CHAPITRE IV
l'Egypte.
Le Territoire et la Population.
Du Sud au Nord, à partir du Victoria Nyanza, c'est-à-dire de TEquateur, l'Afrique Orientale s'in^ cline vers le Méditerranée ; cette énorme déclivité terrestre est parcourue dans toute son étendue par le Nil qui s'y déverse par les bouches de son Delta; le cours de la civilisation de ces régions suit la même direction jusqu'au moment où la grande mer intérieure fait de l'Egypte une société intercontinentale, le premier et, dans tous les cas, le plus remarquable des types cosmopolites de l'histoire. Sous ce rapport, l'œuvre sociale du fleuve africain est supérieure à celle des plus grands fleuves d'Asie, sauf peut-être du Hoang-ho en Chine; elle dépasse celle du Rhin et du Danube
sinon en complexité, dans tous les cas, par la grandeur, la simplicité et l'imposante unité .de son évolution.
Du lac Victoria Nyanza à la mer, le développement du Nil est de 1,254 lieues et peut-être faut-il encore porter à plus de cinq degrés au Sud de l'Equateur l'origine de ses eaux.
" La pente générale du sol, du plateau de l'Afrique centrale aux rivages de la Méditerranée coïncide avec la vallée du Nil; toutefois, c'est uniquement à ce fleuve que les régions traversées doivent leur unité géographique. Les hautes terres de l'intérieur parsemées de lacs, les espaces marécageux où les principaux affluents du Sud-Ouest viennent s'unir au Nil Blanc, la citadefle de montagnes occupée par les Ethiopiens, le Kordofan entouré de solitudes, les déserts de Nubie, l'étroite et sinueuse vallée de la Haute-Egypte, enfin la campagne verdoyante oii se ramifient les bras fluviaux avant de s'unir à la Méditerranée, toutes ces contrées sont autant de domaines géographiques bien distincts et l'histoire en aurait été toute locale, si le Nil et ses affluents, serpentant de l'une à l'autre région, ne les avaient unis de leurs fils d'argent. , (1)
Le progrès et le regrès de la civilisation égyptienne coïncideront toujours avec la prédominance soit de l'unité et de la continuité de la
(\) Elisée Reclus, Géographie universelle.
grande artère fluviale, soit de ce particularisme géographique secondaire.
L'Egypte, par sa situation géographique, devait aussi naturellement exercer une influence considérable sur la civilisation générale. Là se croisent les routes terrestres entre F Asie et l'Afrique; là se joignent les voies maritimes entre TEurope et les Indes. Par ses relations avec les populations méditerranéennes et celles de TEuphrate et du Tigre, avec la Syrie, TAssyrie, la Perse, la Grèce et ritalie, elle contribua puiàsamment, dans toutes les branches de l'activité humaine, tant économiques que scientifiques, morales et politiques, à Téclosion des formes plus complexes et plus hautes qui, grâce à elle, caractérisent les sociétés modernes les plus avancées. Pythagore, Solon, Hérodote et Eudoxe se nourrirent de l'esprit de ses institutions et de ses doctrines et c'est encore à Alexandrie d'Egypte que dans la suite l'école néo-platonicienne prépara la fusion du spiritualisme philosophique avec le Christianisme. Delphes, Jérusalem et Rome, centres à la fois religieux et politiques de la coordination des croyances humaines, s'inspirèrent de sa religiosité de même que la philosophie et les sciences de ses doctrines et de ses découvertes; les plus grands historiens, législateurs et théoriciens politiques de l'antiquité y puisèrent leurs plus profondes observations et inspirations; méconnaître sa haute fonction éducatrice serait couper le fil de l'histoire et faire
preuve d'ignorance et d'une injustifiable ingratitude (1).
Le Nil fit l'unité nationale de l'Egypte, la Méditerranée et les relations terrestres avec l'Asie créèrent son évolution internationale.
Dans l'ignorance où ils étaient de la source de leur fleuve qu'ils avaient remonté pendant des semaines et des mois en le trouvant toujours
(1) Dans son Histoire de la Science politique^ M. P. Janet ne s'occupe pas même de l'Egypte, bien que celle-ci nous fournisse le plus ancien document diplomatique et de droit public international connu.
Combien lamentable, à ce point de vue, nous apparaît l'enseignement historique supérieur donné dans certaines Universités! C'est ainsi qu'un professeur, dans un Manuel destiné aux étudiants, émet imperturbablement les id^es suivantes : « Les Ariens sont la seule race vraiment politique. Ils créent la notion de l'Etat libre mais organisé, sauvegardant les droits individuels et n'abaissant l'homme ni sous le despotisme du roi (Chamites), ni sous le despotisme de Dieu (Sémites). Guerriers et conquérants, ils établissent leur suprématie, grâce à leur énergie physique et morale. A l'origine, pasteurs et agriculteui's... ils ne sont point stationnaires, mais éprouvent le besoin du développement, du progrès ».
« Ces trois éléments de l'Etat : le Roi, le Conseil ou Sénat, l'assemblée se retrouvent chez tous les peuples ariens. »
« Chez les Ariens d'Asie, l'influence du climat et des populations vaincues (Charaitiques et touraniennes) arrête le développement normal de l'Etat. Ils passent du régime patriarcal au régime despotique. Les empires comme celui des Perses n'ont point de forme organique : ce sont des agrégats de pays conquis qui paient tribut, mais ne sont pas gouvernés. » En un mot, ce sont les Ariens qui ont inventé la politique et les doctrinaires qui en ont fait une science !
également large, à la poursuite des tribus noires ou Koushites, les Egyptiens l'appelaient iaumâ, iôm, la mer; d'après les prêtres, le fleuve sacré descendait du ciel où il portait les barques des dieux; il naissait entre Elephantine-Abou et Philae-Aïlak, à la première cataracte, dans deux gouffres insondables appelés les Qorti.
Primitivement tout le Delta actuel était submergé par la mer jusqu'à Mannofri (Memphis); les limites de la Méditerranée sont encore nettement accusées par les lignes de dunes qui s'étendent à l'Est et à l'Ouest du fleuve; l'isthme de Suez n'existait pas. D'un autre côté, des liens antiques avaient uni l'Afrique au continent disparu de l'Océan Indien; cette solidarité terrestre est rappelée par les populations nègres qui peuplent les îles depuis la côte orientale jusqu'en Polynésie.
Les liens terrestres de l'Afrique et de l'Asie ne s'établirent que postérieurement aux précédents ; la Méditerranée et la mer Rouge restèrent unies longtemps encore, et ce ne fut que lentement que le prolongement de la Méditerranée devint le Delta du Nil. Cette transformation importante succéda elle-même à une période énormément plus reculée où l'Afrique et l'Europe étaient unies par la Grèce, la Sicile et l'Espagne.
A tous les points de vue, par ses antécédents et sa structure géographiques et géologiques, par son énorme artère fluviale, par ses communica-
lions terrestres, la civilisation Nilotique nous apparaît comme une des manifestations les plus considérables des grandes lois de solidarité et de continuité dont les avises sont les facteurs physiques de Tunivers qui impriment aux sociétés leurs structures et leurs tendances les plus générales.
Cette continuité et cette solidarité sont encore actuellement représentées dans l'espace comme elles Tout été dans le temps par ce phénomène remarquable, que plus on remonte des origines du Nil, c'est-à-dire du lac NTanza vers la Méditerranée, plus la civilisation, comme le fleuve même, se développe et élargit son domaine, nous montrant ainsi dans leurs cours parallèles les progrès successifs et confondus du fleuve et de ses riverains.
L'Afrique elle-même, dans son ensemble, est pour ainsi dire une image agrandie et plus grossière des contrées et des civilisations vivifiées par le Nil. Hottentots et Bushismans sont relégués à son extrémité Sud-Occidentale, ainsi que d'autres populatioub disséminées dans les forêts les moins accessibles ; ce sont les sociétés les plus arriérées du continent. De même les populations les moins civilisées du Nil sont celles qui se rapprochent le plus de ses origines; la grande mer intérieure est l'idéal qu'elles atteindront à travers les marécages et malgré les cataractes, de même que de nos jours les grands océans intercontinentaux, par la facilité de leurs communications, assurent la réali-
sation d'un idéal encore plus élevé, celui de Tunité mondiale de Tespèce humaine.
C'est le long des rivières, autour et au milieu même des lacs et enfin, en descendant le cours des fleuves jusqu'à la mer, que la civilisation Egyptienne, comme toutes les autres dans les mêmes conditions, poursuit son développement; mais en Egypte, comme ailleurs, cette loi se complique par l'intervention de populations conquérantes dont les flots envahisseurs, comme ceux du flux de la mer, remontent les fleuves ainsi que cela se pratique encore sous nos yeux précisément en Afrique.
Quelles étaient les origines des populations de l'Afrique et spécialement de celles qui étaient riveraines du Nil? D'après une première hypothèse, tous les peuples de l'Afrique, * enfants de Gham „, descendent d'une même souche originelle et leurs divergences proviennent de l'adaptation à des milieux différents (1). Une deuxième hypothèse admet des souches difiérentes; en effet, la région de la Méditerranée africaine a une population dont le fond est Berbère et plus semblable aux populations d'Europe; plusieurs tribus sont remarquables par leurs yeux bleus et leurs chevelures blondes ou châtain clair; ces Berbères sont sans doute des frères des Egyptiens primitifs.
Si l'on observe la carte des langues de l'Afrique
(1) RAKniAsif , Les peuples de V Afrique,
dont les divisions correspondent le plus aux groupements ethniques, on constate le partage du continent en onze tranches égales dans le sens de la latitude. De l'Est à TOuest, depuis les rivages de la Méditerranée jusque vers le 10® degré de latitude Nord, dominent en première ligne des Sémites, puis des Berbères. Ces mêmes populations Sémitiques peuplent toute TArabie et les rivages orientaux de la Méditerranée; elles sont d'origine Asiatique; les Berbères sont des Sémites.
Cette zone est pénétrée vers son centre par des Nigritiens; ceux-ci sont répandus sur toute la région au-dessus de l'Equateur, sauf dans la partie orientale; ils s'étendent jusqu'au W et par leur îlot central au delà du 20° Nord.
La zone orientale depuis l'extrémité septentrionale de la mer Rouge jusqu'au 5® de latitude au Sud de l'Equateur est occupée par des Hamites; elle s'élargit à mesure qu'on descend vers le Sud. La famille des langues hamitiques comprend le vieil Egyptien et son dérivé moderne, le copte, le galla, le berbère. Ce groupe Hamite est donc Sémitique.
Au centre de l'Afrique et au Nord de l'Equateur sont les populations Niam-Niam, qui n'occupent qu'environ la cinquantième partie du continent.
Au Sud-Est de l'Equateur, dans les derniers prolongements du Nil, sont les Nouba qui sont resserrés dans une zone encore moindre, surtout en largeur.
Tout le reste de TAfrique au Sud de l'Equateur est occupée par les Gafres, les Zoulous, lesHottentots et les Bushmen; ces deux dernières populations sont refoulées surtout à l'extrémité Sud occidentale; elles peuvent être considérées comme tout à fait inférieures; elles ont été reléguées dans ce dernier abri par les populations supérieures, de même que l'ont été dans leurs forêts les populations de nains qui habitent les parties les plus mystérieuses de l'Afrique centrale. Tous ces types subalternes sont ceux qui actuellement relient le plus directement l'Humanité aux grands singes anthropomorphes encore existants, Gorilles^ et Chimpanzés
Quant à Madagascar, sa population est en partie d'origine Malaise (1).
Les populations du Centre et du Sud de l'Afrique furent, à n'en pas douter, ses occupants primitifs et leur origine doit sans doute être cherchée dans ce continent disparu dont l'île de Madagascar est un reste. Ces populations s'étendirent de l'Orient vers le Sud et le Nord et furent dans la suite refoulées vers les extrémités méridionales par des envahissements successifs d'Orientaux.
La même loi domine l'évolution historique des populations rattachées à l'influence de la zone Nilotique. " Les voyageurs qui remontent le Nil
(1) Elisée Reclus, Géographie universelle.
constatent que le type du fellah du Nord se rapproche en gradations insensibles de celui des peuplades méridionales (1). ,
Les ancêtres issus du continent Lémurien, après s'être installés sur les hauts plateaux, se seraient insensiblement répandus dans les régions inférieures vers les embouchures des grands fleuves et la mer, puis à leur tour ils ont été repoussés vers le centre et le sud dans les périodes plus rapprochées des temps historiques par des populations sémitiques d'Orient.
On ne peut supposer, comme le fait un historien-économiste, " que la civilisation de TEgypte ait été empruntée à la presqu'île du Gange, quand on voit les habitants de Tune et de l'autre de ces contrées obéir à un gouvernement analogue, le gouvernement théocratique, être pareillement divisés en castes, et, en un mot, posséder tant d'institutions semblables. Celle-ci adore le taureau Nandi, celle-là le bœuf Apis. La vache, chez toutes deux, ne peut être immolée. Leurs prêtres y enseignaient également la métempsychose. Les pèlerinages y sont de même en grand honneur.
Enfin, elle est également sainte, la mort que des fanatiques vont chercher dans les flots sacrés du Nil et du Gange. „ (2).
(1) Elysée Reclus, Géographie universelle,
(2) Du Mesnil-Marigny. Histoire de l'Economie politique des anciens peuples, 1872.
Sans compter que les Egyptiens eurent une marine avant les Hindous, Tidentité des croyances et des institutions religieuses et politiques ne découle pas de leur imitation et de leur emprunt, mais des conditions fondamentales homogènes de la structure des sociétés humaines et de leurs éléments constitutifs, homogénéité dont les variations sont toujours contenues dans des limites étroites. Si le raisonnement de M.Dumesnil devait être accepté, il en résulterait par exemple que Tanimisme, puis l'idolâtrie, le polythéisme, le monothéisme, la métaphysique et jBnalement la philosophie positive, dont tour à tour le règne est plus ou moins universel, seraient Témanation d'un groupe social particulier et non le caractère spontané de révolution sociale. On ne peut, dans tous les cas, transformer en une loi de cause à efifet le fait que deux civilisations se ressemblent, même sous un grand nombre de rapports.
