RUE RACINE
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JUN 15 19n
Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays.
by Ernest Flammarion.
Dans les pages qui suivent, je me propose d'établir qu'un dogme est un organisme vivant, qu'il naît, se développe, se transforme, vieillit et meurt; que la'vie l'entraîne, sans qu'il puisse jamais s'arrêter, qu'elle le fuit, quand le nombre de ses jours est rempli, sans qu'il puisse la retenir.
Toutes les religions dites révélées avancent la prétention, d'ailleurs naturelle et logique, d'enfermer une fois pour toutes, leur credo dans une formule' ou dans une série de formules, appuyées d'ordinaire sur des textes sacrés et divinement garanties comme eux-mêmes; en ces formules réside, pour ainsi dire, la plus pure essence de la révélation; il faudrait donc qu'elles demeurassent immobiles. Et cependant, à les considérer historiquement, il est visible qu'aucune d'entre elles n'échappe. ù la loi d'évolution; si on la regarde à deux moments quelque peu distants de la durée, aucune ne paraît semblable à elle-même, souvent quant à la forme et toujours quant au fonds, je veux dire quant à la représentation qu'elle éveille dans la conscience religieuse des hommes. Le dogme
déborde fatalement le symbole de foi, par cela seul qu'il s'efforce d'instinct de se mettre d'accord avec l'ambiance intellectuelle et morale où il lui faut vivre ; à son tour, le sentiment religieux déborde le dogme et ni les formules consacrées, ni les textes où les fidèles croient entendre la parole de Dieu ne se montrent capables de le fixer jamais; il vit donc, il progresse; s'il s'arrêtait un jour, phénomène aussi inconcevable que la cristallisation de la pensée humaine, il cesserait d'être. Pour le dogme aussi, comme pour tout organisme vivant, l'immobilité c'est la mort, et il subit la nécessité de s'adapter aux milieux ditTérents où l'entraîne l'incessante transformation des sociétés humaines. Il y a donc une espèce de transformisme dogmatique, comme il y a un transformisme animal et, à partir du moment où le dogme tombe dans un milieu avec lequel il ne présente aucune affinité, un milieu où ses facultés d'adaptation se trouvent impuissantes à réduire l'antinomie qui oppose ses propres postulats à ceux sur lesquels s'appuie la vie intellectuelle de l'ambiance nouvelle, où le sens commun, établi en dehors de lui, le repousse, alors, il s'immobilise; il peut se donner un instant famère consolation de faire front seul contre tout; suprême et inutile redressement : la mort est en lui. Peu importe le temps qu'il faudra pour que les dernières apparences de la vie se retirent de son corps inanimé; peu importe l'heure où s'éteindra le dernier homme (jui puisait en lui ses encouragements, ses consolations et ses espoirs; l'œuvre de ruine est dès lors virtuellement accomplie.
Il est rare, d'ailleurs, qu'un dogme meure seul; il prend habituellement place dans un ensemble de
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croyances, dont les diverses parties sont solidaires; sa chute détermine d'ordinaire un vaste écroulement, voire même parfois l'elTondrement de toute une religion. Mais les croyances dissociées et brisées ne retournent pas toutes au néant; la pensée humaine, qui les a créées, ne se détache pas entièrement d'elles; elle les reprend bientôt, les modifie plus ou moins, les groupe dans un ordre nouveau et les fait entrer dans une autre construction religieuse. Il peut arriver que celles-là mêmes qui semblent dédaignées et définitivement oubliées, trouvent un jour leur revanche. De leur patrimoine religieux, les hommes tirent des fruits différents de génération en génération ; ils ne l'exploitent pas toujours suivant les mêmes méthodes, mais ils n'en reculent guère les limites et n'en changent pas le fonds. Les religions dites révélées, et même la plupart des autres, qui ont été successivement, et dans des pays différents, maîtresses de l'esprit humain, présentent, sous la variété de leurs aspects, des ressemblances fondamentales, souvent évidentes et dont un peu de réflexion augmente le nombre. Ce n'est pas, au reste, tout le dogme défunt qui renaît sous une forme nouvelle: s'il comportait des affirmations antipathiques aux principes durables de la science du temps où il périt, ou de la philosophie qui s'appuie sur elle et en exprime les idées générales, ces affirmations-là meurent définitivement. Il en va de même de l'arrangement des divers dogmes dans l'ensemble de la foi périmée, du rapport qui les unissait entre eux et qui donnait à la religion qu'ils formulaient sa physionomie particulière.
