HÉRODOTE, II, LXII
seignement. H est facile de se représenter ce que celui-ci devait être pour le peuple. D'après Diodore, peu d'Égyptiens savaient lire ; renseignement était surtout professionnel; il se transmettait de père en fils. C'étaient les prêtres qui exerçaient la médecine; ils tenaient ces fonctions des anciens sorciers et magiciens, dont les prérogatives étaient autrefois confondues avec celles des chefs de tribus et des roitelets barbares, et se sont perpétuées jusque chez les derniers rois de France. Des tableaux placés dans les temples indiquaient les résultats obtenus par les remèdes dans chaque maladie. H n'est donc pas étonnant que certainjj rois sacerdotaux d'Egypte passent pour avoir publié les premiers traités de médecine.
C'était en géométrie, en astronomie, en mécanique, en médecine que s'étaient réalisés les progrès les plus considérables ; on faisait usage du calendrier et l'année solaire était de trois cent soixante-cinq jours un quart. Seulement les connaissances n'étaient pas vulgarisées; l'écriture même était un obstacle à leur diffusion* Cependant, ici également, l'évolution extensive et intensive correspondait à l'évolution générale; d'hiéroglyphique, récriture était devenue hiératique avec abréviation progressive des signes et finalement démotique ou cursive; cette évolution fut heureusement influencée par les relations avec les Phéniciens.
Toutefois l'évolution scientifique et artistique
subit comme toutes les autres la crise de transformation de TEgypte en Etat international; les arts et les sciences déclinent en même temps que le monothéisme national ; quand Tunité politique est détruite, les anciennes formes réapparaissent; il y a un recul de l'architecture, de la sculpture, de la peinture et des sciences; on revient aux formes antérieures de civilisation depuis longtemps disparues ou du moins cachées par les couches successives et superficielles d'un brillant vernis; l'unité religieuse se disloque; on retourne aux principautés et aux divinités régionales ; on retombe dans les superstitions idolatriques et fétichistes primitives, dont le fond plus stable s'était toujours conservé dans la conscience des masses comme ces marécages pestilentiels qui se reforment autour des plus grands centres de civilisation, dès que la main de l'homme cesse de les disputer à la nature.
Heureusement ces reculs ne sont pas définitifs ; ils sont les crises de développements ultérieurs plus considérables et plus élevés. C'est ainsi que pendant sa phase de dénationalisation, nous voyons en Egypte se former peu à peu une classe intellectuelle intermédiaire entre le pouvoir temporel et spirituel d'un côté, et le peuple de l'autre, et cette force nouvelle va se mettre au service de ce dernier; ceci est toute une révolution et montre la puissance irrésistible de la transformation sociale qui s'opère. La classe dont il s'agit est celle
des scribes, destinée dès lors à devenir la puissance la plus considérable des temps à venir. Les scribes étaient les intermédiaires reconnus et quasi-officiels pour toutes les négociations d'affaires et la rédaction des actes; insensiblement, ils en arrivèrent à se charger de formuler les réclamations ouvrières; ils servirent donc à établir des relations plus régulières, moins despotiques entre le peuple et ses maîtres. Sous leur action, la structure théocratique et militaire de l'ancienne société commence à se déformer; ils ne se contentent pas d'être dos intermédiaires professionnels, ils deviennent les formulateurs de l'opinion publique, sans organe jusque-là; c'est ainsi qu'ils publient des pamphlets où l'esprit militaire est impitoyablement raillé. ** Arrive, que je te peigne le sort de l'officier d'infanterie, l'étendue de ses misères! On l'amène tout enfant pour l'enfermer dans la caserne... „ Suit la description des maux du fantassin, du cavalier et du conducteur de chars ; et la conclusion : ** Applique-toi à devenir scribe; tu primeras tout le monde! „ (1). Ainsi se préparait celte grande innovation que nous verrons se réaliser en Chine aussi bien qu'en Europe et en Amérique sous des formes de plus en plus libérales et sociales, la constitution d'une classe de lettrés laïques et aussi d'une administration
(1) G. Maspero, Histoire ancienne des peuples de tOrieoity 4-^ édit. pp. 271-273.
purement civile; cette transfonnation, provisoirement arrêtée en Egypte par la conquête étrangère, s'étendra par la Grèce en Europe et de là dans le reste du monde; pour le moment, dans l'antique Egypte, elle est le premier organe de cette représentation et de cette délibération des intérêts sociaux qui, jusqu'alors, sauf d'une manière rudimehtaire et indivise dans certaines tribus communautaires, avaient été le monopole de chefs ou de castes privilégiées.
Il nous reste maintenant, pour avoir le dernier mot, l'explication complète et essentielle de l'ancienne civilisation égyptienne et spécialement de ses institutions et de ses croyances politiques, à en approfondir les causes. Depuis vingt-trois siècles, ce grand peuple n'a pas discontinué de subir la domination étrangère; les Egyptiens euxmêmes étaient des conquérants envahisseurs.
L'Egypte est restée ce qu'elle était devenue historiquement; un Etat international sans organe de représentation et de délibération, si ce n'est l'organe exécutif même dont le siège est fixé ailleurs qu'en Egypte. Tout s'y réduit encore, comme il y a cinquante siècles, à une hiérarchie féodale dont le suzerain a été successivement à Memphis, à Thèbes, à Saïs, en Perse, en Macédoine, à Rome, à Médine, à Damas, à Constantinople, à Paris et à Londres; mais Londres est surtout et avant tout le grand marché universel, le marché de l'or, l'organe central de la structure économique du
monde. Jusqu'à Assouan et même au delà, il n'y a plus de crocodiles, avec eux les anciennes divinités ont disparu; il n'y a plus que le capitalisme qui est le dieu universel ; l'Egypte moderne est inféodée à cette structure économique, comme l'Egypte antique à ses formes économiques cor-^ respondantes. C'est dans ces dernières que les formes et les croyances politiques de la civilisation des anciens Pharaons trouveront par conséquent leur explication ultime.
vni
Les bases économiques des croyances
politiques.