La Préhistoire
Les plus anciennes traces des croyances et des idées politiques de l'Egypte nous montrent une civilisation déjà très ancienne et très avancée. Il nous semble que sa préhistoire peut être assez bien reconstituée, conformément aux considérations précédentes, par l'observation des popula-
lions moins avancées qui occupent actuellement les territoires où se forme le grand fleuve et les parties les plus éloignées de la civilisation Egyptienne proprement dite. Ces populations nous montrent parfaitement les stades successifs qui s'en rapprochent insensiblement. Nous verrons ensuite que, par un phénomène de régression remarquable, il se forma, quand l'empire Egyptien se disloqua avant de se transformer en organisme international, un royaume d'Ethiopie; celui-ci fut précisément le retour à un stade qui peut être considéré comme le point culminant des civilisations inférieures actuelles analogues, à n'en pas douter, aux stades antiques qui aboutirent à la constitution de ce royaume. Ce dernier fut le point de départ de la période historique et régressivement et en partie son point d'arrivée. Faisons donc un moment abstraction du temps pour essayer de reconstituer, par les formes politiques rudimeniaires actuelles, celles qui précédèrent la période historique de l'Egypte.
Certaines parties de la région du Haut Nil sont parmi les plus populeuses de l'Afrique. Dans la région du versant méditerranéen située autour du N'Yanza et du M'Woutan-N'Zîgi, la population peut être évaluée de dix à douze millions.
Par l'idiome et sans doute aussi par la race, les tribus et les nations du plateau se rattachent aux populations de l'Afrique méridionale, de telle 5orte, qu'au point de vue ethnologique, celles-ci
empiètent d'un millier de kilomètres sur le versant du Nord. Au Sud des lacs, pas d'Etats considérables, mais un grand nombre de petites peuplades, qui donnent naissance à quelques formes sociales relativement supérieures. Ainsi, la plupart des tribus de TOu-Soukoûma, unies par une sorte de confédération, se distinguent les unes des autres notamment par le tatouage ; les chefs de tribu ne disposent en principe que d'un pouvoir très limité; les vieillards, dépositaires des coutumes, doivent être consultés dans les circonstances graves. Les chefs prélèvent des impôts ; ils sont les grands propriétaires du pays et tendent à agir en despotes. Quand les villageois brassent leur bière ou pombi, le roi boit à discrétion ; il reçoit les meilleurs morceaux et les défenses des éléphants tués à la chasse ; toutes les peaux de lion, de léopard ou de zèbre lui sont attribuées ; il prélève un droit de passage sur les marchandises des traitants, arbitrairement. Quand un individu a été brûlé ou percé de javelots pour cause de sorcellerie, tout son bien revient au chef de la tribu. Grand est le pouvoir des magiciens, surtout de ceux dont les prédictions se sont vérifiées; leur instrument de divination est une corne de vache ou d'antilope qu'ils emplissent d'une poudre magique; planté dans le sol devant un village, ce talisman suffit pour écarter Tennemi. Quand une bataille se prépare, le magicien écorche un enfant qu'il place tout sanglant sur le chemin de la guerre;
Tarmée passe sur ce cadavre pour aller à rennemi. En face de la rive gauche du lac est Tîle d'Ou- Kerewé, Etat distinct, avec sa capitale Boukindo. Au centre de la ville, une palissade composée de troncs d'arbres entiers renferme la grande cabane royale, celle des femmes, les greniers, le hangar contenant les tambours de guerre. En dehors de cette enceinte, dans la cour de justice siège le roi sur un trône orné de dents, de griffes et de cornes. Le peuple habite les huttes entourées de jardins le long des rues sinueuses ; une deuxième palissade, moins solide que celle du palais royal, environne tout le village.
Le pays de Zinza forme la partie Sud orientale du lac NTanza ; il est divisé entre plusieurs peuplades gouvernées par des chefs et des magiciens. Elles sont toujours inquiétées par les incursions de la tribu des Wa-Touta que Ton suppose être desBantousde l'Afrique méridionale ou peutêtre des Zoulous venus des bords du lac Nyassa par le bassin du Tanganyka.
Dans ces contrées, le pouvoir appartient à des familles de Houma, race de pasteurs qui a ses représentants sur tous les hauts plateaux autour du N'Yanza ; d'après Speke et Grant, ce seraient des Galla venus en conquérants des montagnes de l'Ethiopie. Les Houma, libres et indépendants, ne reconnaissent pas de maîtres parmi eux; ceux qui n'ont pas su conserver leur liberté cessent de faire partie de la nation ; ils brûlent leurs femmes si,
après avoir été capturées, elles retombent entre leurs mains,
A Touest du N*Yanza s'étend le royaume de Karagoué, d'environ quinze mille kilomètres carrés. Une marche déserte que traverse la rivière Lohougati, affluent du NTanza, sépare le Karagoué de rOu-Soui au Sud. A l'Ouest, coule le Tangouré qui est peut-être le Haut Nil. Le pouvoir y appartient aussi aux Houma ; ceux-ci ne permettent aucun mélange de leurs filles avec les races inférieures ; leur vie est sacrée ; la peine capitale ne leur est jamais infligée ni pour meurtre ni pour tout autre crime; ils ne sont sujets qu'à des amendes. Un grand nombre de chefs laissent pousser leurs ongles comme les mandarins annamites et les oisifs de nos classes supérieures. Les princesses sont recherchées plus elles sont grasses. Au décès d'un souverain, le peuple construit au-dessus du cadavre un palais mortuaire où on renferme cinq jeunes filles et cinquante vaches. La capitale est Warahanda.
A l'Ouest du Tangouré, est l'Etat puissant de Rouanda, également dominé par les Houma. Au nord du N'Yanza est le royaume d'Ou-Ganda à véritable structure féodale. La polygamie y est illimitée pour le roi et les chefs. A la mort du père, le fils aîné hérite de toutes les épouses, sauf de sa mère; parfois il les partage avec ses parents. Presque tous les travaux domestiques sont imposés aux femmes et aux esclaves ; l'homme libre ne peut
que se construire sa demeure et porter les armes ; les chefs sont paresseux, menteurs, voleurs, joueurs, ivrognes et cruels; pour eux la vie humaine n'a pas de valeur. Cependant Thôte est respecté. En temps de guerre, tous les étrangers sont internés dans un village sous la surveillance d'un chef responsable de leur sécurité et tenu de leur fournir des vivres.
Les peuples de TOu-Ganda ne semblent plus avoir ni idoles ni fétiches, mais croient à un créateur trop élevé au-dessus d'eux pour qu'il s'occupe de leurs affaires. Ils se bornent à invoquer les loubari, génies bons et mauvais du lac, des rivières, des arbres et des rochers.Un dieu redouté est l'esprit d'un ancien roi qui inflige la variole ; sa résidence est au sommet du Gambaragara, audessus des nuages. Tous les rois morts sont du reste divinisés et continuent à gouverner, à massacrer, plus rarement à pardonner, comme de leur vivant. Les magiciens contrebalancent en partie le despotisme royal ; Speke prétend qu'ils possèdent sur une grande étendue de la rive gauche du Nil un fief ecclésiastique plus ou moins indépendant de l'autorité royale.
Le régime politique est féodal ; le roi est maître absolu de la terre et des hommes ; M'Tesa ou ** celui qui fait trembler „ était toujours accompagné d'une troupe de bourreaux. Le roi n'est cependant pas maître absolu pour les affaires de l'Etat; trois Wakoungou, vassaux héréditaires.
contrôlent son pouvoir. Le principal fonctionnaire, le Katekiru, gouverneur de TOu-Dou, est nommé par le roi qui peut le choisir même parmi les paysans ; il siège avec le souverain et les trois Wakoungou dans le conseil privé, et préside en Tabsence du roi l'assemblée gouvernante ou loutchiko, composée de tous los chefs du pays, vassaux et vavassaux, Wakoungou et Wattongoli.
Le chef cuisinier et d'autres dignitaires du palais ont aussi voix dans ce conseil.
" Au décès du roi, le droit de nomination appartient aux trois Wakoungou qui choisissent V\m de ses enfants, emprisonnent ses frères pendant toute la période de la minorité, puis les brûlent à l'exception de deux ou trois que Ton garde pour perpétuer la race, au cas où le nouveau roi mourrait sans enfants. Si les trois grands chefs ne s'accordent pas pour le choix du souverain, la guerre décide entre eux et le vainqueur intronise son candidat. Pour leurs batailles, les Wakoungou ne manquent point de soldats: tous les hommes valides, de cinq à six cent mille individus, sont exercés au maniement des armes et doivent répondre au preinier appel de leurs chefs. La garde royale se compose en partie de gens du Soudan oriental pt du Dongola, déserteurs de Tannée Egyptienne. Plusieurs centaines de canots constituent la flotte. La capitale change suivant le caprice du roi „. (1).
(1) Elisée Reclus, Géoffraphie universelle.
A rOuest du lac se trouve encore le royaume de Karindora, dont la structure est à peu près analogue.
Ainsi, c'était autour des grands lacs que s'étaient constitués les Etats politiques les plus considérables, les plus populeux. Si Ton veut avoir une idée des formes sociales plus simples qu'ils avaient dépassées, il faut observer les civilisations inférieures établies dans la région des affluents et des rivières, des lacs et du Nil ; partout cependant, à de rares exceptions près, la structure est inégalîtaire et militaire dès ses origines les plus faibles ; il ne faudra donc pas s'étonner, si, à l'encontre d'autres grandes civilisations, nous ne retrouvons pas dans l'évolution de la société égyptienne des traces bien nettes de formes communautaires égalitaires et pacifiques. Les formes que nous venons de décrire, semblables certainement aux stades les plus antiques de l'Egypte ancienne, sont déjà complexes et défigurées par les habitudes guerrières.
Au-dessus des lacs et de la région des rivières, le Nil se différencie enfin de plus en plus nettement; à mesure qu'il pénètre dans le Soudan Oriental, le Kordofan et enfin dans la Nubie, après laquelle cessent ses cataractes, la vie sociale se régularise avec son cours, et l'unité de l'évolution du fleuve et des hommes devient plus large et plus parfaite.
Les anciens Egyptiens assimilaient eux-mêmes
leur empire au Nil, mais toujours en y rattachant leur esprit militaire invétéré : " Qui, disaient-ils, s'avance là pareil au Nil et dont les flots se précipitent comme ceux du fleuve? C'est TEgyptien qui s'avance semblable au Nil, et, comme un fleuve, ses eaux se précipitent. Il dit : " Je monte, j'inonde la terre, je vais noyer villes et habitants! » Ainsi, la civilisation Nilotique primitive reproduisait l'évolution de l'Afrique en général; originaire sans doute d'une masse continentale engloutie par les flots et dont il ne reste que des fragments, elle se fixa d'abord sur les hauts plateaux, dans les régions des rivières et des lacs pour de là se répandre vers le Sud, l'Ouest et le Nord, le long des grands fleuves jusqu'aux mers qui, dans cette période excessivement lointaine, finirent par faire de l'Afrique un vaste continent insulaire où, par l'isolement, ces populations se différencièrent de plus en plus de leur souche ancestrale.
Les Egyptiens.
L'ère historique de l'Egypte se rattache à une modification profonde, bien que lentement accomplie, de la structure insulaire de l'Afrique : le recul continu de la Méditerranée, la formation du Delta du Nil et de l'isthme qui établit des com-
munications terrestres entre TAsie et l'Afrique. A partir de ce moment, des flux et des reflux de ciFÎlisation s'établirent du Nord-Est au Sud et dû Sud au Nord-Est.
Si l'Egypte, comme le disait Hérodote, est * un don du Nil », qui la parcouri: du Midi au Nord et fait toute sa fécondité, toute son histoire jusqu'à nos jours est et sera de plus en plus dominée par l'isthme de Suez et par le canal maritime qui joindra les deux mers et rendra à l'Afrique son caractère insulaire, mais avec cette différence capitale que les mers étant devenues des voies de communication, le caractère international de TEgypte s'affirmera de plus en plus, jusqu'à lui enlever, pour ainsi dire, toute apparence nationale et à en faire un organisme mondial subordonné à une direction collective dans un intérêt général.
L'Egypte, de même que la plupart des peuples antiques, se considérait, avec plus de raison peutêtre que toute autre région, comme le centre du monde; ce fut même le nom qu'elle donna à l'une de ses capitales, Memphis. Dès les temps les plus reculés, les rives du fleuve ont toujours été les plus peuplées de l'univers; actuellement, la densité de la population y dépasse même celle de la France, de la Belgique et de la Saxe. Là se développa la plus antique civilisation connue et la plus continue jusqu'à nos jours. L'Egypte était déjà policée avant la fondation de Babylone et de
Ninive et alors que les habitants de l'Asie Mineure étaient encore troglodytes.
Les Egyptiens n'avaient pas de chronologie proprement dite; ils divisaient le temps d'après les années du règne de leurs souverains. Manéthon, prêtre du temps de Ptolémée, nous a laissé un tableau chronologique dressé de cette manière, mais rectifié et complété par des découvertes qui continuent tous les jours.
Grâce à la connaissance de certains phénomènes astronomiques, on est parvenu à fixer quelques dates avec certitude. De la même manière qu'il a été possible de classer l'ère chaldéenne de Nabonassar en 746 avant J.-C, on a pu, pour l'Egypte, déterminer trois dates exactes entre le xv« et le xiii® siècles et une autre date entre l'an 3007 et l'an 3010 avant l'ère chrétienne. La dernière date nous reporte donc à environ cinq mille ans, et alors l'Egypte nous montre déjà des monuments qui attestent une civilisation très complexe et avancée.
