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CHAPITRE PREMIER Le dogme

I. — La question Qu est-ce qu'un dogme? posée par M. Le Roy; elle nous jette au plein de notre sujet.

li. — Origine et sens premier du mot dogme. — Les dogmes de la puissance publique. — Les dogmes de la Loi juive. — Les dogmes des philosophes.

m. — Origines de la notion de dogme chez les chrétiens. — Les préceptes du Seigneur et ceux des Apôtres. — Rencontre de la foi chrétienne et de la philosophie grecque. — Son importance touchant la notion chrétienne de dogme. — Le principe de l'autorité dogmatique dans le christianisme; l'Église enseignante.

IV. — Caractères essentiels du dogme ; révélation, autorité, immutabilité.

V. — Les diverses espèces de dogmes. — Affirmations fondamentales et affirmations particulières de chaque religion. — Celles qui évoluent le plus nettement.

Il y a quelques années (16 avril 1905), un notable philosophe catholique, M. Edouard Le Roy, publiait dans la Quinzaine, revue aujourd'hui défunte, un

article intitulé Qu'est-ce qu'un dogme? et qui fit un beau tapage. L'auteur entendait poser une question aux théologiens romains et. par la même occasion, il risquait, sur la nature et l'interprétation des dogmes, quelques considérations personnelles : il les croyait propres à rapprocher de la foi catholique les hommes qui ne parviennent plus à l'accorder avec leurs connaissances et leurs réflexions. Théologiens sérieux et bachi-bouzouks de l'École, voire simples journalistes et grimauds des lettres catholiques, saisirent la plume à l'envi et répondirent de bonne encre à l'imprudent. Quelques-uns voulurent bien condescendre à discuter avec lui, ou à éclairer son aveuglement; plusieurs se contentèrent de l'injurier, procédé d'emploi toujours facile et, dans un certain milieu, toujours profitable; la plupart jugèrent dès l'abord sa question saugrenue, attendu que tout catholique, tout chrétien, tout le monde savait ou devait savoir parfaitement ce qu'il convenait d'entendre par un dogme. M. Le Roy ne se tint pas pour battu; il répliqua aux critiques et méprisa les injures, avec vigueur et souvent avec élégance, de sorte qu'un livre de poids respectable sortit du débat (i).

Il en sortit aussi une évidence que divers autres travaux, plus ou moins inspirés de préoccupations et de scrupules analogues à ceux de M. Le Roy, ont également mis en lumière (2), c'est à savoir que les dogmes de l'orthodoxie catholique, considérés dans la forme dont les revêt encore l'enseignement officiel de l'Église romaine, n'offent plus un

(1) Doçjmc et Critique, Paris, 1907.

(2) LoisY, Autour d'un petit livre, Paris, 1903; Rif.\ux, Les coiidilionfi du retour au catholicisme, Pai'is, IftOT.

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sens pensable à la réflexion d'un homme de nos jours, qu'ils ne peuvent plus rien représenter à son esprit, en dehors d'un verbalisme sans portée, qu'ils se montrent incapables de diriger son action morale, qu'ils sont enfin comme le cadavre inerte d'une pensée morte. En d'autres termes, il fut démontré que chez nombre dé catholiques qui veulent comprendre leur foi et en vivre, et non pas seulement la subir et cheminer à côté d'elle, le sentiment religieux avait dépassé de beaucoup la lettre du catéchisme, qu'une évolution s'était accomplie depuis le temps où les formules enseignées s'étaient fixées et qu'une nouvelle mise au point du dogme semblait devenue indispensable. Or, le clergé romain, non seulement s'est refusé à reconnaître cette vérité, mais, fort de l'appui de la masse ignorante des fidèles, qui s'en remet à lui nécessairement du soin de penser pour elle, et qu'aucun argument de raison ne saurait atteindre, effrayé aussi, comme c'était son droit, des conséquences que la réforme réclamée risquait d'entraîner, il n'en a même pas voulu prendre le principe en considération, il a sévèrement blâmé et, au besoin, frappé, selon ses moyens, ceux qui le soutenaient.