Au Pérou, la différenciation en castes était encore rudimentaire; la royauté y réglait toute la vie sociale; seuls les prêtres et les nobles se distinguaient de la masse ; encore n'étaient-ils que les agents des pontifes-rois ; au Mexique, la division des fonctions collectives était déjà plus tranchée et plus complète; l'empire de Montezuma est, dans une classification des types sociaux, à tous les points de vue, im stade intermédiaire entre celui des Incas et celui des Pharaons.Tandis qu'au Pérou nous voyons seulement se former une noblesse de sang royal à laquelle sont réservés tous les emplois civils, militaires et religieux avec, au-dessous, le peuple soumis au travail
forcé et rigouTeusement réglementé jusque dans la répartition de ses produits, en Egypte, plus encore qu'au Mexique, la division s'accentue jusque dans le fonctionnement même du pouvoir exécutif; non seulement le pouvoir temporel se sépare en partie du spirituel avec lequel il entre en conflit, mais, dans leurs guerres, nous voyons les Pharaons se faire accompagner par un conseil <ies Trente, composé de conseillers privés, de scribes et de hauts officiers de l'Etat. C'étaient à la fois des serviteurs et des délègues des rois ; il en sera de même à Babylone, en Assyrie et en Perse ; en Chine, le même développement, mais plus considérable encore, aboutira à la création de fonctions ministérielles bien distinctes et en même temps parfaitement coordonnées. Partout cette différenciation dans la structure du pouvoir exécutif correspond à une plus grande différenciation des fonctions sociales de la masse collective; c'est l'accroissement de la masse et des divisions du corps social qui nécessite l'accroissement de la masse et des divisions de l'organisme préposé à la représentation, à la délibération et à l'exécution de la volonté collective; l'indivision du pouvoir tend toujours à disparaître là où apparaît la division des fonctions.
En Egypte, dès la plus haute antiquité, cette différenciation des fonctions de la masse sociale est très remarquable ; leur coordination est plus avancée que partout ailleurs dans le même temps.
La population se partage en sept castes : prêtres, guerriers, industriels et agriculteurs, commerçants, pêcheurs, pasteurs et interprètes. Leur ordre hiérarchique semble conforme à leur ordre historique de formation. Prêtres et guerriers deviennent les premiers agents distincts à la fois du pouvoir central et du restant delà matière sociale; puis s'émancipent en partie les producteurs, ensuite les commerçants et, quand la civilisation devient maritime, les pêcheurs; la caste des pasteurs s'ajouta sans doute lors de l'invasion des Hiksos ou peut-être seulement alors qu'après leur expulsion, une grande partie toutefois demeura en Egypte et fut incorporée à la nationalité. Quant à la caste des interprètes, elle est en rapport avec le stade d'internationalisation de l'Egypte; elle fut en effet établie seulement sept siècles avant notre ère, alors que le pays fut ouvert aux étrangers, par Psammitik.
Les castes furent partout des formes communautaires spéciales issues par différenciation organique de formes communautaires plus générales, représentées à l'origine soit par des tribus pacifiques et égalitaires, soit par des tribus^ guerrières et inégalitaires; l'évolution égyptienne se rattache, aussi loin que les investigations peuvent porter, à une structure militaire et par conséquent autoritaire. Les castes et les divisions professionnelles particulières s'y formèrent graduellement et dès lors toujours d'après le même plan hiérarchique
et exclusif, suivant une loi de spécialisation crois* sante« Les dernières constituées devaient natulellenient être les plus différentes et les plus en opposition relativement aux anciennes. Ainsi la caste saci^dotale était hostile à la marine, au ov>mnierve d^importation et d^exportation; cet exdusivisuie national avait été longtemps favorisé et maintenu par le fait que FEgypte pouvait se suffire à i^e-méme et au-ddà: aussi commença- :-dI«e par se livrer à Fexportation d'abord par I intenttediaire des Phéniciens, car elle n'avait gu-ère \îe bois pour construire des vaisseaux; ^juaat au:x Ûrev-s. lis étaient s^irtout des pirates et les rap^vfts réguliers s^étaUirent seulement beaucvvp jv^ tard avec eux.
Xoii seuiemeat les castes^ mais les professions >£^:Viâiies ctan^ chacune d*efles étai^fit hérédi- :ai^^^ : * Teut artisan qui prenait part aux af- Sxivîy j>ui>îi*îues ou exer^t plusieurs métiers ï î;jût ^v£>iam»ê à irae forte amende. Tdle est la *^:ti<jio£ï: jviiwîqiÈe de TEigypte et la manière dont ><:s Ark*KCî> Cia^itaa^s se trayaanettaient de père tr. âk > ::>^C2e ordre de fonctions et dmdus- ::k:s » < 2 ^ Scc^ ce r^ipport, la loi d'éviJution des • rorjïi.r^-t'ïfs ^^^ires et inégalitaîres est la r::t-:r>£^: ■ :r«i::i;:icc ;fC /héiedîté professioimelles, fn r^-^:.*Arj>Ui*c ;rc ^^^cjactÈant la répétition des r:::èTrît^ i^*'^^ ^ci: les Sfcrteurs jrànitife naturels
/Il r»î r-Tty. I. ^ I -. .'À. "H.
de l'organisalion du IravaO social; elles se rattachent directement aux phénomènes physiologiques et psychiques de l'individu; même une organisation méthodique de l'apprentissage tout en rejetant leurs caractères autoritaires, devra toujours tenir compte de ces conditions inhérentes à la constitution de l'espèce humaine.
Ces formes rigides des castes et des métiers se retrouvaient jusque dans les habitats des populations diverses qui peuplaient l'Egypte- Ainsi, à Memphis, où se rencontraient des gens de toute nationalité, chaque peuple avait son quartier séparé; il y avait le camp tyrien, le mur carien, le mur blanc ou Perse, comme en Europe autrefois et aujourd'hui encore en Chine et même aux Etats-Unis. De même, comme partout dans les mêmes conditions sociales, comme à Athènes, comme à Rome, comme dans les cités du moyen âge, chaque profession avait ses quartiers et ses rues distincts; cette symétrie étroite caractérise la conception de l'ordre social dans les anciennes civilisations.