Les Egyptiens étaient des envahisseurs conquerants qui refoulèrent ou subjuguèrent peu à peu les populations africaines des régions du Nil. La race égyptienne se rattachait en effet aux population blanches de l'Asie Antérieure par ses caractères ethnographiques; la langue égyptienne est un rameau des langues dites sémitiques, par sa forme grammaticale. C'étaient des populations venues d'Asie par l'isthme de Suez ; elles avaient
trouvé établie sur les bords du Nil une race noire dominante qu'Us repoussèrent dans intérieur et qui, à son tour, refoula les autres, de manière à reléguer les populations les plus faibles vers les extrémités et dans les parties les moins accessibles ou les plus stériles du continent La conquête impliquait alors la dépossession; elle se fit sans doute par envahissements successifs.
Ces Egyptiens formèrent d'abord des tribus indépendantes les unes des autres, puis de petites principautés, plus tard de grands royaumes (Haute et Basse Egypte), puis un seul empire, sous les Pharaons; les formes politiques primitives restèrent cependant toujours parfaitement reconnaissables et réapparaissaient très nettes toutes les fois que Tunité impériale tendait à s'aflfaiblir. Les petits Etats étaient devenus les provinces d'un Etat plus grand et constituaient ces divisions administratives auxquelles les Grecs donnèrent l'appellation de nomes.
Les nomes se composaient d'une ou plusieurs villes avec un territoire; la ville principale était le siège de l'administration civile et militaire, le centre de la religion régionale du nome; le territoire se composait de terres de culture, de pâturages, marécages et étangs. A la tête de l'administration civile et militaire il y avait des princes héréditaires ou des nomarques désignés par le roi. Le grand-prêtre du temple était élu ou héréditaire. Les habitants payaient au roi et à ses fonc-
tionnaires des impôts en nature calculés d'après la richesse foncière, conformément à des recensements et à des opérations cadastrales fréquents ; ils étaient soumis à la conscription militaire et à la corvée pour les travaux d'utilité publique, tels que la construction et l'entretien des temples, des forteresses, des routes, des digues et des canaux.
Le fait que les Egyptiens étaient des tribus conquérantes qui, insensiblement se fusionnèrent par la guerre explique suffisamment que, dès le commencement de la période historique, nous rencontrons en Egypte cette organisation avec des formes inégalitaires très arrêtées et non les formes communautaires et pacifiques qui, exceptionnellement, ont persisté chez certaines populations noires et inférieures de l'Afrique, mais beaucoup moins qu'en Asie où les communautés égalitaires parvinrent à s'isoler et à s'abriter plus efficacement grâce à la structure géographique plus favorable de ce dernier continent.
Nous retrouvons cependant chez les Egyptiens les croyances religieuses et politiques qui s'observent partout ailleurs et même la croyance à un état primitif meilleur, peut-être illusoire. Ils considéraient, en effet, les premiers temps de leur séjour aux bords du Nil comme un idéal passé de bonheur; leurs ancêtres eux-mêmes étaient des hommes pieux par excellence, les Shosou-Hor ou serviteurs d'Horus.
Du fait que, chez les anciens Egyptiens, il y eut à
la fois des divinités communautaires, familiales, provinciales et centrales, on peut inférer que l'évolution économique y suivit une marche correspondante et qu'à leur tour, religion et propriété furent adéquates à la structure et aux croyances politiques.
Le Livre des Morts continue à parler des ombres, des esprits comme de quelque chose de matériel, le double de Thomme, son Ka^ qui l'accompagnait durant sa vie. Après la mort, Tâme, quoique liée au corps, avait la liberté de quitter le tombeau et de revenir au jour sous la forme de son choix. Un papyrus nous apprend que les momies s'entretiennent dans leurs catacombes des événements de leur vie terrestre. Le Ka a des besoins et des désirs; " le double des pains, des liquides et de la viande passait dans Tautre monde et y nourrissait le double de Thomme. » (Maspero.)
Il y avait des idoles de bois ou de pierre où le Ka revenait. Chaque famille sacrifiait à ses propres morts, bien qu'à côté de cela il y eût des divinités plus élevées et semi-privées et en partie communautaires, desservies par des descendants vrais ou supposés d'un ancêtre commun. Il était en général de la plus haute importance qu'un homme eût un fils établi sur le siège ancestral après lui pour accomplir les rites, c'est-à-dire les sacrifices à son Za, à son double et les faire accomplir par d'autres à son tour; cette conception n'est pas celle d'une race spéciale ; nous la retrou-
vons aussi bien dans Tlnde qu'en Chine, en Grèce et en Asie qu'en Afrique.
Ce culte des ancêtres, dans une société de plus en plus centralisée et inégalitaire à tous les points de vue, se centralisa naturellement ^ans des formes superposées hiérarchiquement sur le modèle des formes propriétah^es issues de la conquête et parallèlement aux organes spéciaux et généraux de la direction politique; les croyances religieuses, en un mot, se confondirent naturellement avec la conception poUtique. Une inscription de Chnumhotep à Beni-Hassan dit : ^ J'ai fait fleurir le nom de mon père; j'ai bâti des chapelles pour son Ka, J'ai fait porter mes statues à la demeure sacrée et je leur ai distribué des offrandes en pur don. J'ai institué le prêtre officiant auquel j'ai donné des terres et des paysans „.
Nous voyons ici la séparation s'effectuer dans l'organisme recteur entre le chef militaire propriétaire et le chef religieux; en même temps, une part de la propriété du chef se détache de celui-ci pour être affectée à l'office sacerdotal ; ce dernier deviendra ainsi peu à peu une puissance qui en arrivera, par son extension, à contrebalancer et même à se subordonner la puissance civile et militaire.
A Abydos, Ramsès II parle comme suit du culte de son père Seti I®' : " Je t'ai dédié les terres du Sud pour le service de ton temple, et les terres du Nord envoient leurs présents devant ta belle
personne... J'ai fixé pour toi le nombre des champs. Grand est le nombre d'après leur contenance en âmes. J'y ai mis des smreillants et des agricultem's, qui te donneront un revenu de grain. „ Ainsi les prestations en nature et la constitution d'un domaine foncier avec des " âmes „, comme on disait aussi chez les Russes, concouraient à assurer le développement de la théocratie égyptienne. Le culte n'était plus seulement communautaire et familial, il tendait à une direction politique plus haute. Au dessus des divinités et des idoles ancestrales vulgaires de la masse s'étaient établies les divinités des nômes où le culte était devenu une fonction spéciale avec son temple, sa propriété, ses revenus. Même les divinités des nômes pouvaient se diviser en trois classes : divinités des morts; au-dessus, divinités des éléments, où se confondaient généralement les esprits des morts supérieurs, plus haut encore la divinité solaire. Parfois, la divinité principale était une déesse, de même que les princesses de sang royal représentaient, à défaut d'héritiers mâles, la légitimité et la tradition dynastiques. La conception de la divinité suit une évolution identique à celle de la souveraineté politique; elle est à l'image des maîtres de la terre et des hommes; cette puissance, avant l'unité impériale, est bornée par celle des rois et des dieux limitrophes. Toujours la conception de Tunité religieuse est en même temps géographique, éco-
nomique et politique. Râ est dieu unique à Héliopolis; il n'est pas le même qu'Amon, dieu unique à Thèbes. Les prêtres avaient un rang plus ou moins élevé, suivant les divinités au service desquelles ils étaient attachés. Par la conquête et r unification de Tempire, les divers cultes se superposèrent les uns aux autres et se centralisèrent. Les Rois devinrent Grands-Prêtres ou les Grands-Prêtres devinrent Rois. Dans tous les cas, pendant les périodes où les deux puissances vécurent en équilibre, les prêtres remplissaient les fonctions de juges, de législateurs, de conseillers des rois. N'en fut-il pas de même dans nos monarchies féodales européennes? Toujours les autres pouvoirs accompagnent ou suivent la puissance terrienne et les croyances en vigueur ne font que se conformer à la structure sociale réelle. D'après Strabon et Diodore, telle était la force du régime théocratique en Egypte, et notamment rinfluence des prêtres de Méroé, qu'ils envoyaient aux rois l'ordre de mourir conformément aux oracles et que les rois s'y conformaient. Combien de dynasties royales sont tombées dans notre siècle et tomberont encore pour n'avoir pas et aussi pour avoir écouté et suivi les ordres des chefs de l'Eglise!
La période antéhistorique, pendant laquelle se fonda la puissance égyptienne telle que nous la trouvons constituée, d'après ses plus antiques monuments, embrasse certainement trois à quatre
mille ans. Les Egyptiens considéraient cette période obscure comme leur âge d'or et comme remplie par le gouvernement des dieux. Et, en effet, les divinités pullulaient alors dans l'immense vallée du Nil. Ce n'étaient pas seulement les ancêtres, mais les animaux qui faisaient l'objet d'un culte universel. A côté de son dieu-homme, chaque nôme avait un dieu-bête; les animaux étaient adorés d'abord en tant qu'animaux, soit bienfaisants comme le bœuf, l'oie, le bélier, soit terribles et malfaisants comme le lion, le sphinx, le crocodile, le chacal. Plus tard, avec le développement théologique, l'animal ne fut plus que le corps de la divinité, son incarnation; son culte se confondit avec celui du chef; les rois-dieux se firent représenter sous des formes animales. Parfois cette forme est mixte, à la fois humaine et bestiale; Hor est un épervier à tête d'homme ou un homme à tête d'épervier.
Au moment où s'ouvre la période historique, la concentration religieuse est loin d'être achevée; les dieux ont encore leur personnalité entière, mais déjà leurs mythes se sont mêlés, leurs familles se sont alliées au point de ne plus pouvoir être séparées Tune de l'autre; la même fusion s'était opérée entre les principautés terrestres. Shou est désormais le fils de Râ ; Phtah, Sokari et Osiri se sont confondus; ils n'ont plus qu'un seul corps et ne forment plus qu'un seul être : Phtah- Sokari, Sokar-Osiri, Phath-Sokar-Osiri, Puis les
triades se combinent et deviennent des neu vaines, paout nouUrou, qui se doublent et se triplent à leur tour* Dès les plus anciens temps on voit vingt-sept dieux, compris dans une même expression, représentés par un symbole unique et agissant comme une seule personne pour créer et ordonner le monde. (Maspero.) Cette fusion des croyances religieuses n'est que Faspect psychique de la fusion des croyances et des faits politiques. Le point de départ en avait été d'un côté le chef-sorcier, celui d'arrivée fut le roi-prêtre ou le prêtre-roi.
Le règne des dieux dura trente à quarante siècles ; leur succession forma des dynasties divines. A Héliopolis, Atoumou était l'ancêtre-roi de la Haute et de la Basse-Egypte, dont la dynastie continuait jusqu'à Hor. A Memphis, Phtah avait la première place, à Thèbes, Amon-Râ le roi des Dieux.
L'Évolution historique.
On connaît peu de choses des rois des premières dynasties; cependant, déjà alors la civilisation égyptienne est ancienne; les sciences apparaissent développées; certains rois avaient ambitionné le rôle de savants et d'écrivains; Teti aurait étudié la médecine et composé des livres
d'anatomie. Cela s'accorde assez bien avec les fonctions de sorcier des anciens chefe.
Dans la période antérieure aux dynasties historiques, le pays n'était pas unifié; Hor passait pour avoir régné sur la Haute, Sit sur la Basses Egypte.
Le premier Pharaon est Menés ou Mirïi; la monarchie qu'il fonde durera quatre mille ans au moins; il était originaire de Thini dans la Haute- Egypte; avant lui, On, la ville du Soleil, et les ville» du Nord avaient été les centres d'origine et de développement de la puissance égyptienne; au Nord était le berceau des livres sacrés et du dieu Râ qui servit de type à la formation des autres dieux locaux à mesure que la conquête s'étendit vers le Sud. La deuxième dynastie est également Thinite; elle comprend une série de rois législateurs. La continuité et la stabilité du gouvernement sont assurées par le droit de succession au trône attribué aux femmes de sang royal. " En Egypte, le roi, comme partout ailleurs, n'était pas un homme chargé de gouverner d'autres hommes. Successeur et descendant des divinités qui avaient régné sur la vallée du Nil, il est la manifestation vivante et l'incarnation de Dieu : fils du Soleil (se Râ), ainsi qu'il a soin de le proclamer bien haut partout où il écrit son nom, le sang des dieux coule dans ses veines et lui assure le souverain pouvoir. Sans doute, tant que la postérité mâle ne fit pas défaut aux rois, les filles,
reléguées dans le gynécée, n'eurent aucun droit à la couronne. Quand la lignée mâle manqua, plutôt que de laisser la royauté aux mains d'une famille humaine, on se souvint que les filles, elles aussi, pouvaient perpétuer la race solaire et on leur accorda le droit de succession, Dès lors, toutes les fois qu'une dynastie vint à s éteindre, le fondateur de la dynastie nouvelle, dont le plus grand souci était de se rattacher à la famille divine, épousa les princesses du sang royal ou les donna pour femmes à ses enfants. Cette union renouait la chaîne un moment interrompue des dynasties solaires et par là même légitimait Tusurpation. ^ (Maspero.)
Les deux premières dynasties régnèrent cinq siècles et demi; elles laissèrent comme héritage politique l'unification de toutes les tribus du Nil^ " d'Abou jusqu'à Adhou „, c'est-à-dire depuis la première cataracte d'Eléphantine jusqu'au Delta; partout les princes des nomes se virent réduits à la fonction de gouverneurs héréditakes. Pendant toute cette période et pendant les huit dynasties suivantes, c'est Memphis qui est le centre politique, économique et religieux de l'Egypte.