Toutes les religions dogmatiques — et toutes les religions sont plus ou moins dogmatiques — offrent
des exemples de l'évolution que j'ai dessein de décrire; pourtant c'est surtout autour de la religion chrétienne que tournera notre enquête; j'en dois donner les raisons. Je me faisais tout d'abord scrupule, je l'avoue, non pas d'étudier, avec toute l'indépendance d'esprit nécessaire, des dogmes que beaucoup de nos contemporains croient encore vivants, mais seulement de scandaliser d'honnêtes gens, en choquant leurs très respectables convictions. La science, si prudent que demeure celui qui la manie, et si désireux qu'il soit de n'en blesser personne, ne se meut pas, si j'ose ainsi dire, dans le plan de la foi, mais dans celui des faits, et ses conclusions, si mesurée que reste la forme qu'on leur donne, comportent toujours une espèce de brutalité que leur imposent les faits eux-mêmes. Toutefois, à la réflexion, j'ai cru pouvoir ne pas me laisser arrêter par un inconvénient, en définitive, secondaire : quiconque émet une opinion quelconque risque de choquer ceux qui ne la partagent pas et ce n'est pas une raison pour qu'il se taise, s'il croit tenir la vérité ; si, d'autre part, une conviction peut ne pas supporter volontiers l'affirmation dune conviction contraire et rivale, elle me paraît mal recevable à s'offenser de l'énoncé d'un fait, que le critique n'a pas inventé, qu'il ne dépend pas de lui de taire ou d'atténuer, qui se présente avec une parfaite objectivité, qu'on peut vérifier, mesurer, peser tout à loisir et avec lequel, s'il est bien établi, la foi n'a plus, en dernière analyse, qu'à chercher un accommodement. J'ai cru aussi qu'une fois écartée la mauvaise impression que je pourrais donner à quelque lecteur, mal habitué à sortir de sa conscience religieuse pour en examiner les postulats et à
considérer comme elle est la réalité de l'histoire, une insistance particulière sur la dogmatique chrétienne offrait, touchant la conduite de mon dessein. de= avantages décisifs.
D'abord c'est la plus connue de la moyenne des hommes instruits; ce n'est pas à dire qu'elle leur soit d'ordinaire très familière, mais, enfin, elle est pour eux beaucoup moins mystérieuse que les doctrines du bouddhisme ou celles de l'islam.
Elle présente, en second lieu, pour les lecteurs auxquels ce livre s'adresse, un intérêt immédiat, puisqu'ils baignent dans une atmosphère intellectuelle et morale toute saturée de son influence; et qu'à son sujet se déroulent, sous leurs yeux, des débats, dont il ne faut sans doute pas exagérer l'importance générale, mais qui, pourtant, tiennent leur place dans la vie contemporaine ; par exemple, au sein du catholicisme, le conflit du romanisme et du modernisme.
Il est aussi essentiel d'affirmer qu'aux yeux de l'historien du dehors, j'entends de celui qui ne s'attache qu'à la vérité des faits et ne sert les intérêts d'aucune confession, celte dogmatique chrétienne ne fait pomt exception parmi celles des autres religions; qu'elle ne jouit, par rapport à elles, d'aucun autre privilège que de diriger encore la vie religieuse de beaucoup de nos contemporains; qu'elle est née comme les autres; qu'elle a connu des accidents semblables; qu'elle s'est développée et qu'elle s'épuise sous l'influence de causes analogues.