L'outillage était du reste rudimentaire ; c'était l'homme qui était le véritable instrument de travail ; le boulai^er pétrissait la pâte avec le pied : le maçon appliquait le mortier avec la main ; les pauvres ramassaient la boue des rues mêlée d'ordures pour réparer leurs cahutes sordides. Heuoaent, sous un ciel faT(uk|ya vie se passait i plein air ; maî^^^^^ustance était
réduite au minimum : une espèce de galette plate au goût aigre, pétrie d'épautre, un oignon, un poireau, rarement un peu de viande, du vin ou de la bière. Les femmes circulaient en liberté et sans voile, les épaules chargées ; les hommes, au contraire, portaient les fardeaux sur la tête ; cette pratique dans une société où il y avait égalité dans l'asservissement pour les deux sexes, n'était pas avantageuse au développement cérébral de ces derniers ; nous verrons d'autres circonstances encore y favoriser une certaine supériorité de l'élément féminin.
Il n'y avait presque pas d'esclaves; ils semblent avoir eu une grande valeur, car leur meurtre était puni de mort. Cependant les populations étrangères conquises étaient fréquemment transplantées et incorporées ; dans les derniers temps, les guerriers entraient dans la garde royale, servant ainsi de protection contre les soulèvements populaires ; le reste des vaincus était utilisé pour les grands travaux d'utilité pubhque ou d'ostentation: routes, canaux, digues, temples et pyramides. C'est ainsi qu'il y a plus de trente-trois siècles, fut créé le canal de Suez par les Pharaons delà xix® dynastie. Maintenant encore, comme il y a cinq mille ans, il faut près d'un demi-million d'ouvriers pendant deux mois tous les ans pour le curage des canaux d'irrigation. Si, comme le disait Hérodote, " l'Egypte est un don du Nil „, si, comme Pline l'a parfaitement décrit, il y eut toujours une exacte
correspondance entre la production du sol et le& diverses hauteurs du fleuve nourricier (1), il n'en est pas moins vrai que ces facteurs naturels eussent été tout à fait insuffisants pour créer une grande civilisation sans la coopération de la collectivité ; en Egypte, cette coopération, comme tout le reste,, s'effectua sous forme autoritaire, parla contrainte, par les corvées.
La centralisation despotique générale était ainsiadéquate à la structure économique. Sol et peuple étaient la propriété des Pharaons. Une part du sol, la plus grande, était réservée aux prêtres ; une deuxième, à la couronne; la troisième, aux guerriers. Chacun de ceux-ci recevaient un lot de mille deux cent mètres carrés environ. Le surplus était alloti entre les Egytien& cultivateurs. Nous voyons, par cet exemple, comment se constitue successivement la propriété privée aux dépens de la communauté primitive. La propriété privée commence par être la part consacrée aux divinités ou aux prêtres des divinités, c'est le tabou des sauvages ; de même, en même temps ou antérieurement, est réservée la part des chefs, flls ou représentant des dieux ; c'est ainsi aussi que les guerriers, chefs de groupes, de clans, de familles, et généralement prêtres de leurs communautés inférieures subaltemisées par des chefs plus puissants, restent propriétaires, mais soumis à une hiérarchie féodale. Quant à la masse, ses droite
(1) Pline, livre V, chap. 10.
communautaires ne sont plus représentés que par un allotissement réglé par les détenteurs de la terre et de la puissance publique.
Il ne faut pas s'étonner que, dans de pareilles -conditions, les ouvriers fussent misérables et le travail manuel profondément méprisé; en revanche, dès là xu® dynastie, les carrières libérales étaient appréciées ; comme en Chine, Tétude des lettres sacrées et le titre de scribe pouvaient mener à tout ; le lettré pouvait devenir prêtre, général, percepteur des taxes, gouverneur d'un nome, ingénieur, architecte. En Chine et en Europe, nous verrons cette émancipation aboutir à la formation d'un véritable mandarinat avec, à la base, un prolétariat intellectuel de plus en plus révolutionnaire ou servilement abject.
Il faut lire dans Maspero l'appréciation qu'un vieux scribe égyptien émet au sujet des diverses professions nianuelles: forgerons, tailleurs de pierre, bateliers, maçons, tisserands, cordonniers, «etc. ** Celui qui ne va pas à la littérature reste dans la misère „ (1), il est condamné àuneéternejle obéissance et son salaire suffit à peine à sa maigre nourriture.
Les inscriptions funéraires, il est vrai, ne tarissaient pas en éloges émus sur les bons rapports entretenus par les maîtres défunts avec leurs serviteurs. Tout cela n'était qu'hypocrisie officielle, mensonge conventionnel ; il y avait comme une
(1) Maspero, Histoire ancienne, 116-1 19.
entente tacite entre les juges divins et les princes de la terre. Il y avait pour ceux-ci des formules toutes faites qui entraînaient l'absolution certaine devant le grand jury présidé par Osiri . Le Livre des Morts réglait ces simples formalités. Chaque momie en portait un exemplaire ; c'était un recueil de prières et de formules à Tusage du défunt et destiné à lui faciliter la défense de sa cause. Prenons le contre-pied de la lettre et nous aurons sans doute un tableau sincère des rapports du travail et du capital : " Je n'ai pas fait exécuter à un chef de travailleurs, chaque jour, plus de travaux qu'il n'en devait faire .. Je n'ai pas affamé... Je n'ai point fait de gains frauduleux ! Je n'ai pas altéré les mesures de grains ! Je n'ai pas fraudé d'un doigt sur une paume ! Je n'ai pas repoussé l'eau en sa saison! Je n'ai pas coupé un bras d'eau sur son passage! „ Sous forme de dénégation, c'était au fond une confession, mais Osiri, qui lui-même, avant d'être Dieu, avait été roi, était plutôt un complice et un compère qu'un juge; l'absolution était acquise à peu près d'avance. Ce serait cependant une erreur de croire que le travailleur égyptien ne ressentît pas l'injustice de l'asservissement matériel et moral qui pesait si lourdement sur toute son existence ; il commençait, au contraire, à prendre conscience des iniquités séculaires dont il était victime surtout depuis qu'avec l'extension des relations internationales, l'afflux des étrangers et la division de
plus en plus considérable des anciennes professions, les anciens cadres des castes et des métiers héréditaires commençaient à fléchir et devenant trop étroits, laissaient déborder une foule de déclassés; d'un autre côté, par le fait même de la rigide classification des métiers, une espèce de compagnonnage, de fraternité, s'établissait naturellement entre les membres des mêmes corps.
Aussi, voyons-nous la résistance commencer à s'organiser, notamment sous forme de grèves.