La rupture se fait avec le vieux passé sacerdotal; Thini, l'ancien centre religieux d'où la conquête avait remonté le cours du Nil, est remplacé par Abydos ; les autres centres religieux déclinent également. Tosorthros, roi-médecin comme Teti, compose des Traités qui existaient encore au pre-
mier siècle de Tère chrétienne; les Grecs l'identifièrent plus tard avec leur dieu Asclépios. Memphis reste capitale pendant sept siècles.
L'Egypte est une monarchie féodale; celle-ci est à la fois militaire, religieuse et terrienne. De leur vivant, les grands seigneurs passaient avec les prêtres de véritables contrats par lesquels ils donnaient à tel ou tel temple des terres et des revenus en échange de sacrifices aux époques réglées par la coutume. Ces terres constituaient les biens du tombeau; par ces fondations, les seigneurs assuraient en même temps à leurs mânes la jouissance de certaines parties des animaux sacrifiés ; les restes en étaient assignés aux prêtres du Kâ.
Vers la vi® dynastie se prépare le déclin de Memphîs ; le centre de gravité commence à descendre vers le sud, il se fixe d'abord à Héracléopolis, dans la moyeime Egypte, et finalement à Thèbes sous la xi® dynastie. Les Pharaons avaient commencé par étendre considérablement leur empire; ils avaient fait main basse sur les établissements miniers de la Péninsule du Sinal, soumis TEthiopie, établi leur suzeraineté sur la Nubie, l'Ethiopie, la Lybie et les parties de la Syrie attenantes au Delta. Memphis n'était plus évidemment une position suffisamment centrale. Avec l'extension de l'empire, sa forte unité tend comme toujours à se disloquer. A la suite de troubles et de guerres civiles de la vi^ à la x® dy-
nastie, TEgypte se fractionne en Etats indépendants; la suzeraineté des princes de la dynastie officielle retirés à Memphis devient purement nominale.
Toutes les dynasties suivantes, de la xi® à la XXI» sont Thébaines, à l'exception de la xiv® qui est Xoïte.
La XI® dynastie, originaire de Thèbes, avait été d'abord vassale des rois d'Héracléopolis, elle s'en rendit peu à peu indépendante et finit par dominer toute l'Egypte, sauf le Delta; pendant son règne d'un demi-siècle, elle n'étendit pas ses frontières au-delà d'Éléphantine et perdit les colonies du Sinaû.
La XII® dynastie réduisit la Nubie en province, colonisa toute la vallée du Nil depuis la première jusqu'à la quatrième cataracte et se réinstalla au Sinal.
Amenemhat I®^ fut l'un des membres les plus remarquables de cette lignée royale. Dix ans avant sa mort, il avait associé son fils au pouvoir, et dès lors cet exemple fut généralement suivi; ainsi la transmission du pouvoir se fit plus régulièrement. Le système des canaux fut amélioré, le lac Moeris créé. Les Koushites, race blanche qui avait refoulé les nègres le long de la mer Rouge vers le haut Nil, furent en grande partie soumis ou repoussés vers le Sud.
Bien que la suprématie égyptienne s'étendît alors jusqu'à la quatrième cataracte, les frontières
officielles de Tempire ne furent portées que de la première à la deuxième, à Semneh; là, la barrière était naturellement forte contre les invasions du sud; elle présentait une longue chaîne déroches granitiques qui coupe la vallée en cet endroit et forme la cataracte. De chaque côté fut construite une forteresse. Au-delà, on fit bien des expéditions, on imposa des tributs, on réclama la suzeraineté, mais sans s'étendre et se fixer en fait.
Amenemhat laissa à son fils Ousirtesen I**" des Instructions écrites qui nous révèlent les premières conceptions gouvernementales de ces temps antiques. Les victoires, c'est lui qui les remporte par la seule force de son bras ; c'est lui qui " assure le bien-être du savant ou de l'ignorant „ , fait labourer le pays; il est le créateur des trois espèces de grains ; c'est à ses prières que le Nil accorde ses inondations fécondes. " Point d'affamé sous moi, point d'altéré sous moi, car on agissait selon mes ordres „ . Il se considérait donc comme l'ordonnateur et le régulateur de tous les faits sociaux. Quand il abdique en faveur de son fils, jusque-là ce dernier n'avait eu aucune autorité î ** De sujet que tu étais, je t'élevai, je te remis l'usage de tes bras pour que tu fusses craint à cause de cela „. Lui-même dès lors vit dans le luxe et le repos. Un scribe contemporain composa sous son nom un recueil contenant ses instructions sur l'art de gouverner; ce manuel, de trois pages au plus, fut classique pendant plus de mille ans ; sans doute il reflétait bien moins la
pensée du prince que celle du scribe qui en était Tauteur et de Topinion publique à qui il était destiné en réalité; ce qui est important, c'est que la fonction royale y est dès lors considérée comme sociale et morale dans ses fins : " Agis mieux encore que n'ont fait tes prédécesseurs; maintiens la bonne harmonie entre tes sujets et toi; ne t'isole pas au milieu d'eux; ne fais pas ton frère uniquement du riche et du noble. „
La xm« dynastie eut soixante rois qui régnèrent quatre cent cinquante-trois ans; la série en fut plusieurs fois interrompue par le manque de lignée mâle, mais elle se perpétua, grâce aux droits héréditaires des princesses. C'est ainsi que Sovkhotpou II Skhemouatoouïri, fils d'un simple prêtre et d'une princesse, hérita du trône par sa mère. Dans les dernières années,* la prépondérance de Thèbes passa aux villes du Delta; au centre de ce dernier, Xoïs devint la capitale.
Ce changement s'effectua sous la xiv® dynastie, dont les soixante-quinze rois régnèrent quatre cent quatre-vingt-quatre ans. A la fin de cette dynastie se produisit l'invasion cananéenne qui fut la conséquence d'un mouvement de peuples analogue à celui qui, aux iv® et v® siècles^ détermina en partie la chute de l'empire romain. Déjà, longtemps avant, une première migration avait amené Koush dans le bassin du Nil, une seconde amena les gens de Pount (Pœni, Puni) au Nord de l'Egypte* C'étaient des populations
sémitiques blanches chassées de la Chaldée par renvahissement des Élamites; elles s'installèrent en Syrie; de là, plusieurs de leurs tribas, franchissant l'isthme de Suez, s'ét^idir^it dans la vallée du Nil. En ce moment, l'Égjrpte était affaiblie et partagée en petites principautés toujours en pierre entre elles et avec le roi. * Il nous vînt un roi Timaeos. Sous ce roi donc, je ne sais pourquoi. Dieu souflBia contre nous un vent défavorable, et, contre toute vraisemblance, des parties de rOrient, des gens de race ignoble, venant à l'improviste, envahirent le pays et le subjuguèrent aisément et sans combat „ (1). Une partie de la population mâle fut massacrée, le surplus ainsi que les femmes et les enfants se virent réduits en esclavage ; Memphis fut la capitale des vainqueurs ; les Égyptiens durent se soumettre à un impôt. La Thébaïde devint le refuge de la nationalité égyptienne. Il fallut deux cents ans pour abattre les princes de Thèbes. Cependant, comme généralement, les vainqueurs furent peu à peu assimilés par les vaincus; l'ancienne religion était tolérée; celle des Cananéens par cela même se modifia; ainsi, Soutkou, dieu de la guerre des conquérants, s'identifia avec Sit, celui des vaincus. La fusion tendait si bien à se faire, que la deuxième dynastie des rois pasteurs est admise par les chroniqueurs égyptiens comme xvi® dynastie nationale. Cepen-
(1) Manéthon, édit, Unger, p. 140.
dant, en fait, les conquérants ne possédaient que le Delta avec Memphis et le Fayoum. La Haute- Egypte, la Nubie obéissaient à des chefs locaux astreints à des tributs. Les princes de Thèbes étaient les vrais princes légitimes; ils se révoltèrent et après plus de six siècles de domination les conquérants furent chassés du pays. Ceci fut Tœuvre de la xvii» dynastie qui refit Tunité royale. Àhmos P"* réduisit les princes aux fonctions de gouverneurs héréditaires des nômes avec les honneurs et le titre de roi que certains s'étaient arrogés et qu'ils conservèrent jusqu'à leur mort. Les prisonniers de guerre. Pasteurs et Nubiens, furent condamnés aux travaux des camères; de manœuvres qu'ils étaient sous les conquérants, les Égyptiens passèrent contremaîtres; le gros des Asiatiques vaincus, établi entre le désert et les branches orientales du Nil, préféra l'esclavage à la domination. Ahmos I®^ proclamé dieu devint le fondateur de la xvm« dynastie; sa femme, dont il tenait ses droits au trône, fut aussi divinisée.
Toute l'Ethiopie fut conquise. Désormais l'extension de l'empire au sud s'arrête: les guerres contre l'Asie commencent. L'esprit de conquête et de pillage se développe pendant cinq siècles. ** C'était le temps des fortunes rapides; le fils d'un fellah s'en allait simple soldat et revenait général. „ (Maspero.)Thoutmos I®^ envahit la Syrie jusqu'au Nord; de là, il descend le cours de l'Euphrate au moins jusqu'à Gargamish où il établit des stèles
de triomphe. La forme de la conquête est le régime féodal; à aucun moment la domination égyptienne ne ressemble à ce que fat la domination romaine* * La Syrie, TArabie, TÉthiopip ne furent jamais des provinces assimilées aux nômes de yjÉgypte et administrées par des officiers de race égyptienne. Elles gardèrent leurs anciennes lois, leurs anciennes religions, leurs anciennes coutumes, leurs dynasties restèrent, en un mot, ce qu'elles étaient avant la conquête. C'était une sorte d'empire féodal, dont le Pharaon était le suzerain et les chefs syriens ou nègres lès grands Vassaux* Lès vassaux devaient hommage au suzerain, lui payaient tribut, accordaient à ses troupes et refusaient aux ennemis l'accès de leur territoire. Pour le reste, ils étaient maîtres chez eux et pouvaient batailler les uns contre les autres, signer la paix entre eux, chercher des alliances, régler à leur guise leurs affaires intérieures* „ (Maspero.) Un tel empire était nécessairement très instable suivant la force des Pharaons et celle de leurs tributah-es.
Cependant, sous Thoutmos H, la Nubie est par-» tagée en nômes sur le modèle de ceux d'Egypte et érigée en vice-royauté. L'usage s'établit d'y nommer l'héritier du trône, sous le titre de prince de Koush: ce titre était parfois simplement honorifique; le prince était remplacé par un délégué»
Les dieux continuent toujours à être les protecteurs des Pharaons. Le dieu Amon-Ra est repré-
sente disant à Thoutmôs III : " Je les ai fait contempler Ta Majesté comme Tétoile du soir (Seschet)... je les ai fait contempler Ta Majesté comme le taureau jemie et plein d'ardeur... je les ai fait contempler Ta Majesté comme un crocodile, un lion, un aigle, un chacal... C'est moi qui te protège, mon fils chéri! Horus, taureau vaillant, qui règne sur la Thébaïde^ „ En échange de son appui, le clergé était enrichi par les princes: " Mon Seigneur le Soleil, Amenhoptou III, prince de Thèbes, m'a récompensé; Il est le dieu Soleil; aucun roi n'a fait pareille chose depuis le règne du dieu Soleil Râ, le maître de la Terre. „
Dès Thoutmôs IV, les princes syriens, après de vaines révoltes, donnaient leurs filles au Pharaon pour le service de son harem. Les guerres ne sont plus que des chasses à l'homme pour recruter des travailleurs et subvenir aux dépenses des monuments qu'on élève dans la vallée du Nil.
La concentration religieuse se poursuit avec celle de l'empire à Thèbes. Les prêtres d'Amon torturent les textes anciens pour en tirer le dogme de l'unité divine qu'ils prétendent imposer à tout le pays. La lutte dès lors s'engage entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel* Amenhoptou IV absuidonne le culte thébain d'Amon, fonde un peu au nord de Siout une nouvelle capitale, Khoutnaton, la ville du dieu A ton, le disque solaire; il respecte tous les autres dieux, sauf Amon dont le nom.estenlevé des monuments. Il
en résulte des troubles intérieurs sous la xix« dynastie; le culte d'Amon est restauré; Thèbes redevient capitale; mais le danger théocratique n'en subsiste pas moins ; pour y parer, Ramsés II incorpore des prisonniers asiatiques dans sa garde royale. Les guerres continuent en Syrie et c'est à cette époque que nous rencontrons le plus ancien monument diplomatique écrit dont Fhistoire fasse mention, le traité de paix avec le prince de Khiti. On y stipule une paix étemelle; Tégalité et une réciprocité parfaites entre les deux peuples ; leurs rapports commerciaux sont réglés ; une alliance offensive et défensive est conclue; on y prévoit l'extradition des criminels et des transfuges notamment ouvriers. Ceux-ci seront rapatriés, mais sans pouvoir être punis. * Celui qui sera ainsi expulsé, que sa faute ne soit pas élevée contre lui, qu'on ne détruise ni sa maison, ni sa femme, ni ses enfants; qu'on ne tue pas sa mère; qu'on ne le frappe ni dans ses yeux, ni dans sa bouche, ni dans ses pieds; qu'enfin aucune accusation criminelle ne s'élève contre lui. ,
De cette époque datent les plus merveilleuses constructions monumentales des conquérants Pharaons en vue de perpétuer leur mémoire, ce qui fut aussi la grande préoccupation des grands despotes européens tels que Louis XIV et Napoléon. Ce fut l'apogée de la puissance égyptienne.