Toutefois, comme le froncement des sourcils, la rudesse du geste et de la voix ne remplacent point les arguments solides, la question reste ouverte: pendant que les autorités ecclésiastiques affirment la thèse de l'immutabilité nécessaire du dogme, les fidèles initiés aux méthodes critiques et conscients des nécessités de l'heure continuent en silence de désirer, et certains, même, de réclamer à voix haute l'accord entre les mots inertes et leur raison chrétienne, le recul

de la lettre devant l'esprit. Ainsi, aujourd'hui même, et sous nos yeux, se développe un épisode caractéristique de ce conflit éternel entre la formule immobile et la foi toujours en marche, dans lequel se manifeste clairement la vie du dogme.

En fait, M. Le Roy avait raison de poser aux docteurs officiels une question qui revenait à dire : ce que vous nous enseignez comme un dogme ne trouve plus sa place dans notre esprit, rendu inapte, par la science et la philosophie modernes, à saisir les conceptions de l'antiquité et du Moyen Age ; nous nous rendons bien compte que saint Augustin et saint Thomas d'Aquin étaient, en leur temps, des penseurs vastes et profonds, mais leurs raisonnements, sur les vérités essentielles de la foi chrétienne, n'éveillent plus en nous que de la curiosité et du respect ; ils ne peuvent plus nous toucher, ni nous convaincre; nous n'avons plus pour eux qu'une admiration littéraire et archéologique: nous pensons, nous sentons, nous voyons autrement qu'eux et nous savons bien davantage. Déjà, nous l'avons appris, le second de ces théologiens de génie, dont si souvent les noms reviennent sur vos lèvres, comme ceux d'autorités invincibles, n'entrait réellement plus dans les formes d'esprit du premier; pourquoi donc nous serait-il plus aisé de nous enfermer dans les siennes? Un dogme doit être autre chose qu'une formule arrêtée dans un concile du iv* siècle, ou avancée par un moine du xiii*^ siècle; autre chose, qui n'a pas encore été défini; dites-nous quoi. Ou, plus exactement, la définition de la vérité dogmatique est demeurée jusqu'ici imparfaite et incomplète; faites un nouveau pas . vers son intangible perfection ;

haussez-vous d'un degré vers son tout inaccessible et enfermez ce que vous en aurez saisi dans des formes de langage qui nous soient intelligibles, que nous puissions confronter, sans consternation, avec les données de notre science et de noire philosophie. En droit, cependant, M. Le Roy avait tort : d'abord parce que lui, simple laïque, se mêlait de ce qui ne le regardait pas, en donnant aux autorités compétentes un conseil très précis, sous couleur de réclamer une consultation, et même un peu plus qu'un conseil, un projet de solution des principales difficultés ; en second lieu, parce qu'il demandait une définition qui n'est pas à construire : elle existe; il ne pouvait pas l'ignorer et elle est, en soi, irréformable. Aussi bien était-il visible que sa question insidieuse ne partait pas de l'ignorance du présent, mais du désir de l'avenir, et, au point de vue romain, ce désir semble, par nature, tout gros d'hérésie. Laissons de côté un épisode que nous n'avons rappelé que pour montrer dès l'abord, dans la réalité concrète d'aujourd'hui, le débat fatal de l'être et du devenir dogmatique et essayons d'entendre ce mot de dogme comme il convient, selon l'esprit de toutes les orthodoxies.

Il est d'origine grecque; on suppose qu'il faut le rapprocher de dokei et de dedoktai, qui signifient « il parait juste, il est arrêté » et se plaçaient souvent en tête des décrets de la puissance publique. Dans la langue classique, il exprime déjà lui-même l'idée d'un

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précepte posé, d'une décision arrêtée par une autorité

compétente et qui entraîne opinion. Sous l'Empire romain, les sénatus-consultes portaient, dans les pays de langue grecque, le nom de dogmes {dogmata). Ainsi lorsque le IIP Évangéliste (Zkc, 2^) veut nous dire qu'Auguste prescrit un recensement universel, il écrit : « Il arriva un dogma de César Auguste. » Entendons un édit parti de la puissance souveraine. De même, lorsque les Juifs de Thessalonique accusent saint Paul et ceux qui l'écoutent, de. désobéir aux ordres impériaux, c'est encore le mot dogmata qu'ils emploient {Actes, iV).