** Les salaires étaient peu considérables, au moins pour les simples ouvriers. Le meilleur de la paye consistait en céréales ou en pain, que Ton distribuait le premier de chaque mois, et qui devaient durer jusqu'au premier du mois suivant. Vers le milieu, la nourriture manquait, et l'on commençait à se plaindre : " Nous avons faim et il y a encore dix-huit jours jusqu'au mois prochain. „ Le travail est suspendu, les affamés quittent l'atelier et vont se réunir sur une place publique, auprès du monument le plus proche, à la porte du temple de Thoutmos III, derrière le temple de Minéphtah, au temple de Seti I®^. Leurs contremaîtres les poursuivent, les commissaires de police du quartier, les gendarmes Maziou, les scribes du voisinage accourent et parlementent avec eux. Souvent, on les ramène par de bonnes paroles, souvent aussi, ils ne veulent rien entendre: " Nous ne reviendrons pas, déclare-le à tes supérieurs qui sont là-bas assemblés. „ Il fallait bien reconnaître que leurs plaintes étaient
fondées;" nous allâmes pour entendre leur bouche et ils nous dirent des paroles vraies..: *^ Nous venons, pressés par la faim, pressés par la soif, n'ayant plus de vêtements, n'ayant plus d'huile, n ayant plus de poissons, n'ayant plus de légumes. Envoyez au Pharaon, notre maître, envoyez au roi, notre supérieur, pour qu'on nous fournisse les moyens de vivre ...» Le scribe, s'il le pouvait, leur donnait satisfaction, prenait sur l'excédent des mois écoulés, de quoi les nourrir pendant quelques jours, ou transmettait leur pétition à qui de droit et obtenait pour eux un supplément de rations au nom du Pharaon. ** Nous avions dit: ne nous sera-t-il pas donné de grains en sus de ce qui nous est attribué, sinon nous ne bougeons d'ici. „ ** Voici donc le dernier du mois, il arriva que l'on comparut par devant les magistrats et ils dirent: «Qu'on mande le scribe comptable Khâmoïs! Il fut amené devant les grands magistrats de la ville et ils dirent: " Vois les grains que tu as reçus et en donne aux gens de la nécropole! „ On fit donc venir Pmontouniboïs, et l'on nous donna des rations supplémentaires chaque jour „ (1). Les greniers des Pharaons, ceux des princes et des temples, contenaient du reste toujours des réserves en céréales; souvent, ils étaient menacés de pillage par les affamés;
(1) LiEBLEiN-cHABAS, Beux papyrus hiératiques^ p. 38. — G. Maspero, Histoire ancienne^ 275-276.
régulièrement cependant, les scribes et les magistrats intervenaient, les uns comme conciliateurs, les autres comme juges.
C'étaient le commerce et l'industrie qui avaient surtout développé le prolétariat des villes ; leur structure étant plus libre, les garanties sociales du travailleur y étaient moins stables et plus précaires que dans Tagriculture. Celle-ci était en correspondance beaucoup plus étroite avec les conditions les plus générales de la société. Dès la plus haute antiquité, l'Egypte est une féodalité politique qui repose sur une organisation féodale de la propriété terrienne; elle Test restée jusqu'à nos jours,
Hérodoterapporte, d'après les prêtres égyptiens, que Sésostris ** fit le partage des terres, assignant à chaque égyptien une portion égale de terre formant un carré, qu'on tirait au sort, à la charge néanmoins de lui payer tous les ans ime certaine redevance qui composait son revenu. Si le fleuve enlevait à quelqu'un une partie de son lot, il allait trouver le roi et lui exposait ce qui lui était arrivé. Ce prince envoyait sur les lieux des arpenteurs, pour voir de combien l'héritage était diminué afin de ne faire payer la redevance qu'à proportion du fonds qui restait. Voilà, je pense, ajoute Hérodote, l'origine de la géométrie, qui a passé de ce pays en Grèce „ (1).
(1) Liv. II, C. CIX.
Nous savons aujourd'hui que cet allotissement se rattache à des périodes historiques bien plus anciennes; il avait été pratiqué antérieurement par les chefs indépendants des tribus, devenus plus tard les princes hériditaires des nomes sous la suzeraineté des Pharaons ; cet allotissement annuel rappelait aussi des temps moins connus où la propriété appartenait à la communauté; les guerres et les conquêtes successives avaient transmis la propriété commune aux mains des chefs qui eux-mêmes, avec la constitution de l'empire, s'étaient transformés en vassaux féodaux. C'est en tenant compte de cette organisation hiérarchique et sous réserve de la propriété éminente du Pharaon, que Tallotissement continuait à se pratiquer sous la direction des chefs intermédiaires. En somme, toutes les charges incombaient aux cultivateurs agricoles ; les propriétaires étaient le roi, les prêtres, les princes, guerriers, conquérants, vassaux et vavassaux. C'est ainsi que tous les cultivateurs^devaient aussi intervenir par un système de corvées dans le creusement des canaux et réservoirs, dans la construction des digues, des écluseSj etc.
Ce qui prouve que cette constitution féodale de la terre s'était superposée à des formes communautaires, c'est qu'en Egypte, comme en Grèce et dans d'autres contrées où ces formes sont restées plus longtemps reconnaissables, le vol des objets mobiliers ne donnait lieu qu'à des restitutions ou
à des indemnités ; ce n'était pas un délit punissable, si, bien entendu, il était commis par un membre de la communauté égyptienne; les voleurs étaient-ils étrangers, ils étaient au contraire sévèrement traités et réduits en esclavage (1).
La guerre et la conquête avaient donc transmis la propriété communautaire aux chefs de la communauté; comme ceux-ci formaient eux-mêmes une hiérarchie, la terre suivit le même régime ; quand le suzerain fut un gouvernement étranger, la propriété passa à ce dernier. Seulement, sous rinfluence principalement de la colonisation étrangère ou de Tintervention de puissances ayant une autre organisation propriétaire, et spécialement une organisation individualiste, ces formes nouvelles tendirent à s'introduire au milieu de la structure ancienne.
Il en fut ainsi après la conquête romaine. Quant à la loi musulmane, elle consacra avec plus d'énergie Tancien principe de propriété éminente du souverain; cependant les califes respectèrent en général la transmission héréditaire de la possession.