Enfin, si le naturaliste trouve plus d'intérêt à l'étude d'un organisme compliqué et délicat dans sa structure et son développement qu'à celle d'un être rudimen-
taire, l'historien rencontre dans la dogmatique du christianisme une ampleur métaphysique, une subtilité doctrinale, une complication théologique, qui, jointes à la longueur de sa vie et aux péripéties de son histoire, oiTrent, plus que dans aucune autre religion révélée, des ressources nombreuses et variées à l'expérience critique. .
Je prendrai donc pour centre de mon développement la foi chrétienne et en elle, plus particulièrement, la formule doctrinale du catholicisme, parce que c'est celle dont l'évolution a suivi, depuis les temps apostoliques, la marche la plus régulière; parce que c'est la plus nette, en même temps que la plus complexe; parce que c'est aussi celle dont les affirmations semblent aujourd'hui le plus difficilement conciliables avec l'esprit moderne; celle, par conséquent, dont l'examen doit nous apporter les plus précieux enseignements. Toutefois, je ne me bornerai pas à elle, ni même au christianisme en général; je puiserai dans d'autres religions les exemples et les comparaisons capables de nous faire mieux comprendre les phénomènes par lesquels se manifestent les lois qui déterminent et dirigent l'évolution des dogmes.
Je me suis volontairement interdit l'appareil et le ton de lérudilion et j'ai, de même, soigneusement évité la discussion des thèses dogmatiques que j'exposais; je n'avais à faire ni l'histoire ni la critique des dogmes d'aucune foi et j'aurai entièrement atteint mon but si, dans une sorte de conversation écrite, très simple et très modeste, j'ai réussi à présenter clairement quelques remarques exactes touchant leur nature et leur vie.
Un mot encore, pour expliquer le plan que j"ai
adopté. Dans une première partie, intitulée La nature du dogme, j'ai examiné la définition que les orthodoxies donnent de lui, et j'ai étudié les diverses justifications qu'elles produisent pour le faire accepter avec cp caractère d'autorité indiscutable qu'elles lui prêtent toutes; j'ai cherché surtout à montrer que, considérée du seul point de vue historique, aucune des garanties qu'elles avancent de son immuabilité ne peut inspirer confiance. Dans une seconde partie, La vie du dogme, je me suis efforcé d'expliquer les circonstances et les causes qui déterminent la naissance, le progrès, la décadence et la mort d'un dogme. Je ne me dissimule pas que cette disposition m'a fait tomber dans plusieurs redites. Je n'ai pas cherché à les éviter, parce qu'il m'a paru que le retour de la même idée ou du même exemple pouvait présenter, en l'espèce, plus d'avantages que d'inconvénients, que mieux valait concentrer l'attention du lecteur sur quelques faits bien étudiés et probants que de la trop disperser. Lui-même jugera si je me suis trompé (i).
Septembre 1909.
1 Je rappelle le titre de quelques ouvrages essentiels pour l'étude de l'iiistoire des dogmes et particulièrement des dogmes chrétiens : Chaxtepie de la Saussaye, Manuel d'histoire des religions, traduction française de H. Hubert et I. Lé\-y, Paris, 1904, in-S"; — S. Reixach, Orpheus, Paris, 1909, qui donnent tous les renseignements bibliographiques utiles; — A. Harnack, Lehrbuch der Dor/mengeschichie, 3^ édit., Fribourg et Leipsig, 1894 et ss., 3 vol. in-S», une 4"^ édit. est en cours de publication; — LooFS, Leitfaden zum Studium der Dogmengeschichfe, 4« édit., Halle, 1906, in-S"; — Fisher, Uistory of Christian Doctrine, Edimbourg, 1902, in-S»;— TuRMEL, Histoire de la théologie positive, Paris, s. d., 2 vol. in-S».