Comme il était naturel, les Juifs hellénisants, ceux qui, vivant en terre grecque, parlaient habituellement le grec, désignaient par ce terme, chargé d'autorité, les préceptes inviolables de la Loi de Moïse. Quand saint Paul dans son EpHre aux Fphésiens {2^''i, annonce que le Christ a renversé les barrières q«i divisaient les hommes en deux peuples, les Juifs et les Gentils, il proclame que « par sa chair ». c'està-dire par sa mort, le Seigneur a voulu abolir la Loi « des préceptes qui sont les dogmes », c'està-dire l'obligation des prescriptions rituelles impératives. Aussi bien lorsque les chrétiens commencèrent à établir les assises de la Loi Nouvelle en face de l'édifice inhabitable de l'Ancienne, ils adoptèrent à leur tour le terme qui disait bien tout ce qu'ils voulaient qu'exprimassent les sentences du Maître et de ses Apôtres. C'est ainsi que l'auteur des Actes des Apôtres nous rapporte (16^) que, partout où ils passaient, saint Paul et ses compagnons confiaient à leurs fidèles la garde des dogmes établis par les Apôtres et les anciens de Jérusalem. Et saint Ignace, évêque

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d'Antioche an commencement du ii'' siècle, écrit, dans le même sens, aux Magnésiens (13*) : « Appliquez-vous donc à conserver fermement les dofjmes du Seigneur et des Apôtres. »

Il est trop évident que si, dans ces divers passages, le mot dogme veut dire précepte, avec une nuance très marquée d'autorité, il ne nous fait point sortir du domaine du fait; les prescriptions qu'il désigne sont uniquement matérielles ou morales; matérielles, surtout dans la Loi juive, qui, en vieillissant, multipliait les rites et les précautions contre l'impureté ; morales, surtout dans la Loi Nouvelle, qui est une règle de vie pratique en vue du salut, c'est-à-dire en vue de l'acquisition dune place dans le Royaume de Dieu. Aucune notion métaphysique ne se glisse encore, à proprement parler, sous les formules très simples de ces dogmes-là: ne travaillez pas le jour du Sabbat ; évitez la fréquentation des pécheurs ; purifiez-vous, dans les formes prescrites, de toutes les impuretés dont la liste suit, si vous n'avez pas su les éviter ; accomplissez tel rite à tel moment ; ou bien : aimez-vous les uns les autres ; préparez-vous, par le sincère repentir, par la transformation de tout votre être moral, au grand jour prochain; faites-vous dans le ciel un trésor de bonnes œuvres que la rouille ne mange pas et que n'atteignent pas les voleurs ; ayez foi, c'est-à-dire ayez confiance en Dieu votre Père, et en Jésus, son Messie (en grec son Clmst<, son messager de bonne nouvelle ; c'est sous cet aspect que se présentent à nous, jusque dans leur détail, les dogmes de l'Ancienne et de la Nouvelle Loi, comme des indications divinement autorisées, sans doute, divinement établies aussi, mais essentiellement pratiques.

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Pourtant, dans les écoles philosophiques du paganisme, le même mot signifiait déjà quelque chose de plus compliqué. On y appelait dogmes les formules, à peu près immuables, dans lesquelles se fixaient les doctrines fondamentales de chaque système. Clément d'Alexandrie, docteur chrétien, qui vécut au début du iii^ siècle, dans un milieu tout pénétré de philosophie grecque, connaîtbiences « dogmesdes philosophes » (i), qui sont les postulats et les conclusions de chacun des grands systèmes de la spéculation hellénique. On disait, en effet, couramment, vers le début de l'ère chrétienne, « les dogmes de Pylhagore », ou « les dogmes de Platon », pour faire entendre la doctrine particulière de l'un ou de l'autre. Et il ne s'agissait plus uniquement de préceptes pratiques, lesquels, en définitive, ne tenaient qu'une place secondaire dans les préoccupations des penseurs grecs, sans en excepter Pythagore; en parlant ici de dogmes, on songeait à des affirmations métaphysiques, qui n'exigeaient pas seulement, de ceux qui les acceptaient, la foiconfiance, mais encore et surtout la foi-croyance.