Après la conquête turque, le principe du Cheriet fut appliqué plus rigoureusement encore par le sultan Sélim. Celui-ci fit rentrer beaucoup de terres au domaine; il nomma un Defterdar pour les administrer. Les anciens possesseurs ne
(1) DioDORE, I, ch. 80 — Aulu-Gelle, II, ch. 18.
furent plus considérés que comme usufruitiers ; l'héritier fut forcé d'acheter la continuation de la jouissance par une taxe arbitrairement fixée. Les Mamelouks profitèrent de leur puissance pour s'emparer des terres; alors se forma la classe des moultezins; ceux-ci étaient six mille environ et en arrivèrent presque à transformer leur occupation en un droit de pleine propriété. Leurs terres étaient de deux espèces; les unes occupées héréditairement par les fellahs qui payaient l'impôt à l'Etat et la rente aux moultezins; les autres exploitées directement par les propriétaires, c'étaient les terres oussieh; elles payaient un droit de mutation très élevé, sinon elles faisaient retour à l'Etat. Le sultan et les Mamelouks représentaient donc assez bien l'ancien Pharaon et la classe des guerriers; pour compléter la triade dominatrice, les mosquées et leurs prêtres possédaient d'énormes biens, waqfs ; ceux-ci s'étendaient sans cesse par des dons et des legs faits généralement sous réserve d'usufruit; c'était comme la précaire du moyen âge européen, une façon pour les faibles d'échapper aux exactions de l'Etat et des chefs militaires en se mettant sous la protection de l'Eglise. C'est ainsi que, sous la féodalité, les alleux se transformaient en bénéfices et en fiefs. En Egypte, tel fut l'envahissement de la terre par les mosquées, que l'Etat fut obligé de soumettre à son approbation les donations et legs faits en leur faveur.
Mehemet-Ali appliqua encore plus strictement le principe que la terre appartient au souverain qui est aussi le représentant de Dieu; il essaya de faire rentrer toutes les terres au domaine de TEtat; il reprit celles des mamelouks et des moultezins moyennant une indemnité et en leur laissant l'usufruit temporaire des terres oussieh. Il s'empara de même des waqfs, sauf des jardins et des maisons. Il régit TEgypte comme sa propriété, réglant les cultures, créant des manufactures, faisant le commerce, établissant des écoles.
Après lui, la propriété privée se reconstitua peu à peu par les donations des souverains et la tolérance ou la faiblesse de TEtat. En 1858, une ordonnance de Saïd-Pacha accorda à la possession précaire des fellahs des droits se rapprochant de la pleine propriété, tout en réservant théoriquement le principe du domaine éminent de FEtat. Le droit de transmission héréditaire fut reconnu même pour les femmes. Les terres ne font plus retour à l'Etat qu'à défaut d'héritiers et, dans ce cas, le village peut obtenir la préférence sur TEtat. L'hypothèque est en vigueur sous forme de vente à réméré mais avec obligation d'en prévenir l'Etat. Celui qui défriche une terre inculte en devient propriétaire ; le gouvernement ne peut exproprier que moyennant juste indemnité: cependant, en fait, par l'impôt, les fellahs sont les fermiers de l'Etat. Il y a deux espèces de terres : 1° moulk, ou comportant la pleine propriété;
2° mirieh, ne comportant que Tusufruit et transmissibles seulement avec rautorisation du souverain. Il y a aussi des terres acherieh, d'origine musulmane, soumises seulement à la dîme, conformément au Coran, et des terres kharadjié^ terres conquises mais laissées aux vaincus moyennant tribut.
Autrefois, le souverain accordait aussi des terres moyennant le service militaire ; ces zimmets et ^îmar5,gr£mds et petits fiefs, transmissibles seulement en ligne masculine, ont été supprimés.
Ajoutons que les biens dont la culture est négligée font retour à TEtat (1).
Actuellement, au point de vue aussi bien politique qu'économique, l'Egypte devient de plus en plus dépendante d'une suzeraineté féodale dont le centre véritable est à Londres et spécialement dans Lombard-Street. La loi musulmane est toujours nominalement en vigueur; en principe, c'est la communauté des fidèles représentée par le trésor public, qui est la vraie propriétaire du sol ; seulement, la propriété privée s'étend en fait sur une grande partie du territoire et l'impôt ne se paie plus en nature. Il s'est formé un prolétariat de salariés agricoles ; ce prolétariat se compose en grande partie des fellahs ruinés ou expropriés
(1) Presque tous les renseignements ci-dessus, relatifs à l'évolution de la propriété en Egypte à partir de la conquête musulmane, sont empinintés au beau livre de E. de Laveleye, la Propriété et sesjormes primitives*
pour non paiement des impôts; leurs terres grossissent le domaine particulier du souverain et de sa famille ; ce dernier comprend au moins cinq cent mille hectares, le quart de tout le sol arable; c'est le daïrah qui, depuis 1878, est le gage des prêteurs européens. Un autre quart du territoire agricole appartient en toute propriété à des capitalistes qui le font cultiver. Le reste est divisé en petits lopins autour des villages et appartient à de pauvres cultivateurs et à des commerçants, mais à titre précaire, moyennant une taxe dont Timport est en moyenne d'un cinquième du produit comme du temps de Joseph. Ils sont hallucinés par le rêve propriétaire. Ils sont obligés de payer d'avance un impôt de six ans, en une seule fois ou par versements partiels; alors ils ont un titre et sont dégrevés, pour l'avenir, de la moitié de l'impôt foncier. Malheureusement, bientôt déchus de leurs illusions, ils tombent entre les mains des capitalistes, comme l'Etat lui-même, dont la dette était, en 1893, de deux milliards six cent quarante millions et trois cent mille francs!
La situation de l'Egypte devient donc de plus en plus internationale; le grand facteur de cette internationalisation est le capitalisme ; c'est lui qui assujettit la terre des Pharaons à une savante et puissante féodalité, non plus locale, mais mondiale, à la fois politique et économique. De là, la croyance et la doctrine politiques que l'Egypte doit être soumise à un protectorat européen; de là
la réduction d'abord à deux des principaux intéressés, la France et l'Angleterre, de l'exercice de ce protectorat, puis à un seul.
Cette situation n'est que le développement régulier de celle qui se produisit dans la région nilotique quand, pour la première fois, une tribu conquérante parvint à assujettir une communauté plus faible. L'évolution resta nationale tant que rÉgypte ne fut pas entraînée dans le torrent circulatoire de la civilisation, asiatique d'abord, européenne ensuite et finalement cosmopolite.