Sous la xx« dynastie, après Seti II, commence la période de dissolution caractérisée par de
véritables guerres sociales et le soulèvement des masses d'esclaves étrangers transplantés par les conquérants en Egypte. D'après Diodore de Sicile, ** ceux des prisonniers de Sésoôsis qui étaient babyloniens se révoltèrent contre le roi, incapables qu'ils étaient de supporter plus longtemps les travaux auxquels ils étaient assujettis. Ils s'emparèrent d'une position très forte qui domine le fleuve, livrèrent divers combats aux Egyptiens, en dévastant tout le pays environnant; à la fin, quand on leur eut acîcordé l'impunité, ils colonisèrent la région et appelèrent la place Babylone, du nom de leur patrie. „ C'était sans doute Hâbonben.Lesmêmesfaitssepassèrentdans le voisinage, à Troja, Tourou d'après Brugsch,
Vers cette époque se place l'exode des Israélites restés en Egypte après l'expulsion des pasteurs et dont la condition n'était pas moins misérable. * Les Egyptiens faisaient servir les enfants d'Israël avec rigueur, tellement qu'ils leur rendirent la vie amère par une rude servitude, leur faisant fabriquer du mortier de briques et toute sorte d'ouvrages qui se fait aux champs; tout le service qu'on tirait d'eux Tétait avec rigueur. „ (Exode, 1, 11-14).
La misère et la criminalité s'étaient développées d'une façon lamentable; on dépouillait jusqu'aux tombeaux des particuliers et des rois. Une enquête sous Ramsès II établit ces faits à l'évidence. La situation se compliquait d'invasions étrangères.
Le dogme d'un dieu unique se dégageait de plus en plus comme à la fin de la civilisation grécoromaine et de celles du Pérou et du Mexique.
C'était Amon-Ra, représentant Tétemité, Tindépendaricé, la volonté et la bonté infinies; les autres dieux n'étaient que des émanations et les serviteurs de sa toute-puissance, créatrice de tout ce qui est, dispensatrice de tous les biens.
Mais alors, comme ailleurs, et plus tard, cette théosophie supérieure reste le privilège d'un petit nombre de prêtres et de particuliers instruits sans pénétrer dans les masses; au contraire, chez ces dernières il y a une recrudescence du culte des animaux, des mauvais esprits, des revenants. La théocratie ne fit que se fortifier jusqu'à Ramsès XII en raison de la supériorité intellectuelle des prêtres et de la superstition croissante du peuple.
Avec la XXI® dynastie, une réaction se fait contre Thèbes et son Dieu ; le centre de gravité de l'empire se déplace vers le Delta oriental ; la dépopulation, conséquence des guerres et de la misère, la nécessité d'assurer la stabilité des rois, augmentent de plus en plus l'usage des mercenaires étrangers. La nation égyptienne perd graduellement son caractère ; Syriens et Lybiens la pénètrent de toutes parts; les premiers imposent leurs mœurs et leur langue; les deuxièmes fournissent les troupes d'élite, la garde royale; c'est un Lybien qui épouse la fille du dernier Pharaon de cette
dynastie; un autre Pharaon avait uni sa fille avec Salomon.
Sous la dynastie suivante, la ruine de Thèbes est consommée; le désordre et l'appauvrissement ne font que croître. '* Les vols étaient devenus si fréquents dans la nécropole, et les voleurs si auda-r cieux que, pour sauver d'eux les momies des rois thébains, on avait dû les retirer de leurs syringes et les déposer dans la chapelle attenante à la tombe d'Amenhotpou I®'; des inspecteurs délégués par le souverain constataient de temps à autre Tidentité des corps et Tétat de conservation de leur maillot funèbre. „ Là, comme les Incas dans leur temple de Guzco, des Pharaons de la xvn® à la xix** dynastie " siégeaient en assemblée solennelle „. Mais, les vols le prouvaient, le prestige des rois était bien compromis malgré leur caractère divin; ils ne se respectaient plus euxmêmes. ** Aoutpou^ qui ne descendait que fort indirectement de ces morts glorieux, s'impatienta sans doute de la surveillance qu'ils exigeaient et résolut de les cacher dans un endroit où ils seraient désormais à l'abri de toute atteinte. Les grandsprêtres d'Amon s'étaient creusé, dans un coin du cirque méridional de Deir-el-Bahari, un tombeau de famille où ils reposaient de compagnie depuis Pinotmou IL Aoutpou y entassa pêle-mêle les cercueils royaux et en dissimula si bien l'entrée qu'elle demeura perdue jusqu'à nos jours. „ (Maspero).
Les invasions en Asie ne sont plus, en réalité,
que des habitudes persistantes, sans portée ni résultat. La Judée est envahie cinq années après le schisme des tribus, Jérusalem est pillée, mais le flot ne dépasse pas Magidi et les derniers Pharaons de cette dynastie ne réclament même plus la suzeraineté de la Judée.
Elle oscille du reste toujours entre la monarchie absolue et le régime féodal, cette puissance instable des Pharaons. Pour éviter des usurpations analogues à celles des grands-prêtres d'Amon, Sheshoncq et ses descendants n'octroient plus les charges importantes qu'aux princes de la famille royale. Désormais, d'ordinaire le fils aîné est grand-prêtre d'Amon et gouverneur de Thèbes; d'autres gouvernent les autres villes, toujours avec des troupes lybiennes. Mais alors bientôt ces commandements deviennent héréditaires; l'ancienne féodalité des princes des nômes se rétablit au profit des membres de la famille royale. Le Pharaon réside à Memphis ou à Bubaste; il perçoit l'impôt, dirige en partie l'administration centrale, préside aux grandes cérémonies religieuses, telles que l'intronisation et l'enseveUssement du bœuf Apis; mais inévitablement, les chefs féodaux, dès qu'ils se sentent forts, secouent la suzeraineté, prennent le titre de roi. Les Pharaons se voient relégués dans une partie du Delta; finalement, le sceptre leur échappe et tombe aux mains de la xxiii^ dynastie, originaire de Tanîs.
Les débuts de celle-ci sont brillants comme
ceux de. toute nouvelle puissance, par cela même qu'elle Ta emporté sur ses rivales. Son fondateur pénètre jusqu'à Thèbes, mais ce grand effort ne se maintient que cinquante ans. L'Egypte se dissout de nouveau en une vingtaine de principautés dont quatre au moins s'attribuent le cartouche et les insignes de la royauté.
La XXIV® dynastie se fixe à Sais. Les princes coalisés entre eux avaient toujours été vaincus par l'auteur de cette dernière. Ils font appel aux Éthiopiens. Ceux-ci étaient gouvernés par les descendants des rois-prêtres d'Amon-Râ autrefois exilés en Nubie par les Pharaons de la xxii® dynastie; ils y avaient fondé un royaume indépendant formé des provinces conquises plus de deux mille ans auparavant par les Ousirtesen et dont la capitale était Napàta, bâtie au pied de la Montagne Sainte. Ces rois sacerdotaux y gouvernaient un État ecclésiastique de Nègres, de Sémites, d'Egyptiens et de Berbères. Leur puissance, vers le milieu de la xxm® dynastie, s'étendait des montagnes d'Abyssinie jusque près d' Abydos ; Memphis est prise; les princes du Delta reconnaissent Piônkhi; l'empire des Pharaons est reconstitué des sources du Nil Bleu jusqu'à la mer sous la suprématie de l'Ethiopie et de Napata. En fait, celte domination ne fut qu'éphémère et précaire; les princes de Sais, de Bubaste et des autres cités restèrent indépendants. La dynastie saïte, avec Bokenranf, finit par reconquérir tout le Delta et
la Moyenne-Egypte. Cependant, il y a un retour éthiopien; le Pharaon est fait prisonnier dans Saïs, brûlé vif comme rebelle, et une dynastie éthiopienne prend sa place.
Cette époque est remarquable par Texécution de grands travaux d'utilité publique; pour se procurer les bras nécessaires, Shabakou remplace la peine de mort par celle des travaux forcés. Phéniciens, Juifs, Philistins, recherchent son alliance contre le roi d'Assyrie, Salmanasar, vis-à-vis de qui cependant il n'ose intervenir. Vers 7 19, Saison ^ successeur de Salmanasar, s'empare de Samarie ; la chute du royaume d'Israël enlève la dernière barrière qui empêchait le contact direct entre l'Assyrie et l'Egypte. Beaucoup de Juifs se réfugièrent, cette fois encore, en Egypte. A l'époque de sa puissance, c'était elle qui rencontrait l'Assyrie sur l'Euphrate et le Tigre, maintenant la situation était inverse; l'isthme de Suez était la limite de séparation, mais combien faible, puisque c'était en réalité non pas une barrière, mais la voie de communication naturelle entre l'Asie et l'Afrique.
De 722 à 626, les Assyriens luttent contre l'Egypte, TElam et l'Arménie qu'ils ravagent, conquièrent et perdent successivement sans parvenir à briser ce cercle d'Etats aussi puissants que le leur où ils se trouvent enserrés, et sans autre résultat pour tous ces pays que de s'épuiser réciproquement. Quand Sennacherib envahit le
Delta, Tarmée assyrienne fut à moitié détruite par la peste, et Ton vit Juifs et Egyptiens attribuer chacun à leurs dieux leur délivrance et la destruction de leurs ennemis (1). Ils croient, les uns et les autres, que c'est Tintervention divine qui les a sauvés. La politique des Assyriens, quoique plus barbare que celle des Egyptiens, était du reste à peu près semblable; ils se bornaient aussi à établir leur suzeraineté en confirmant les petits princes dans leur fiefs et en imposant à chacun d'eux un tribut séparé; parfois ils réunissaient les princes en une espèce de confédération à là tête de laquelle ils plaçaient Tun de ces derniers comme roi. Dès lors celui-ci devenait l'allié naturel des Assyriens et le surveillant des fiefs subaltemisés.
Les roitelets égyptiens n'avaient, comme nous l'avons vu, échappé à la domination assyrienne que pour retomber sous celle de l'Ethiopie.
Tonouatamon, roi-grand-prêtre, enhardi par un songe qui lui avait promis la royauté du Midi et du Nord, avait envahi la Thébaïde où Us descendants éthiopiens des grands-prêtres d'Amon avaient toujours conservé un parti puissant. C'est donc le moment de décrire ce royaume d'Ethiopie qui est précisément la forme intermédiaire entre l'Egypte et les civilisations Nilotiques encore
(I) Livi-e des Rois, XIX, 32-3C pour les Juifs; Hérodote, II, c. CXLI pour les Egyptiens.
moins avancées que nous avons essayé de reconstituer au moyen de leurs types modernes (§ II). Le retour à cette forme intermédiaire constitue un des plus remarquables exemples de régression politique générale. Au moment d'être entraînée dans un irrésistible courant international plus vaste, l'Egypte semble hésiter et recule vers son passé historique; peut-être cependant n'est-ce qu'une régression apparente destinée à donner plus d'élan à la course qu'elle va entreprendre et pour laquelle l'organisme national a besoin de se replier sur lui-même et de reprendre haleine.
Le royaume d'Ethiopie
L'accueil fait à Tonouatamon sur son passage par les riverains du Nil ne laisse pas le moindre doute sur la réaction au moins transitoire qui se faisait dans les croyances politiques et autres des populations : ** Va en paix! Sois en paix! Rends la vie à l'Egypte! Relève les temples qui tombent en ruines, redresse les statues et les images des dieux ! Rétablis les fondations faites aux dieux et aux déesses, les offrandes pour les mânes! Rends au prêtre sa place pour satisfaire à toutes les cérémonies du culte ! „ Athènes et Rome, l'Inde et la Chine eurent aussi de ces retours et de ces défaillances avant leurs grandes transformations sociales. Le roi-prêtre d'Ethiopie était le repré-
sentant indiqué de cette réaction : " Accorde-nous les souffles de vie, car il ne peut plus vivre celui qui te méconnaît! Nous te serons comme les gens qui sont sous toi! „
Le royaume d*Ethiopie représentait Tancienne royauté théocratique dont le siège avec le culte d*Amon-Râ avait été à Thèbes. D'Ethiopie, le vieux culte avait descendu le cours du Nil, il Tavait remonté pour s'y réinstaller quand la théocratie pure avait en partie fait place à une puissance surtout temporelle, bien que fortement religieuse* La promenade annuelle de la procession d'Amon de Thèbes vers l'Ethiopie, promenade dont le dieu n'était censé revenir qu'au bout de quelques jours, rappelait fort bien que l'Egypte, aux temps de sa préhistoire, avait été conquise et colonisée par les Éthiopiens. Diodore, Pline, Hérodote s'accordent pour dire que cette colonisation, sur les éléments et l'époque de laquelle ils se trompent cependant, se fit du Sud au Nord, conformément du reste à la loi qui fait descendre les civilisations primitives des hauts plateaux. Les grands-prêtres d'Amon, chassés sous la xxn® dynastie, y avaient fondé un Etat puissant. Attaqué par Psammitik I®', le royaume, dont Napata était la capitale, avait conservé son indépendance et brisé les derniers Uens qui l'attachaient à . l'Egypte. Les circonstances mêmes avaient favorisé l'isolement et l'originalité du nouvel Etat, * Les contrées de la Nubie infé-
rîeure, si peuplées au temps des grands rois égyptiens, étaient devenues presque désertes ; les villes fondées par les princes de la xvm® et de la xix° dynastie étaient en ruines et leurs temples disparaissaient sous les sables. A peu près à michemin entre la première et la seconde cataracte, on rencontrait les premiers postes éthiopiens. „ (Maspero.)
Le royaume de Napata était divisé, comme TEgypte, en deux régions : le To-Qonsit avec la capitale Napata sur la Montagne-Sainte et ses villes échelonnées le long du fleuve et encore existantes aujourd'hui. Au-delà de Beroua (Méroé), commençait le pays d'Alo (royaume d'Aloah des géographes arabes du moyen âge); celui-ci s'étendait le long du Nil blanc et du Nil bleu jusqu'à la grande plaine du Sennaar. Au Sud, à l'Est et à l'Ouest, étaient des tribus sauvages que que les rois de Napata razziaient régulièrement qt dominaient plus ou moins. Par elles, l'Ethiopie se rattachait à ces petits royaumes et à ces tribus barbares semblables à ceux des temps modernes que nous avons décrits antérieurement.