Entendons-nous : le consentement que les philosophes imposaient à l'esprit de leurs disciples, la foi qu'ils réclamaient d'eux, ils les voulaient raisonnables et raisonnes; je veux dire acquis par la raison et affermis par elle. Clément d'Alexandrie lui-même, encore que chrétien, est assez pénétré des procédés philosophiques pour définir le dogme « une certaine perception logique » ('-^, c'est-à-dire une notion que l'esprit atteint par la raison, ou mieux par le raisonnement. Il se peut bien et, en fait, il se trouve que

(1) Sfromales, I, 91, 101.

(2) Strom., VIII, 16 ; Sôyfxa £<tti xaTâ>,r,'];[ç ti; /.oyty.ri.

nous ne jugions pas tous acceptables, du point de vue de notre raison actuelle, les postulats d'un Pylhagore ou d'un Platon; qu'il se montre dans la construction de leurs systèmes une part d'à priori tout à fait subjectif et proprement en l'air, que l'ensemble même de l'édifice ne nous paraisse pas très solide ; on en peut aisément convenir; il n'en demeure pas moins vrai que l'intention première de ceux qui l'ont élevé était de le construire avec le secours de la seule raison. Et nous n'avons pas à nous étonner qu'un effort pour expliquer le monde et la vie, une tentative pour fixer les directions de l'activité intelligente de l'homme moral, dominés nécessairement par les données et les méthodes d'une science aujourd'hui périmée, par les influences d'une ambiance disparue, ne répondent plus aux exigences d'une raison, la nôtre, formée dans un autre milieu et par d'autres composantes.

Dans la pratique, cependant, les dogmes des philosophes, vers l'époque où le christianisme s'est définitivement constitué et s'est implanté dans le monde antique, au temps de Clément d'Alexandrie, par exemple, avaient quelque peu changé de caractère. La parole du iMaitre était censée justifier les affirmations préliminaires de la doctrine et dispensait les disciples de beaucoup de réflexions personnelles. // a dit, telle était la formule qui, évidemment, suffisait^ dans un grand nombre de cas, à poser des espèces d'axiomes, qu'on acceptait parce que garantis par Lui. On sous-entendait naturellement qu'il avait fait les raisonnements indispensables et procédé à toutes les vérifications nécessaires; il semblait donc inutile de les recommencer. Les docteurs chrétiens

reprochaient vivement à leurs rivaux de la philosophie profane cette confiance qu'ils jugeaient superstitieuse ; il est certain qu'elle tendait à transformer gravement la notion première du dogme philosophique et à limiter l'exercice de la raison des disciples à l'éclaircissement, à la justification, au commentaire et à l'application d'un certain nombre d'arguments d'autorité, pratiquement invérifîés." Au moins restaient-ils en soi vérifiables; il pouvait sembler inconvenant et présomptueux, mais il n'était défendu à personne de suivre pour son compte toute la voie inaugurée par le Maître d'autrefois et de repasser par toutes les étapes de sa pensée féconde (*).

Selon notre jugement, il y a de quoi s'étonner de voir les chrétiens reprocher aux philosophes de fonder leurs dogmes sur l'autorité d'un maître et de les revêtir, par un véritable acte de foi, d'une puissance qu'on pouvait dire religieuse; car enfin, eux aussi, après avoir emprunté au langage courant et à celui des écoles le mot dogme lui-même, ont vite réuni en lui les deux sens de précepte issu de l'autorité compétente et de règle de foi indiscutable, garantie par la parole du Maître. Dès le temps où saint Paul prêchait aux gentils de bonne volonté, autour des synagogues répandues dans le monde grec et où saint Pierre, avec les autres Apôtres galiléens, cherchait à

(1) Los néo-platonicions leront bien appel à une révélation, niais, en leur temps, lonte philosopiiie est pénétrée de mysticisme et la leur devient uni; véritable reliaion.