Ce fut la circulation économique, terrestre et maritime, qui, en Egypte comme ailleurs, fut le facteur le plus général de tout le surplus de l'évolution sociale ; c'est elle qui modela sa structure aux divers stades de sa civilisation lacustre, fluviale, nationale, internationale, intercontinentale; elle dessina cette structure de la même manière que les fleuves, les mers et les océans dessinent les vallées, les régions et les continents. L'instrument le plus formidable de la transformation de la nationalité égyptienne en une internationalité fut la monnaie. Sous ce rapport, le sort de la terre des Pharaons fut identique à celui du Pérou et du Mexique. Ceux-ci également se virent entraînés dans le torrent circulatoire mondial quand, à la suite de la conquête espagnole, l'or et l'argent devinrent les véhicules appropriés aux relations économiques à ce degré nouveau de développement.
Une révolution analogue s'opéra dans le monde antique quand, sous Alexandre-le-Grand, TEurope, TAsie et TAfrique entrèrent, par leurs éléments les plus avancés, dans la composition d'un grand empire intercontinental par lequel rhumanité préludait, mais suivant les formes despotiques du temps, à ces libres fédérations qui, nous le savons maintenant, seront seules aptes à unir complètement et définitivement les membres épars de son unité à venir.
L'introduction d'une monnaie d'or, l'or de Gygès (Pollux, III, 87) est attribuable à la Lydie, vers le milieu ou le commencement du vu® siècle avant notre ère. Jusque-là, les Egyptiens, les Assyriens, les Hittites, les Phéniciens avaient pourvu en partie par le troc et l'échange directs à leurs opérations locales et internationales; s'ils faisaient usage des métaux précieux, c'était en poudre ou en lingots bruts non monnayés. Ils connaissaient cependant l'usage de la lettre de change; c'est ainsi que les Assyriens se servaient de galettes d'argile où l'on inscrivait qu'une certaine quantité de métal précieux serait payée au porteur en une localité désignée; ces galettes étaient mises au four, afin d'être rendues inaltérables (1). Un monument d'époque Memphite nous montre des ménagères allant au bazar et y achetant souliers, légumes, Uqueurs en échange
(1) E . Nys, a utour de la Méditerranée, p 31 , Bruxelles, 1 895.
d'éventails, de colliers en verroterie. On se servait cependant des métaux en or, argent et cuivre pour des transactions plus importantes et moins usuelles; ces métaux furent d'abord employés à l'état brut, en poudre, en morceaux irréguliers, puis réguliers, plus tard coulés en lingots et gradués suivant le système de poids en vigueur, mais sans marque officielle de leur valeur, comme marchandise. Il fallut plus de deux siècles pour que Tusage de la monnaie métallique se généralisât dans le monde antique. Dès lors, un organe collectif régulateur de la circulation économique internationale existe ; les princes accumulent des trésors considérables, notamment les rois de Perse. Quand Alexandre pénètre à Suses, il fait main basse sur quarante mille talents en lingots et neuf mille en numéraire ; à Persépolis, où était le trésor de l'empire, il s'empare de cent vingt mille talents; il centralisa ainsi entre ses mains un capital de neuf cents millions environ et, comme il agit sans doute de même en Syrie, à Babylone et en Egypte, sa puissance politique eut pour base un capital métallique adéquat. La mise en circulation de ce capital fut l'agent principal de la formation des rapports internationaux qui depuis lors, malgré des régressions passagères, se consolidèrent entre les peuples; sa fonction n'a fait depuis ce moment que se centraliser et s'universaliser de plus en plus en revêtant des caractères progressivement sociaux qui, à leur tour
seront le point de départ de formes politiques plus larges et plus élevées en rapport avec la grandeur matérielle et morale du superorganisme sociétaire général, dont la constitution et la coordination sont ridéal de la Politique, c'est-à-dire de la volonté collective.
Conclusions psycho-sociologiques
Cette volonté collective, de même que la volonté individuelle, n*est cependant unifiée que comme résultat final; en réalité, au même titre que toutes ces grandes facultés psychiques considérées par l'ancienne métaphysique comme unes, indivisibles et comme des forces extérieures et indépendantes, elle se compose d'un nombre considérable de volontés spéciales, tant au point de vue des groupes sociaux particuliers et régionaux que des fonctions spéciales entre lesquelles se partage Tactivité générale des sociétés. Il y a une volonté collective relative à la conservation et à la reproduction des individus et de l'espèce ; il y a une volonté collective, en rapport avec Tembellissement de la vie et la formation d'un idéal, il existe une volonté collective par laquelle satisfaction progressive est donnée à nos besoins et à nos désirs intellectuels et moraux, à notre soif inextinguible de justice; c'est l'union et la corrélation de ces
volontés spéciales avec leurs centres particuliers de coordination qui représente la fonction politique proprement dite. Toute volonté, c'est-à-dire toute politique collective, a pour aboutissement naturel des actes; la fonction executive est en fait subordonnée à toutes les autres; elle est subaltemisée d'abord aux fonctions de représentation dont la mission est de faire connaître aux sociétés leurs besoins véritables, ensuite aux fonctions de délibération destinées à balancer et à peser judicieusement les divers motifs qui doivent déterminer les résolutions sociales. Parmi les facteurs qui nécessairement et toujours influeront sur la valeur et l'appréciation des motifs sont les croyances sociales et notamment celles relatives à la conception des conditions statiques et dynamiques, c'est-à-dire de la nature même de la politique.
Les croyances politiques sont des éléments essentiellement stables et relativement permanents de l'activité sociale qu'elles mettent par cela même à l'abri de soubresauts continus et dont elles régularisent et modèrent l'exercice» D'après James Mill et Herbert Spencer, la croyance s'explique par une association indissoluble de faits de conscience pour ainsi dire coagulés et intégrés dans l'organisme, de telle sorte qu'ils font la base du caractère et déterminent d'une façon régulière notre conduite. Cette opinion n'est donc pas en contradiction avec celle
de Stuart Mill et de A. Bain, lesquels considèrent surtout la croyance comme une forme de notre nature active, c'est-à-dire un élément de la volonté. En somme, Tunité de conscience des individus et des peuples est le résultat d'associations de sensations, de sentiments et d'idées; c'est cette unité qui est la base de leur caractère; les croyances en sont un élément. Et ici, en terminant, nous devons attirer l'attention sur un des effets sociaux et individuels les plus précieux des croyances en général; par là même qu'elles sont consolidées, elle facilitent à la volonté l'exécution de ses décisions, précisément parce que ces décisions seront généralement conformes aux croyances. Il en résulte, aussi bien pour les organismes ordinaires que pour les organismes sociaux, la nécessité d'une moindre dépense d'énergie ou de force, un véritable soulagement.