La royauté de Napata était théocratique, mais militaire et élective; les formes barbares primitives s'y combinaient avec celles d'une centralisation née des guerres incessantes, des grandes richesses des prêtres et de la forte constitution séculaire de leur culte importé d'Egypte.
Une tablette découverte décrit le choix d'un roi
p£tr les anciens Ethiopiens. L*armée était assemblée, " chacun d'eux dit à son compagnon : C'est vrai! depuis le temps que le Ciel est, depuis que la couronne est... Râ a décidé de la donner à son fils qu'il aime, pour que le roi soit une image de Râ chez les vivants. Râ n'est-il pas venu luimême sur cette terre pour que ce pays pût être en paix ? Alors chacun d'eux dit à son compagnon : " Mais Râ n'est-il pas parti pour le Ciel et notre trône n'est-il pas vide et sans roi?... Ainsi toute l'armée pleurait, disant : *" Il y a parmi nous un souverain sans que nous le connaissions ». L'armée finit par s'entendre pour aller trouver Amen-Râ, le roi de Kouih et lui demander de donner aux Ethiopiens un souverain pour leur rendre la vie; Amen-Râ choisit l'un des frères royaux. Le nouveau roi se prosterne devant Amen-Râ; il flaire la terre longtemps, longtemps, disant : " Viens à moi, Amen-Râ, seigneur du trône des deux mondes. „ (Maspero.)
Le roi en communication, dès son intronisation, avec la divinité était à la fois le grand-prêtre et le chef militaire; il passait toujours pour l'organe vital par excellence de la société; celle-ci ne se reprenait à vivre que quand au roi mort en avait succédé un autre qui était censé recueillir en lui l'esprit de son ancêtre; bien qu'issu d'une évolution despotique et guerrière, il n'en était pas moins considéré comme investi de la fonction civilisatrice du maintien de la paix. Des princes
de sang royal participaient sous lui à ses fonctions sacerdotales et militaires. En fait, Tintervention de Tàrmée dans Télec- . tion royale n'était pas aussi complète etv prépondérante qu'elle semblerait résulter du texte cidessus. L'élection se faisait à Napata dans le grand temple, sous la surveillance des prêtres d'Amon et en présence seulement d'un certain nombre de délégués choisis par les fonctionnaires, les lettrés, les soldats et les officiers du palais. Avec le renforcement de la centralisation, les assemblées plénières de guerriers, telles que nous les voyons dans les tribus primitives, avaient insensiblement perdu leurs prérogatives; nous retrouverons ces transitions naturelles aussi bien en Grèce qu'en Gaule, en Germanie et partout dans des conditions analogues.
Les membres de la famille régnante, les frères royaux, étaient introduits dans le sanctuaire et présentés successivement à la statue du dieu; celui-ci manifestait par un signe convenu d'avance l'élu de son choix. Nommé par les prêtres, le roi restait sa vie durant sous leur tutelle. C'était en somme le même régime sacerdotal que les derniers des Ramessides avaient subi à Thèbes. Le roi ne pouvait entreprendre aucune guerre, aucun acte important sans l'autorisation divine ; en cas de désobéissance, le clergé lui transmettait Tordre de se donner la mort. De même, pour les sujets, les divergences d'opinion, les dérogations au ce-
rémonial religieux, les hérésies étaient punies de mort. C'est ainsi que, vers la fin du septième siècle, se produisit une tentative de réforme religieuse, du reste rétrograde; quelques membres du sacerdoce essayèrent, entre autres innovations, de substituer au sacrifice ordinaire du vieux rite égyptien différentes pratiques dont la principale consistait à manger crue la viande des sacrifices. Les orthodoxes condamnèrent cette prétendue réforme, qui était un retour aux coutumes sanglantes des tribus nègres; le roi se rendit au temple d'Amon, en chassa les prêtres hérétiques et fit brûler leurs partisans. L'usage sacré de la viande crue n'en persista pas moins, gagnant du terrain en proportion de l'affaiblissement de l'influence égyptienne; il finit par s'établir si bien qu'il s'imposa dans la suite même au christianisme. En effet, encore au commencement de notre siècle, les Abyssins chrétiens se régalaient de viande crue, bnndé. Cet exemple est intéressant en ce qu'à côté dès défectuosités de ces anciennes civilisations, défectuosités surtout mises en lumière jusqu'ici, nous constatons le grand rôle civilisateur des formes successives de leur évolution, depuis les tribus barbares des sources du Nil et de ses affluents jusqu'aux petits Etats formés autour des lacs et des commencements du fleuve, en passant par les stades successifs représentés par le royaume d'Ethiopie, la suprématie égyptienne de Thèbes et finalement celle du
Delta; là, finalement, la civilisation nilotique, comme le fleuve même, se jette dans la vaste mer intérieure qui sert de communication à trois continents et qui finit par ne plus faire qu'une immense conmiunauté à la fois politique,économique et morale des populations répandues le long de ses rivages et unifiées par une force de pénétration de plus en plus considérable.
Heureusement pour la civilisation générale, la tentative de réaction éthiopienne échoua, l'Egypte suivit sa grande et glorieuse destinée, qui était de devenir un organe essentiel de la vie internationale des sociétés.
L'Internationalité égyptienne
L'influence du Delta reprend le dessus; Psammitik, prince de Saïs, avec Taide d'Ioniens et de Cariens, bat les autres princes du Nord, soumet la Thébaïde et reste enfin seul maître du pays (666-651). C'est le chef de la dernière dynastie nationale; il concède des terres aux étrangers qui, en l'aidant à restaurer l'Etat, en ont altéré et déplacé l'équilibre; la langue grecque pénètre tout le Delta; telle devient l'invasion des idiomes étrangers, que le nombre des interprètes augmente au point qu'ils se constituent en une classe distincte. Cependant les nationaux persistaient à
mépriser les Grecs; ils les considéraient comme des barbares et des impies, ce qui n'empêchait pas le Pharaon d'en composer sa garde royale. Psammitik règne cinquante-quatre ans, de 665 à 611 avant Jésus-Christ. Sous Niko II, de 611 à 595, une marine militaire est créée, de vaste chantiers maritimes sont établis sous la direction d'ingénieurs grecs; on projette de rétablir le canal des deux mers ensablé depuis les dernières années de la xx** dynastie; cent vingt mille ouvriers meurent à cette entreprise. La Syrie est reconquise jusqu'à l'Euphrate, mais perdue au bout de trois ans après une défaite désastreuse infligée par Naboukoudouroussour.
Malgré des réactions momentanées, la dénationalisation égyptienne se continue sous ses successeurs Psammitik II (595-589) et Ahmas II. Celui-ci édifie à Sais, dans le temple de Neith entre autres, une chapelle monolithe en granit rose, amenée des carrières d'Abou ; le transport seul exigea deux mille bateliers et dura trois ans ; il noue des relations avec les sanctuaires grecs, intervient dans les frais de reconstruction du temple de Delphes, incendié en 548; il épouse même Ladiké, une femme de Cyrène, colonie dorienne d'Afrique.
Les Grecs d'Asie, des îles et d'Europe affluent ; les colonies fondées par les Ioniens et les Cariens sous Psammitik P*^, le long de la branche Pelusiaque du Nil, avaient prospéré, leur population
s'élevait à près de deux cent mille habitants. Ahmas la transfère à Memphis et dans ses environs pour fortifier son pouvoir contre les Egyptiens. Les nouveaux colons seront dirigés vers la. bouche Ganopique ; une ville, Naucratis, leur est abandonnée complètement. Ils y constituent une^ cité indépendante avec ses magistrats, prostates ou timouques, un Prytanée, des Dyonisiaques, les cultes et les mœurs grecs. C'est désormais le seul port ouvert aux étrangers; le commerce international s'y centralise; toutefois, les commerçants de tous pays peuvent s'établir n'importe où en Egypte et exercer librement leur culte; leurs comptoirs et leurs temples s'ouvrent jusqu'à. Abydos, plus loin même dans la Grande-Oasis.
Les conservateurs étaient indignés; les religions^ se mélangeaient, s'altéraient et se transformaient en croyances subversives de celles précédemment admises, et c'étaient les Pharaons eux-mêmes qui présidaient à ce bouleversement, qui le dirigeaient et le régularisaient, le couvrant de leur caractère sacro-saint ! C'était d'après les ordres^ du roi que la solde des mercenaires étrangers et leur entretien étaient mis à charge des biens des temples à Sais, à On, à Bubaste, à Memphis! Son. autorité fut sourdement minée. N'était-il pas ua parvenu, un intrigant enrichi par la fraude, un débauché, un ivrogne? Par son absence de préjugés, Ahmas prêtait le flanc à ceux qui l'accusaient de ruiner lui-même le prestige royal. Us ne.
voyaient pas que la royauté ne faisait que suivre une impulsion plus forte qu'elle; que le Pharaon, organe exécutif par excellence, était, en somme, un missionnaire social, inconscient de sa fonction humanitaire; une telle doctrine dépassait de beaucoup les croyances politiques de Tépoque; c'étaient les princes à qui Ton rapportait les biens et les maux, précisément parce qu'on les considérait comme Tincarnation de la toute-puissance. Hérodote raconte qu'Ahmas II ** d'un bassin d'or dans lequel lui et les siens se lavaient les pieds chaque jour, avait tiré uùe statue de dieu à laquelle les gens vinrent rendre hommage, même ceux qui lui reprochaient la bassesse de son origine. Sur quoi il convoqua le peuple, il exposa que sa vénération s'adressait à une ancienne cuvette et ajouta : " Il en est de moi ce qui en est d'elle : encore que je fusse jadis petit compagnon, aujourd'hui je suis votre roi et j'entends que vous" m'honoriez comme de raison. „
C'était certainement un homme d'esprit, mais que devenait dès lors l'ancienne royauté divine ? L'Egypte était évidemment entraînée dans le mouvement qui avait déjà fait d'Athènes une république et qui allait s'étendre sur toute la Grèce, la Grande-Grèce et à Rome même où la royauté s'écroula en 510 avant Jésus-Christ. En Egypte, cependant, la forme royale persistera plus longtemps et ne disparaîtra qu'avec son annexion à la grande république romaine.
Les conservateurs égyptiens ne devaient pas sauver l'ancien ordre de choses; au contraire, en se détachant des derniers représentants de la royauté, ils allaient faciliter au profit de conquérants étrangers Tœuvre internationale que les Pharaons avaient essayé de régulariser. Après la mort d'Ahmas, sous Psammitik III, l'Egypte est conquise par Kambysès (525).
D'après une fiction historique imaginée par leur orgueil national, les Egyptiens supposèrent et répandirent la croyance que Kyros avait épousé la fille d'Oualiibri, le prince légitime détrôné par Ahmas et en avait eu un fils, Kambysès ; celui-ci devenait dès lors l'héritier national et légitime du trône. Dans le même esprit, les Perses croyaient et faisaient accroire que Kambysès avait lui-même épousé cette princesse qui, par subterfuge, avait été substituée à la fille d'Ahmas qu'il avait cru épouser. Si la descendance divine n'était plus absolument le principe de la royauté, celui de l'hérédité dynastique semble donc avoir subsisté avec une grande force aussi bien chez les vainqueurs que chez les vaincus.
La fin de l'indépendance égyptienne fut une mort tout à fait naturelle ; le peuple démoralisé ne croyait plus aux institutions qui avaient fait la grandeur de Tempire ; il était retombé dans les superstitions les plus grossières; il ne voyait partout que mauvais présages. Quelques jours après l'avènement du dernier roi, la pluie était tombée
en petites gouttes à Thèbes ; cela n'était jamais arrivé; aujourd'hui encore, c'est une croyance dans la Haute-Egypte que la pluie est de mauvais augure. Lors de l'expédition de Bonaparte, un habitant du pays disait : " Nous savions qu'un grand malheur nous menaçait „ ; il avait plu à Loucsor un peu avant l'arrivée des Français»
(Maspero.)
Il suffît de la perte d'une bataille pour entraîner la chute et la soumission de l'Egypte, y compris la Lybie et la Gyrénaïque; il en est invariablement ainsi dans les plus vastes empires, où toute la puissance publique est incarnée par un individu dont la seule force réside dans une armée et alors surtout que cette puissance ne repose plus sur une communauté de croyances, qui seule peut assujettir efficacement les peuples à leurs maîtres et qui une fois ébranlée ne peut être reconstituée si ce n'est très lentement et sous des formes différentes.
Les croyances religieuses les moins récentes et élevées des Egyptiens avaient survécu à leurs autres croyances politiques et sociales; leur défaite fut expliquée, au moins partiellement, par ce fait que les Perses auraient placé sur le front de leur armée des chats, des chiens, des ibis et autres animaux sacrés; les Egyptiens n'osèrent point tirer sur leurs dieux.
Kambysès se plia aux mœurs et aux superstitions du pays comme plus tard Alexandre et
Bonaparte; il adopta le double cartouche, le protocole, le costume royal des Pharaons; il se fit initier aux mystères du culte; faisant siens les préjugés nationaux et les haines réactionnaires, il fit brûler à Sais la momie d'Ahmas. Plus tard, les partisans de ce dernier prétendirent, au contraire, que le défunt roi avait lui-même prévu ce suprême outrage et que, diaprés ses instructions, une vulgaire momie avait été substituée à la sienne. La tradition de la dynastie aurait donc été matériellement conservée, point très important dans les conceptions politiques très réalistes et grossières de Tépoque.
Kambysès échoua dans son expédition contre l'Ethiopie qui, dès lors, s'isole de plus en plus du mouvement général et se confine dans ses institutions et ses croyances politiques anciennes.