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faire partager aux Juifs la confiance qui l'animait dans la mission du Crucifié, il était entendu qu'on ne discutait pas les préceptes du Seigneur, qu'on n'en démontrait même pas l'excellence; il suffisait de les énoncer, puisqu'en Lui résidait toute autorité, de par Dieu le Père. A mesure que grandit la personne de Jésus dans la conscience chrétienne et qu'elle se rapprocha de Dieu, jusqu'au jour oij elle se confondit avec lui, ses (/o(/?yia^a, j'entends toujours fes préceptes pratiques de salut qu'on lui rapportait, s'enveloppèrent d'une autorité, s'il était possible, de plus en plus indiscutable. Il semblait aussi dans la logique des choses que ceux qui l'avaient connu durant sa vie, qui avaient de ses lèvres recueilli les paroles salutaires, qui restaient les témoins de ses miracles et de sa résurrection, fussent considérés, après sa mort, comme parfaitement qualifiés pour représenter, et en quelque sorte incarner, son autorité. Xe faisaient-ils pas que répéter ce qu'il avait dit? Ne prolongeaient-ils pas son enseignement parmi les hommes? Ne préparaienl-ils pas, pour tout l'avenir, la tradition régulière de sa volonté, de génération en génération?

A y bien regarder, entre les fondements de l'argument chrétien d'autorité apostolique, ainsi établi et justifié, et la tendance des écoles philosophiques du paganisme à jurare in verba magistri, on ne voit guère qu'une question de degré ; mais, aux yeux des fidèles de Jésus, une dilTérence fondamentale excluait jusqu'à la possibilité d'une comparaison entre eux et les philosophes du dehors, et plaçait leur propre argument d'autorité hors des atteintes de la chicane humaine : les maîtres divers et divisés qu'invoquaient les sages du siècle ne pouvaient être raisonnablement

rapprochés du Maître divin ; ils n'avaient disposé que des ressources d'une intelligence plus vaste, des lumières d'une raison plus solide que celle des hommes du commun, mais qui participaient tout de même et nécessairement de l'infirmité commune à tous les fils d'Adam. Lui, au contraire, avait puisé son autorité en Dieu, auquel personne ne songe à demander des comptes ; ses dogmata empruntaient à leur source le privilège de l'infaillibilité; descendus véritablement du Père, ils s'offraient aux hommes comme les fruits précieux d'une révélation, de même que les préceptes de la Loi Ancienne, autrefois apportés aux Juifs par Moïse, messager de l'Eternel, et par les prophètes, emplis de l'Esprit saint. Il suffisait donc, en définitive, de croire à l'authenticité des livres de Moïse, à la réalité de ses entreliens avec Jahveh et à celle de l'inspiration des prophètes, ajoutons, s'il s'agit d'un chrétien des premiers temps, de reconnaître en Jésus le Messie promis à Israël, pour accepter comme indiscutables des prescriptions que la raison n'aurait pas toujours découvertes toute seule, qui, parfois même, surtout dans l'Ancienne Loi, s'accordent mal avec elle, mais qui, du moins, aussi bien dans les Évangiles synoptiques que dans le Pentateuque, ne semblent ni très compliqués, ni très difficiles à saisir (^).

Remarquons, d'ailleurs, que les premiers fidèles de Zoroastre ou de Mahomet, voire même ceux du Bouddha, ne se trouvaient point placés en face depos-

(1) Je rappelle qu'on nomme Pentateuque les cinq premiers livres de la Bible, spécialement aUribués à Moïse, et Évangiles synoptiques, les trois premiers, dont la matière peut être distribuée en colonnes parallèles.

lulats plus exigeants : croire que le premier avait composé VAvesta sous' la dictée d'Ormudz lui-même, en présence duquel un ange l'avait transporté ; que le second avait reçu le Cor (m dans son cœur des propres mains de l'ange Gabriel, et sur l'ordre d'Allah ; que le dernier, simple prince, selon les apparences, avait atteint, par un puissant effort de sa volonté prédestinée, à la perfection qui relevait au-dessus des hommes et des dieux, et dont sa prédication a tracé les voies certaines. Reposant sur une métaphysique élémentaire, au moins en ce qui regarde Zoroastre et Mahomet, des prescriptions rituelles, des préceptes moraux, des interdictions présentées comme des tabous, tel semblait l'essentiel de leur enseignement à tous trois. Mais tout le monde sait bien qu'au temps où vivait Clément d'Alexandrie, la dogmatique chrétienne avait singulièrement dépassé les limites du très simple enseignement apostolique.

