociale que le droit romain, par son admirable évolution spontanée, avait en partie pratiquement réalisée sous l'Empire. Voyez, par exemple, dans le beau livre sur le Droit de succession de M. Rivier, comment, sous l'influence de la jurisprudence progressive de l'Edit du Préteur, la succession d'abord purement civile et testamentaire en rapport avec le lien exclusivement juridique de l'agnation, parenté fondée sur la puissance, fit peu à peu plaide à la cognation, parenté fondée sur les liens. du
sang, et à une bonorum possessio de pure équité ; mettez cet exemple en rapport avec les observations de sir Henry Sumner Maine sur les analogies qui existent entre le rôle juridique du préteur romain et celui des chanceliers d'Angleterre (1), ajoutez-y que Bacon occupa lui-même pendant plusieurs années cette haute magistrature, et vous reconnaîtrez que la domination catholique a été pour TEurope une perte sèche de plusieurs siècles.
Malheureusement, comme son Tableau encyclopédique des sciences même le montre, la grande et généreuse idée de Bacon n'était pas mûre; la métaphysique allait nécessairement s'emparer de cette conception d'une équité naturelle, qui, dans l'esprit du philosophe anglais, ne semble pas avoir été une formule absolue préétablie, mais une formation historiquement et socialement dérivée et positive.
L'introduction de cette conception nouvelle d'un droit social fondé sur la nature même de l'homme est un fait d'une importance considérable et décisive; c'est en réalité la condamnation à mort de toute théologie; c'est d'une façon, encore métaphysique il est vrai, la reconnaissance que la science politique est indépendante de toute hypothèse providentielle et supraterrestre. A par-
(1) Sir Henry Sumner Maine L 'Ancien Droite p. G2 et suiv.
tir de Bacon le sceptre du monde spirituel tombe à jamais des mains de la Papauté et de TEglise entre celles de la philosophie métaphysique d'abord et en dernier lieu purement scientifique. Nous allons en eflfet à ce moment assister à une évolution nouvelle dans la méthode et dans la conception de Tordre social par Tintervention de cette idée métaphysique d'un droit naturel, antérieur et supérieur aux sociétés, conception correspondant à celle des facultés innées de l'homme, mémoire, imagination et raison, par lesquelles on affirme qu'il se diflférentie essentiellement de tous les autres animaux. La nouvelle méthode sera avant tout déductive; elle partira de certains principes absolus, considérés comme axiomes, et elle en déduira les conséquences avec une logique de plus en plus rigoureuse; nous la verrons cependant subir successivement l'irrésistible poussée des sciences positives et notanmien de la chimie, de la physiologie et de la dépendance psychique de cette dernière, pour finir par se confondre au xix« siècle avec une philosophie générale des sciences exclusivement positive. Cependant, jusqu'au dernier moment, c'est-à-dire jusqu'à l'époque de son triomphe, lors de là Révolution française, nous constaterons les attaches de la métaphysique, même révolutionnaire, avec les formes théologiques qui l'ont précédée et dont elle est directement issue.
La conception d'un droit naturel antérieur et
supérieur à toutes les législations et institutions politiques positives, correspond avec la création, principalement en Angleterre, en Espagne et en France, de TEtat moderne, c'est-à-dire de cette •entité gouvernementale extérieure à la Société, dont le contrepoids sera logiquement l'individualisme absolu du citoyen. Cromwell (1599-1658) et Richelieu (1585-1642) ont leur équivalent philosophique dans HoBBEs (1588-1670) et dans Descartes (1596-1650).
Les deux premiers en politique, les autres dans la méthode, font table rase du passé au nom de principes absolus, en vertu desquels, aussi bî«n dans le domaine de la pensée que dans celui de la politique, ils brisent toutes les réactions et même les résistances les plus légitimes.
• Hobbes est certainement inférieur, sous tous les rapports, à Bacon ; il est loin de posséder les connaissances scientifiques de celui-ci ; sa philosophie politique est remplie des plus incroyables scories théologiques, mais il lui est supérieur en ce sens qu'il représente une évolution de la pensée qui était indispensable à l'avènement de la politique positive.
' Hobbes est le théoricien du principe de la souveraineté; cette souveraineté a son incarnation dans le prince; primitivement, d'après le droit de nature, les hommes sont égaux et ils ont les mêmes droits sur toutes choses; ils sont donc nécessairement hostiles les uns aux autres, homo
homini lupus; la souveraineté du prince leur permet de vivre en paix sous une législation dont le principe doit être que le salut du peuple est la suprême loi et que cette fin justifie les moyens. Le prince, dans ces conditions, représente la puissance et la contrainte, qui seules peuvent faire respecter les pactes particuliers.
Ces axiomes, non vérifiés par l'observation et Texpérience, une fois proclamés en vertu d'un simple raisonnement dont les conclusions ne sont que la reproduction des prémisses, Hobbes formule en principe les six opinions suivantes, qui seraient la consécration la plus flagrante de Timmoralité et de Tiniquité fondamentales des sociétés humaines, si, malgré le triomphe transitoire de ces doctrines, la résistance la plus indomptable des peuples ne leur avait donné un continuel démenti.
I. Dans TEtat, un homme ne peut pas légitimement refuser de faire ce qui est contraire à sa conscience ;
n. Le souverain n'est pas obligé par les lois, la puissance souveraine consistant précisément à avoir une impunité universelle;