Sous Darios, l'Egypte forme un des vingt-trois gouvernements de l'empire perse; elle est régie par trois délégués du pouvoir central, indépendants l'un de l'autre : le satrape, le secrétaire royal et le général. Ainsi la politique royale croyait obvier aux révoltes de ses fonctionnaires par une surveillance mutuelle et la séparation de leurs pouvoirs; mais la faiblesse de ces grands empires était toujours dans leur extension même et dans l'incapacité constitutionnelle de tout despotisme de servir de lien entre des populations dont les intérêts et les mœurs sont toujours naturellement .divers; Rome même échouera dans cette entre-
prise, dont le rêve ne peut se réaliser que par le progrès des institutions fédératives et des autres formes sociales correspondantes.
Pour le moment, en dehors des officiers du grand roi, c'est par le paiement d'un tribut payable en partie en argent, partie en nature, que sera constatée la sujétion de TEgypte. Celle-ci fournira le blé nécessaire aux 120,000 soldats qui Toccupent et assurent sa fidélité; elle subviendra, en outre, aux besoins de son propre gouvernement. Avec Cyrène, Barca et les tribus nubiennes, elle compose la sixième satrapie perse. Cependant l'ancienne organisation féodale persiste; son suzerain est seulement plus haut et plus loin. Les temples continuent à avoir leurs biens et leurs vassaux exempts des charges ordinaires; les nobles restent aussi indépendants, dansles mêmes conditions, dans leurs principautés; l'ancienne organisation fait uniquement partie d'un rouage plus grand; elle sert principalement d'intermédiaire pour la perception du tribut. Celui-ci était de sept cents talents d'argent annuellement; la ferme des pêcheries du lac Moeris rapportait aussi un talent par jour. Il ne fallait pas moins d'une médimne de blé pour chacun des 120,000 soldats de l'armée d'occupation; il fallait aussi fournir le nitre et l'eau du Nil pour le palais du gouverneur, le Mur-Blanc, l'ancienne résidence des Pharaons.
Grâce à sa situation dans un organisme plus vaste, l'Egypte développe son commerce dans les
trois continents où Tempire perse a étendu en partie sa domination. Darios achève le canal du Nil au golfe de Suez ; plus tard cependant il le fait ou le laisse combler de Bira à la mer.
Avec Taffaiblissement de l'empire perse, TÉgypte s'affranchit graduellement de sa sujétion, mais pour peu de temps, car Tère des grands empires est loin d'être close; une première révolte après Marathon est réprimée par Xercès; une autre, sous Artaxercès, Test encore, mais moins facilement; avec la décadence impériale, les anciennes principautés renaissaient avec leurs prétentions; les Athéniens prêtaient naturellement leur appui aux ennemis de la Perse.
Comme le dit fort bien M. Maspero : ** Les empires orientaux ne vivent qu'à la condition d'être toujours en guerre et toujours victorieux „ ; ils ne peuvent en effet se restreindre dans certaines limites ni arrêter leur mouvement d'expansion, sinon c'est pour eux la décadence; la paix et la guerre leur sont également néfastes ; c'est là une loi historique générale, heureusement pour les progrès de l'humanité.
Sous Artaxercès II, l'Egypte recouvre momentanément son indépendance politique ; mais comme sous tous les autres rapports elle est une civilisation commerçante et internationale, son organisation militaire repose principalenîenl sur dos mercenaires étrangers. Cette situation était du reste aussi et pour les mêmes motifs devenue
celle de la Grèce et de la Perse elle-même. En fait, il en résultait de graves dangers et pour les Etats et spécialement pour les classes privilégiées et conservatrices. Ainsi, à un certain moment, le général grec Chabrias, au service de Taho, parvient à convaincre celui-ci, à court d'argent, que le clergé égyptien est riche, que les sommes dépensées annuellement pour les sacrifices et Tentretien des temples seraient plus utiles à FÉtat ; il l'engagea supprimer la plupart des conseils sacerdotaux. Le roi n'alla pas jusque-là; les prêtres purent se racheter par le sacrifice de leurs biens personnels, mais pour l'avenir et pour toute la durée de la guerre contre les Perses, lé roi exigea d'eux les neuf dixièmes des revenus sacrés. Le clergé, il est vrai, sut se soustraire à cet impôt; mais l'idée même d'une telle mesure ne serait jamais venue à l'époque où les rois étaient grandsprêtres ou dépendaient en partie de la puissance sacerdotale et surtout alors que les croyances communes assuraient la force de ces institutions. Pour le moment les difficultés financières furent, comme généralement, résolues au détriment du peuple, aux dépens de qui se fît la réconciliation des puissances sociales. Chabrias conseilla en effet d'élever la capitation ainsi que la taxe sur les maisons, de mettre un droit d'une obole sur chaque ardeb de grain qui serait vendu et en outre de frapper d'un dixième la navigation, les fabriques et les métiers manuels. L'Egypte avait peu
de numéraire; les habitants, pour les transactions ordinaires s en tenaient au troc; seulement les mercenaires grecs ne prétendaient être payés ni en nature ni en métaux non monnayés. Ordre fut donné aux indigènes de verser au trésor For et Targent bruts ou travaillés, sauf à être remboursés graduellement par les nomarques sur le produit des nouvelles taxes. L'impopularité de ces mesures et l'hostilité du clergé contribuèrent dans une large mesure à faciliter le retour de la domination étrangère.
Après soixante ans d'indépendance, FÉgypte est reconquise par Artaxercès III (345) ; Nectabeno II s'enfuit en Ethiopie avec ses trésors; il est le dernier roi de la xxx" dynastie. Le temps des ménagements pour la vieille religion égyptienne était passé ; Artaxercès avait été comparé par les vaincus àTyphon,dont il avait l'esprit de destruction et de cruauté; ils l'appelaient Yâne^ animal que, dans leurs croyances superstitieuses, ils consacraient au dieu du mal. Le conquérant ne retarda pas sa vengeance ; arrivé à Memphis, il fît accommoder le bœuf Apis pour im banquet et intronisa dans le temple de Phtah un âne auquel il fit rendre les honneurs divins; le bouc de Mendès fut également égorgé, les temples pillés, les livres sacrés emportés en Perse, les murs des villes rasées et les principaux partisans de la dynastie mis à mort.
L'Egypte suit les destinées de l'empire perse et
tombe sous la domination macédonienne. Aux propositions de paix que lui fait Darios et qui ne tendent à rien moins qu'au partage du monde antique entre les deux rivaux, Alexandre répond qu'il ne faut pas deux maîtres, pas plus qu'il n'y a deux soleils, conception politique que nous retrouverons plus tard exprimée sous la même forme en Europe lors des luttes de l'Empire et de la Papauté, et qui dérive en droite ligne de la primitive et universelle assimilation des chefs politiques au soleil.
Après avoir soumis la Syrie, Alexandre pénètre en Egypte, entre à Peluse et à Memphis, fonde Alexandrie qui deviendra le trait d'union du commerce et des idées de l'Orient et de l'Occident; il y fait dès maintenant élever des temples aux divinités aussi bien grecques qu'égyptiennes ; dans la Lybie il va consulter l'oracle d'Amon qui le proclame fils de Jupiter (332-331).
C'est à Alexandrie, la cité internationale presque située en dehors même de l'Egypte, que les Ptolémées concentrent leur puissance formée des plus belles dépouilles de l'empire d'Alexandre, dont Rome en réalité va poursuivre le rêve unificateur et reprendre la succession en l'augmentant encore. Dès 201 avant Jésus-C!hrist, la tutelle du jeune Ptolémée Épiphane avait été déférée au Sénat romain; l'an 30 avant Jésus-Christ, l'Egypte était réduite en province romaine.
L'empire romain à son tour se disloque, mais
laissant derrière lui une civilisation générale encore plus étendue que les précédentes, à tel point que pendant une grande partie du moyenâge, aussi bien en Asie, en Afrique qu'en Europe, il y eut un niveau moyen non seulement d'institutions, mais de croyances politiques et autres. Telle était la situation, qu'à un certain moment il fut impossible de prévoir lequels remporteraient dans la conscience et dans la puissance humaines du Coran et du sabre de Mahomet ou de l'Évangile et du glaive chrétiens; le mahométisme, par son union plus étroite du spirituel et du temporel, semblait même plus naturellement destiné à la reconstitution d'un vaste empire.
L'Egypte fut conquise par Amrou sous le kalifiat d'Omar; la prise de possession fut facilitée par lès persécutions dont les Egyptiens indigènes et ïes chrétiens cophtes étaient l'objet de la part des empereurs de Byzance. Maintenant, à mesure que les religions monothéistes s'affirment, une grande scission s'accomplit dans les croyances générales; tous les dieux nationaux et autres ne seront plus considérés comme vrais, bien que plus ou moins forts suivant la puissance politique des communautés auxquelles se rattachent leurs adhérents . au contraire, avec la prétention à l'unité religieuse, l'esprit d'exclusivisme et d'intolérance va l'emporter, le Dieu-Un du christianisme fera une guerre à outrance au Dieu-Un du mahométisme; mais ce n'est ni au glaive des empereurs ni à la
parole des pontifes qu41 sera réservé de conduire rhumanité dans la terre promise où s'accomplira, non plus dans un centre local mais dans des milliers de centres coordonnés, son unification si longtemps rêvée ; une seule foi peut créer Tunité de conscience, la foi scientifique; un seul lien politique peut réunir les peuples, le lien fédératif librement débattu et consenti.
D'après les historiens arabes, le kalife Omar contribua à restaurer la mission internationale de TEgypte en rétablissant le canal intermaritime, depuis longtemps négligé et comblé (huitième siècle après Jésus-Christ). Les habitants cophtes, portés par eux au chiffre peut-être exagéré de six millions, payèrent individuellement un tribut annuel de deux ducats avec exemption pour les vieillards, les fenmies et les enfants. Alexandrie, d'après ce qu'écrivait Amrou au kalife, contenait quatre mille palais, autant de bains publics, quatre cents théâtres ou lieux d'amusement, douze mille boutiques pour la vente des produits végétaux. Elle était habitée par quarante mille Juifs soumis au tribut. Là s'étaient aussi réfugiés tous les Grecs d'Egypte; le tribut annuel de deux ducats frappait indistinctement tous les habitants du pays, indigènes ou étrangers, riches ou pauvres: seulement, en outre, les classes riches, commerçantes et agricoles, étaient frappées suivant leurs revenus nets. Le magnifique canal de quatrevingts lieues de longueur entre le Nil et la mer
Rouge ne fut plus conservé après le déplacement de siège du kalifat de Médine à Damas, époque où il devint inutile pour les Arabes.
L'Afrique entière forma un kalifat comprenant l'Egypte, lorsque Moez eut établi au Grand-Caire le centre de la dynastie des princes Fatimites, dont une grande partie de la Syrie et de la Palestine reconnurent également l'autorité. Sous les Croisades et les Turcs Seljucks, la souveraineté de ces provinces fut tour à tour perdue et reconquise. Puis vinrent les Mamelucks, qui placèrent un des leurs sur le trône avec le titre de sultan. Cette situation perdura plus de deux siècles jusqu'à ce que, sous Selim, l'Egypte devînt une province de l'Empire Ottoman. Quels que soient les progrès politiques réalisés depuis lors par elle, son caractère d'organisme international n'a fait que se développer ; si ses liens avec l'Empire Ottoman se sont relâchés, ceux avec l'Europe occidentale et notamment avec l'Angleterre n'ont fait que développer et fortifier sa sujétion à un ensemble d'intérêts supérieurs à ses intérêts exclusivement nationaux. Cette forme de sujétion suivant laquelle s'affirme encore maintenant sa nécessaire solidarité mondiale n'est pas un accident, c'est la loi de son évolution historique ; un jour cette solidarité se réalisera suivant des modes plus libéraux quand les nations mêmes qui sont aujourd'hui dominantes, au lieu de se disputer l'hégémonie et le protectorat des popula-
lions inférieures ou qui passent, pour telles, régleront les rapports internationaux et coloniaux non seulement par des traités, mais par une représentation régulière et permanente de tous les groupes sociaux intéressés.
Si maintenant nous jetons un regard rétrospectif sur révolution politique de TEgypte, celle-ci nous apparaît tout d'abord comme divisible en deux grandes périodes, non pas distinctes et séparées, mais au contraire dont la deuxième est la continuation naturelle de l'autre, son développement. La première embrasse la période de formation de la nationalité, la deuxième celle de la formation de Tintemationalité égyptienne. Une structure politique identique depuis la tribu primitive jusqu'à nos jours caractérise l'une et l'autre; dans tous ses stades, la direction politique générale de la civilisation du Nil repose sur une hiérarchie de chefs, sur un système véritablement féodal, mais où tantôt les chefs féodaux l'emportent sur l'autorité centrale et réciproquement, que ce chef central soit national ou qu'il ait le siège de sa puissance en Perse, en Macédoine, à Rome, à Byzance, à Médine, à Damas, à Constantinople, à Paris ou à Londres. Cette structure politique générale est aussi caractérisée dès la plus haute antiquité par le fait que la direction collective se scinde entre le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel, mais toujours avec une tendance de l'un des deux à se subaltemiser
l'autre et même à Tincorporer; Torganismè recteur religieux de TEgypte çst actuellement international aussi bien que son organisme recteur politique. Nous avons déjà pu constater que cette évolution politique générale avait toujours marché pari passu avec les croyances générales; pour que notre explication sociologique soit suffisante, il nous reste maintenant à montrer la corrélation de ces formes les plus générales, avec les croyances particulières relatives aux divers ordres de phénomènes sociaux. Nous allons voir que les croyances politiques générales reposent naturellement sur des conceptions juridiques des sociétés, les croyances juridiques sur des conceptions morales, les croyances morales sur des conceptions intellectuelles ; toutes sur Tordre familial et surtout économique; c'est la structure écononomique féodale à peu près invariable de l'Egypte qui fut la base de sa structure politique féodale, aussi bien nationale qu'internationale. Là est la réponse vraie à l'énigme soumise liux sociologues par le sphinx mystérieux qui a présidé à la naissance et à la mort de tant de générations, de dynasties et de civilisations qui se sont succédé sur les rives du plus ancien des fleuves historiques.