Ce phénomène a fort bien été exprimé, au point de vue personnel, par Wallace dans une lettre qu'il écrivait le 27 février 1867 à l'illustre Ch. Darwin, à propos d'une hypothèse biologique, du reste erronée, de ce dernier : ** Je puis à peine vous dire combien j'admire le chapitre sur la Pangenèse ; c'est pour moi un véritable soulagement que d'avoir une explication possible d'une difficulté qui m'a toujours hanté et je ne pourrai jamais l'abandonner avant l'arrivée d'une explication meilleure qui puisse lui être substituée. „
Les peuples trouvent le même soulagement
dans leurs croyances notamment politiques ; eux aussi ne les modifient que lorsqu'aux explications qui les satisfont on parvient à substituer des explications meilleures. Ces études ont précisément pour objet de faciliter la transition des croyances politiques modernes, en grande partie religieuses et métaphysiques, vers des croyances scientifiques et positives. La science seule peut être la foi commune de Thumanité à venir; son homogénéité universelle est l'unique lien assez étendu et solide pour coordonner et unifier les fonctions de plus en plus spéciales, mais en même temps de plus en plus internationales, entre lesquelles se distribue l'activité du grand organisme mondial dont les linéaments se dessinent avec une netteté croissante depuis des siècles.
A des structures nouvelles plus larges il faut des croyances également rénovées et plus amples. Chaque stade du développement social a ses croyances appropriées conformément à la loi générale de corrélation de toutes les parties des organismes collectifs. Ce serait une grave erreur de se représenter, à la suite d'Herbert Spencer et de la généralité des sociologistes, les croyances primitives comme étant essentiellement incohérentes et incoordonnées; elles ne le sont pas au point de vue des organismes sociaux dont elles sont l'aspect et le lien psychiques. La vérité est que pour des structures simples, le système de coordination intellectuelle ne peut et ne doit être
que simple également. Les croyances primitives, économiques, génésiques, esthétiques, religieuses, morales, juridiques et politiques sont en fait homogènes comme le seront finalement les croyances purement scientifiques de la société mondiale en formation; la loi d'homogénéité en sociologie est aussi générale que celles de continuité et de corrélation; les applications seules dififèrent. Dans les sociétés primitives, relativement peu étendues, toutes les unités du corps social exercent les mêmes fonctions; si tous les individus n'ont pas le culte des mêmes fétiches, des mêmes ancêtres, des mêmes éléments de la nature, dans tous les cas les croyances relatives aux divers objets de leur religion sont identiques et c'est là ce qui constitue la cohésion et l'unité de leurs croyances. Il en est de même au point de vue politique ; les primitifs et même les membres de grandes civilisations historiques se croient gouvernés par les esprits de leurs ancêtres et spécialement par les esprits de ceux qui furent les chefs politiques de leur vivant; ils croient que les chefs actuels sont les descendants et les représentants de ces dieux, qu'ils sont des divinités ou du moins qu'ils le deviennent à leur tour après leur mort. Ces croyances politiques se développeront nécessairement de plus en plus dans les sociétés qui, sous l'influence de la guerre et de l'inégalité économique, revêtiront une structure hiérarchique et autoritaire en rapport avec les différenciations organiques ac-
compiles dans ces sociétés parallèlement à leur développement. Dans tous les cas, il y aura, à des degrés divers, cohésion, coordination, unification de la conscience collective. Notons que la nature des croyances des sociétés rudimentaires, loin d'être un obstacle au progrès de ces dernières, tant au point de vue de leur expansion que de leur différenciation, en est au contraire un facteur éminemment favorable; rien ne se fond plus facilement avec une société primitive qu'une autre société égaleraient primitive, précisément parce qu'elles ont le même fond très simple de croyances religieuses, politiques et autres; leur croissance se fait très naturellement par assimilation. Ce n'est qu'à partir de la constitution des grandes religions monothéistes que l'intolérance et l'exclusivisme ont dominé dans les croyances, mais cela même a été une des conditions nécessaires de la constitution progressive d'une unité de conscience universelle; les systèmes métaphysiques s'excluent encore plus radicalement que les religions ; la science enfin, éliminant toutes les erreurs et hypothèses, crée sur leurs ruines une unité dont la seule limite est dans ses propres méthodes d'investigation.
Dans tous les cas, qu'il s'agisse de sociétés très simples comme les petites tribus communautaires ou inégalitaires primitives, ou de sociétés beaucoup plus complexes telles que le Pérou, le Mexique, l'Egypte, une des conditions fondamen-
taies de la structure, c'est-à-dire de Tordre statique de ces sociétés, est une certaine unité de conscience et notamment une certaine coordination de leurs croyances politiques en rapport avec chacun des stades de leur croissance.
Le Pérou ancien semble avoir réalisé le maximum d'indivision et d'individualisation de direction politique qu'un grand empire puisse atteindre sans se dissoudre, et en fait il se dissolvait pour se transformer sans doute en une organisation analogue à celle du Mexique, quand les Espagnols vinrent en contact avec le royaume des Incas. Non seulement l'Inca était l'organe suprême de la direction politique générale de la communauté, mais il confondait en sa personne l'activité volontaire et rectrice de chacune des fonctions spéciales de la vie collective; il présidait à la circulation, à la distribution, à la répartition, à la consommation et à la production de toutes les utiUtés économiques, il réglait les relations familiales, l'enseignement professionnel, artistique et scientifique ; il était l'incarnation de la morale religieuse, le grand justicier, le chef militaire; comme le soleil, son ancêtre, il gouvernait, éclairait et fécondait la société entière. Cependant, telle était l'étendue de son empire que déjà il ne pouvait exercer toutes ces fonctions que par des délégations à des chefs subalternes hiérarchisés.