C'est une question quelque peu oiseuse que de demander si Jésus entendait réserver aux seuls Juifs le salut qu'il apportait, ou s'il songeait à l'étendre à rhumanité tout entière ; s'il était particulariste ou universaliste ; en fait, il n'a pas eu, lui-même, à se poser la question. Son horizon était naturellement celui du pays où il vivait et la nécessité de l'élargir ne semble pas s'être présentée à lui. On discute inutilement sur les traits contradictoires qui se rencontrent dans les Évangiles; tantôt le Christ semble réserver jalousement à Israël le bénéfice de sa mission, en proclamant que le pain des petits enfants ne doit pas être jeté aux chiens, et tantôt il consent à accorder un traitement de faveur à telle ou telle foi

particulière, dont il affirme l'efficacité propre par un miracle. Contradiction? Non pas, mais exception qui confirme la règle et qui tourne à la leçon pour les Juifs incrédules, auxquels des étrangers font la honte de les devancer dans la voie de Dieu. Les textes évangéliques que nous possédons ont été rédigés, ne l'oublions pas, à une époque où la foi nouvelle, repoussée parla grande majorité des Juifs, s'était déjà implantée sur le terrain païen; par conséquent, leurs rédacteurs pouvaient être tentés d'introduire dans leurs récits, ou d'y grossir, des anecdotes susceptibles de justifier le fait accompli : la distribution aux petits chiens du pain dédaigné par les enfants ; et pourtant l'impression invincible que tout leur ensemble impose, c'est celle du particularisme de Jésus : il ne venait que pour Israël. Un instant de réflexion suffit à nous convaincre qu'il ne pouvait faire autrement.

Habitués que nous sommes à voir dans le christianisme une religion spécifiquement distincte de toutes les autres, et même du judaïsme ; convaincus aussi qu'il en faut reporter l'origine à la prédication du Christ, nous nous laissons aller trop communément à penser qu'il a prétendu fonder une religion; or, rien ne paraît plus éloigné de sa volonté. L'historien se le représente, avec M. Loisy ('), comme « un ouvrier de village, naïf et enthousiaste, qui croit à la prochaine fin du monde, à l'instauration d'un règne de justice, à l'avènement de Dieu sur la terre, et qui, fort de cette première illusion, s'attribue le rôle principal dans l'organisation de l'irréalisable cité; qui se meta prophétiser, invitant tous ses compatriotes à se repentir

(1) Les Évangiles synopliques, t. J, p. 252.

de leurs péchés, afin de se concilier le grand juge dont la venue est imminente et sera subite comme celle d'un voleur; qui recrute un petit nombre d'adhérents illettrés, n'en pouvant guère trouver d'autres, et provoque une agitation» d'ailleurs peu profonde, dans les milieux populaires. » Evidemment, cet homme, si modeste que fût son origine et son milieu, portait en lui une force singulière et vivaitavec une intensité extraordinaire la religion qu'il sentait dans son cœur; mais, cette religion^ c'était celle de ses pères ; son Dieu, c'était celui d'Abraham, d'Isaac et de Jacob ; sa Loi, c'élait celle de Moïse, et il ne venait pas pour l'abolir, mais, c'est lui qui l'a dit, pour l'accomplir jusqu'à son dernier iota [Mt. 5 i''-*8). Il se montrait sans doute assez disposé à faire bon marché des pratiques sous lesquelles la fausse piété, la tartuferie et toutes les variétés du pharisaïsme trouvaient trop aisément un refuge; l'élan personnel d'amour et de confiance vers Dieu, précédant la véritable transformation morale de l'individu, lui semblait infiniment plus propre que tous les rites à ouvrir aux hommes les portes du Royaume de Dieu; en d'autres termes, sa piété profonde et originale s'enfermait difficilement dans les formules, les règles et les gestes convenus; mais, né Juif, il restait Juif et ne concevait pas qu'il y eût une autre vérité divine que celle jadis révélée par Jahveh à ses prophètes, dont il renouait lui-même la tradition.