Corrélation des Institutions et des croyances
La structure politique de TEgypte, au point de vue de sa direction générale, nous montre partout la prédominance de la fonction sociale executive sous forme de pouvoir despotique : tout au plus ce pouvoir tend-il à se diviser en spirituel et temporel; Torgane du pouvoir exécutif est individuel ; les organes de la délibération le sont également et même en général ils sont inexistants ; le Pharaon consulte ses généraux, ses prêtres, ses fonctionnaires, en un mot ses délégués, quand et comme il lui plaît; la représentation des intérêts sociaux est nulle ; en un mot, la représentation, la délibération, la résolution ou la loi se confondent dans Torgane individualiste du pouvoir exécutif. Cependant, entre le Pharaon et ses peuples, il y a des princes et des nobles plus ou moins puissants suivant que lui-même est plus ou moins fort, une véritable hiérarchie féodale.
La force militaire qui entretient la puissance executive n*est déjà plus Torganisation militaire primitive par tribus; elle est différenciée et hiérarchisée comme toute la société; il y a des distinctions dans l'armement des divers corps; il y a des corps de conducteurs de chars, de cavalerie, d'infanterie, avec une hiérarchie d'officiers; telle est
en ejBFet la société, telle est toujours rarmée. De même que toute l'activité sociale, l'activité militaire elle-même était rapportée et attribuée au moi royal; c'est ce moi qui est censé tout faire : combattre, poursuivre et terrasser les ennemis, rétablir la paix, assurer le bien-être de tous ** du savant et de l'ignorant », labourer la terre, créer les trois espèces de grain et, par ses prières, faire déborder le Nil. Sous ce rapport, les croyances gouvernementales de l'Egypte sont les mêmes que celles de l'Assyrie, de la Perse et de la Chine.
Dans cette monarchie féodale, comme nous l'avons vu, les anciennes principautés indépendantes s'étaient transformées en nomes héréditaires, transmissibles aussi par mariage à charge de confirmation par le souverain. Les princes égyptiens des nomes devaient l'impôt et le service militaire. Les provinces les plus récemment ou imparfaitement conquises et incorporées n'étaient jamais assimilées aux nomes égyptiens proprement dits; elles gardaient leurs lois, leurs religions, leurs coutumes et leurs dynasties. Les chefs syriens et nègres étaient des grands vassaux rendant hommage et payant tribut aux Pharaons; ils leur devaient accès et passage sur leur territoire et aide militaire contre l'ennemi. Pour le reste, ils pouvaient batailler entre eux, faire des traités, régler en un mot leurs affaires intérieures et étrangères. Telle fut notamment la condition de la Syrie, de l'Arabie et de l'Ethiopie sous la suprématie égyp-
tienne, c'est-à-dire, en ce qui concemne TÉthiopie, à partir de Tépoque où elle fut colonisée par les Égyptiens sous la xif dynastie jusqu'à sa constitution régressive en royaume indépendant.
Le lien politique qui reliait les diverses parties de Tempireaumoi royal était donc en réalité assez faible, surtout en ce qui concerne les dernières conquêtes ; Tunité politique était en somme incohérente, et son absolutisme, comme tous les absolutismes, plus apparent qu'effectif.
Wilkinson signale aussi avec raison que " les occupations du roi ne dépendaient pas de sa propre volonté, mais des règles de devoir et de convenance, que la sagesse de ses ancêtres avait tracées avec une juste appréciation de l'intérêt du roi et de son peuple „.
Les rois les plus absolus sont en effet liés d'une façon très étroite par la coutume et la jurisprudence des ancêtres; c'est la première forme d'intervention de l'opinion publique; bien plus, les princes, à moins d'être fous, sont liés par leur propre jurisprudence.
En somme, ils obéissent politiquement à une certaine conception juridique de leurs droits et de leurs devoirs. Osiris n'était-il pas avant tout le grand juge infernal qui présidait le jury devant lequel comparaissaient tous les Égyptiens sans distinction? Devant lui, impossible de déguiser la vérité; le cœur de tout homme était considéré comme étant le siège de sa conscience et ce cœur
faisait la confession générale du mort devant le juge divin; pur, l'esprit s'incorporait en Osiris; impur, il était relégué dans des corps plus ou moins, grossiers et même immondes.
Ain3i, les Pharaons terrestres n'étaient pas législateurs, mais juges; de même que dans les poésies homériques, le mot loi était inconnu ; il n'y avait que des jugements, des coutumes, des commandements; l'ordre social était imposé par les derniers ancêtres dont le Pharaon avait recueilli l'esprit en même temps que l'héritage.
De même, les princes des nômes devaient la justice à leurs sujets. Les inscriptions funéraires recueillies nous montrent que l'idéal de justice imposé aux princes par leur propre conscience était très élevé; mais il est permis, par ce que nous savons de la véracité des monuments modernes du même genre, de douter que la réalité y correspondît même de loin. " J'étais, dit l'une d'elles, un maître de bonté, plein d'amabilités, un gouverneur aimant son pays; j'ai travaillé et le nôme entier fut en pleine activité. Jamais petit enfant ne fut affligé par moi, jamais veuve maltraitée ; jamais je n'ai repoussé laboureur, jamais je n'ai empêché pasteur. Jamais n'exista commandant de cinq hommes dont j'ai réquisitionné les hommes pour mes travaux. Jamais disette ne fut de mon temps, jamais affamé sous mon gouvernement, même lorsque il y eut des années de faim. Car j'ai labouré tous les terrains du nôme de Mihi; je fis vivre ses
habitants en leur répartissant ses constructions, si bien qu'il n'y eut pets d affamés en lui „ (1).
La justice, à tous ses degrés, était essentiellement religieuse; les temples servaient de prétoire ; dans chaque ville il y avait un tribunal de prêtres assistés toutefois de quelques assesseurs laïques. Une cour suprême de trente membres, choisis:
parmi les . plus hauts personnages de Thèbes, Memphis et Héliopolis, jugeait les procès les plus importants. Toute la procédure était écrite. La loi du talion était la base du droit criminel.
La direction de la fonction juridique, par l'impossibilité pour le roi seul de Texercer à mesure même de l'extension de son empire, tendait donc aussi à se séparer du pouvoir exécutif, mais sa structure continuait à être conforme à celle de l'organisme politique indivis danâ lequel la justice avait été d'abord impliquée.
Sous sa forme religieuse, la morale s'était développée avec des caractères très nobles et élevés dont témoigne à chaque passage le Livre des Morts; malheureusement, on ne concevait encore la justice distributive que comme l'émanation d'une hiérarchie sociale; mais on comprenait qu'une juste répartition des biens, une convenable rémunération du travail, ainsi que la protection des enfants, des femmes, des vieillards et des malheureux faisaient partie de la mission sociale des classes supérieures.
(1) Lepsius, cité par Maspero,
C'était, en somme, dans les institutions et les croyances religieuses que se manifestaient le mieux les pensées rectrices qui présidaient à Tactivité des diverses parties du corps social. On ne comprenait Tordre intellectuel, comme Tordre politique en général, que sous forme d'un gouvernement hiérarchique et religieux. Cette correspondance très intime des forces rectrices spéciales de la société avec sa direction politique générale était le véritable lien organique de Tempîre, la base de son caractère, de son unité de conscience, de sa personnalité.
Nous avons déjà vu que Tunification religieuse s'opéra parallèlement à Tunification politique. Pendant la première période, légendaire, les dieux sont rois; en réalité, cette période fut caractérisée par la zoolâtrie, le cannibalisme, le culte des éléments, des morts ou de leurs esprits. Les monuments contemporains de la construction des pyramides mentionnent dé j à des prêtres et des prophètes au service de Chéops, Chabryès et autres rois ; ces prêtres, qui eurent des successeurs jusqu'à la XXVI® dynastie, offraient des sacrifices aux Pharaons défunts. Il en était de même pour les grands seigneurs terriens ; ceux-ci faisaient, de leur vivant, des contrats avec les prêtres à l'effet de régler les aliments, boissons et offrandes qu'il faudrait leur offrir après leur mort. C'est ainsi que Hapi Tafa, gouverneur d'un district, voulant s'assurer ces services pour jamais, assigna une fondation perpétuelle pour le salaire des prêtres.
Durant la deuxième période, Memphite, les rois sont dieux, ou fils de dieux; cette période s'étend de la ni® à la x® dynastie. A ce moment, chaque principauté, chaque région a encore son dieu comme elle a son prince et son prêtre; il se forme cependant des centres religieux et politiques supérieurs.La puissance, la conception de la royauté se développent avec la notion et la puissance de la divinité. Les plus anciens souverains égyptiens étaient sorciers; il résulte de documents authentiques, qu'après Tapothéose de Thoutmos III, on le regarda comme le bon dieu de la contrée qui préservait de Tinfluence niauvaise des esprits du mal et des magiciens » (1).
Mais déjà le roi Sahura, de la v» dynastie, est appelé ** Dieu qui frappe toutes les nations et atteint tous les pays de son bras „. Il est donc considéré comme omnipotent, onmiprésent et dès lors nécessairement aussi omniscient. Les doctrines religieuses concouraient ainsi à la formation adéquate de la conception politique de la royauté. Les Égyptiens disaient de Tun de leurs Pharaons divins, dans le même ordre d'idées : ** Il n'est point de Heu où ne règne ta divinité; tes paroles sont la loi de toute la terre... tu as des milliers d'oreilles, — Tout ce qui se fait en secret, ton œil le voit. „
Sous la troisième période, Thébaine, de la xi® à
(1) Bruosch, ffistorp ofFçypf, I, 406.
la XV® dynastie, l'unification est complète. Amon est devenu le dieu national suprême; il a ses grands-prêtres. Alors aussi se manifeste son influence dans le gouvernement politique et cette influence devient prépondérante sous la xx® dynastie.
Avec la période internationale, Amon est nécessairement lui-même sacrifié, en maintes circonstances, aux nécessités politiques qui commandent de s'appuyer aussi bien sur les divinités que sur les mercenaires étrangers. ** Du moment qu' Amon était impuissant à maintenir ses fidèles et ses prêtres au premier rang, que signifiaient ses prétentions à la royauté divine? Un dieu qui n'était plus assez fort pour triompher des autres dieux n'était pas le dieu un. „ (Maspero.) Seulement, le dieu international n'étant pas encore né et les suzerains étrangers étant assez éloignés, il se produisit une régression parallèle vers une féodalité à la fois religieuse et politique: du reste, l'instinct national n'avait jamais été et n'est jamais bien fort chez les classes inférieures qui ne sentent surtout de cette unité que le joug; que leur importait qui percevait l'impôt, puisque celui-ci était aussi lourd quel qu'en fut le destinataire?
Oui, ce qui caractérisait bien la condition sociale de l'Egypte, c'était dans toute son organisation une hiérarchie dont le poids entier était supporté par la masse laborieuse. Cette hiérarchie se retrouvait jusqu'après la mort; au vulgaire, les
tombes ignorées; puis venaient les tertres et les tumuli; au-dessus de tout, ces colossales pyramides qui symbolisaient si bien Ténorme distance qui séparait les sommités politiques de la matière humaine quasi inorganique qui servait de fondement à toute cette superstructure. Comme ces monuments symbolisaient bien la hauteur du pouvoir et l'écrasement du peuple ! Toute l'évolution sociale était, en somme, racontée par les cités des morts. Les pyramides étaient le développement du tumulus; les cités de l'éternel silence, comme à Gizeh, avaient leurs rues et leurs ruelles. D'abord, venaient les simples tertres bientôt nivelés, puis la masse des petites pyramides; au milieu d'elles, quelques pyramides isolées ou assemblées en groupes inégaux; les unes ont sept à huit mètres de haut et dépassent à peine le niveau des tombes voisines ; les autres atteignent jusqu'à 150 mètres. Celles-ci sont les tombes royales; chaque Pharaon en commençait la construction dès le début de son règne ; les personnages les plus importants parcouraient le royaume à la recherche d'un bloc d'albâtre ou de granit digne du sarcophage royal; la population de villes et de provinces entières était envoyée aux carrières et aux chantiers de construction. Un temple était joint à chaque pyramide ; le roi défunt, divinisé, y recevait les offrandes de ses sujets et les hommages d'un collège sacerdotal spécialement attaché à son culte. Le temple du dieu fut toujours et partout
le dérivé du tombeau; il est lui-même une tombe, mais plus vaste et plus haute que les tombes avoisinantes au milieu desquelles il domine comme le roi au-dessus de ses sujets.
Le christianisme, en qui se fondront plus tard toutes les religions nationales, ne sera que le développement des conceptions antiques et en partie égyptiennes auxquelles il empruntera ses rites et ses mystères. Déjà Hérodote raconte que, le soir du 17 thot, il vit les habitants de Sais, riches ou pauvres, ranger autour de leurs maisons les grandes lampes plates, remplies d*huile et de sel, qu'on tenait allumées toute la nuit en Thonneur d'Osiris et des morts. Dans le temple du Dieu, il assista aux scènes de la vie, de la passion et delà résurrection que les prêtres représentaient sur le lac Sacré (1). Les théologiens, du reste, n'initiaient qu'à demi les étrangers à ces mystères; ils cachaient le fond de leurs doctrines, en supposant qu'il y en eût un et qu'ils le comprissent.
Les prêtres constituaient la caste la plus élevée, mais eux-mêmes participaient de la structure générale en ce qu'ils formaient une hiérarchie de classes dont les fonctions graduées étaient préparées par un enseignement spécial à chacune; non seulement ils avaient l'administration du culte, mais ils occupaient les plus hautes fonctions de la magistrature et étaient les directeurs de l'en-