Au Mexique, cette différenciation organique
des pouvoirs politiques est déjà plus accçntuée; elle s'accomplit nécessairement au détriment de l'organe recteur central; nous la voyons se réaliser tout d'abord naturellement dans les formes de la circulation économique; le commerce s'émancipe le premier; l'échange se constitue en fonction sociale en partie indépendante du pouvoir central; dès lors la consommation et la production deviennent des services sociaux que ne règle plus exclusivement l'autorité du chef de l'Etat; le corps social commence à se diflEerencier en castes, c'est-à-dire à rechercher en lui-même et suivant des modes moins individualistes et despotiques les conditions de son unité de direction.
En Egypte, cette croissance, cette dilBférenciation et cette coordination se dessinent d'une façon de plus en plus nette ; l'existence à un certain moment de sept castes bien tranchées bien qu'hié-rarchisées est la meilleure preuve de la supériorité de cette civilisation sur les précédentes, malgré la moindre antiquité de ces dernières. En fait, en Egypte, Torgane recteur central, en tant que despotique et individuel, a perdu en grande partie son autorité dans une mesure équivalente à celle que les fonctions sociales organisées en castes, c'est-à-dire suivant des modes collectifs plus parfaits, ont gagnée. C'est une hiérarchie sociale et politique très compliquée qui est chargée, à tous les points de vue, de coordonner l'empire égyptien ; en somme, et c'est là l'important,
Tancienne Egypte se gouverne davantage ellemême, avec des organes recteurs moins individuels que le Pérou et le Mexique. Le conflit même entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel qui s'y manifeste à certains moments est un événement social de la plus haute importance, de même que la formation d'un élément intellectuel et administratif civil représenté par les scribes et indépendant, du moins en partie, des autorités religieuses et politiques.
Il faut noter que dans les trois grandes civilisations dont nous venons de rechercher les croyances politiques, le fondement de ces dernières, en y comprenant celle des sociétés plus rudimentaires et même primitives, est essentiellement théologique; en général, la loi des trois états^ formulée par A. Comte, semble vérifiée en ce qui concerne le développement psycliique des sociétés; elle n'est pas suffisante pour expliquer leur structure et leur évolution organiques, ni générales, ni spéciales, c'est-à-dire l'aspect physique dont les phénomènes psychiques sont seulement le complément.
Le Pérou, le Mexique et l'Egypte nous ont permis d'assister aux crises et aux phénomènes de régression apparente qui se manifestent dans les sociétés, notamment à leur stade d'internationalisation; ces phénomènes ont naturellement leur contre-coup dans les croyances générales et aussi dans les croyances politiques. La constitution du
royaume d'Ethiopie nous a, d'un autre côté, fourni un exemple intéressant de régression sociale et politique réelle d'une société particulière réfractaire à révolution de la société plus vaste dont elle avait suivi momentanément les destinées.
Ces dislocations politiques sont toujours en rapport avec des troubles de même nature dans les croyances; elles accompagnent, précèdent ou suivent, et ce dernier cas est le plus fréquent, les antagonismes qui naissent dans la conscience collective et qui, dès lors, poussent les diverses parties et unités du corps social à agir les unes à l'égard des autres comme des éléments hostiles et irréconciliables pour lesquels la vie commune est devenue impossible.
Ces antagonismes constituent de véritables états morbides, car la socialité et l'unité de conscience sont l'état normal de toute société humaine comme de tout organisme humain individuel.
Ces dédoublements de la personnalité collective sont des phénomènes pathologiques au même titre que les dislocations que nous voyons se produire dans les personnalités individuelles lorsque leur conscience se trouble au point de perdre le sens de son unité et par conséquent celle du moi. Tel malade, ayant perdu la conscience de l'unité de son être, se frappe avec colère pour des griefs qu'il articule contre son double imaginaire. Il en
est de même pour les sociétés lorsque Tacuité de leurs conflits et la faiblesse des constitutions destinées à y mettre fin en les réduisant à se soumettre à des centres supérieurs de coordination leur font perdre de vue la notion supérieure de leur unité normale et morale; alors les hommes et les partis s'injurient et se brutalisent comme s'ils ne faisaient point partie de la même collectivité; heureusement, les superorganismes sociaux sont plus plastiques, plus malléables, plus aisément divisibles que les organismes individuels du moins supérieurs; les sociétés peuvent donc en fait se séparer et se disloquer; seulement ces scissions sont toujours des cas de régression, à moins qu'à l'unité despotique qui présidait à leur unité ne se substitue un lien fédératif plus libéral et supérieur.
Celui-ci, avec les autres institutions appropriées, est le seul qui soit, au stade d'internationalisation auquel aboutissent toutes les civilisations particulières, capable d'unifier les diverses parties de ce vaste corps social qui, de plus en plus, embrasse dans sa structure les régions et les populations les plus réfractaires de notre planète. Dès lors la fonction sociale de la Politique apparaît clairement. Cette mission a toujours été la même; elle a pour objet la Représentation exacte et sincère des besoins et des désirs de la collectivité, leur délibération consciencieuse d'où naisi sent les Résolutions et les Volitions appropriées
à toutes les circonstances de telle sorte que TExécution réponde toujours et soit invariablement subordonnée non seulement à la Représentation actuelle des intérêts sociaux, mais à leur Représentation idéale la plus haute et la plus prévoyante possible, dans les limites raisonnables de la science et de l'expérience.
Ce sont ces organes Représentatifs, Délibérants et Exécutifs que nous avons à organiser au service des collectivités humaines à tous les degrés, depuis le simple conseil de famille et Thumble conseil d'usine ou agricole jusqu'à ces grands organes internationaux et cosmopolites qui, par leur fonctionnement régulier dans tous les ordres de l'activité humaine, doivent finalement substituer partout et en tout la paix à la guerre, l'ordre au désordre, par la conscience croissante de l'unité également croissante de l'espèce humaine et de la société universelle dont chaque être est une cellule.
C'est ce stade ultime, bien que toujours perfectible, du self-government fédératif et républicain que l'histoire des civilisations et celle des croyances politiques nous montrent comme l'idéal du progrès politique. Ce qu'à travers toutes ses croyances et toutes ses théories politiques, la volonté collective affirme clairement avoir toujours poursuivi avec une conscience de plus en plus nette et universelle de son but, c'est la constitution progressive de son unité organique et, en outre, au point
de vue de la direction spéciale et générale de chacune des parties de l'ensemble coordonné de ces dernières, un gouvernement tel, que le corps social comme le corps individuel soit à lui-même sa Providence et son Roi.
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