C'est pourquoi on ne comprendrait guère qu'il se fût demandé si les païens seraient sauvés. Sauvés? Ils ne pouvaient l'être que s'ils abandonnaient leur erreur païenne, se convertissaient au judaïsme et se repentaient, eux aussi, de leurs fautes, de ce re-

pentir profond et définitif qui fait l'homme nouveau Tant que ces liommes du dehors, chiens, fils de chiens, au jugement des Juifs formalistes, ne solliciteraient pas leur entrée dans la demeure d'Israël, nul n'aurait à y tenir compte d'eux; mais, le seuil franchi, ils se rangeraient, comme les fils authentiques d'Abraham, au nombre de ses«enfants, car certainement Jésus ne partageait pas les préjugés orgueilleux et défiants de beaucoup de rabbins à l'égard des convertis. Le centurion de Capharnaiim et la Chananéenne, l'un et l'autre nés en dehors d'Israël, obtiennent cependant du Maître le miracle qu'ils sollicitent; il est vrai que les deux épisodes évangéliques qu'ils animent semblent d'interprétation plus complexe qu'on ne le croirait au premier abord. Ils ont été rédigés, ne l'oublions pas, une quarantaine d'années, au bas mol, après la mort de Jésus, en un temps où ils justifiaient le fait accompli, c'est-à-dire la prédication de l'Evangile aux Grecs ; ils s'offraient aussi comme un exemple encourageant à l'incrédulité têtue de la masse des Juifs ; enfin, ils prouvaient que lafoi, entendons ici la confiance, dans le Christ, suffisait pour gagner une part du Royaume. En supposant qu'ils soient, dans leur fonds, authentiques, ils revêtent évidemment la double conversion qu'ils supposent de formes exceptionnelles, et qu'excuse seule une application de faveur du pouvoir discrétionnaire du Christ, et il demeure établi que la vue de Jésus ne s'étendait pas, en fait, au delà des limites d'Israël, que sa prédication ne s'adressait qu'à ses compatriotes.

Malheureusement, de son vivant même, ils répondirent mal à son attente, et, le plus souvent, leurs

oreilles se fermèrent à sa parole. Ceux d'entre eux qui pratiquaient l'étude de la Loi, étude pénible et minutieuse, merveilleusement propre à développer le pédantisme et l'orgueil intellectuel, les scribes qu'on appelait rabbins, c'est-à-dire )iuiitres, ne virent pas le moyen de prendre en sérieuse considération un prétendu prophète galiléen, fils d'un charpentier sans culture et lui-même, probablement, fort ignorant de leur science. Entre leur religion et la sienne, il n'existait pas, en vérité, de commune mesure, et ce fut par eux qu'il périt. Ses disciples, après un moment d'épouvante et de désespoir, se ressaisirent; ils crurent le revoir sur les bords familiers du lac de Génézareth; la foi en sa résurrection leur rendit courage et ils osèrent reprendre son œuvre, que Pilate avait interrompue. Cependant, tout en croyant prolonger son enseignement, selon ses ntentions, ils en changèrent le cenlre : Lui prêchait avant tout la foi en Dieu le Père et l'imminence du Royaume; eux, mirent au premier plan, dans leur prédication, la foi en Jésus ressuscité, Messie vivant, dont le prochain retour (la parovsie) allait marquer l'aurore des temps promis. Or, si les Juifs n'avaient pas cru généralement au message que leur apportait Jésus lui-même, ils devaient encore bien moins accepter qu'un homme de si peu, incapable d'éviter un destin affreux et honteux, mort sur la croix, à la face du peuple, entre deux voleurs, fût au vrai le Béni du Très-Haut, le Dominateur annoncé par les prophètes et qui devait rendre sa splendeur à la nation élue. Les arguments mis en avant par les Apôtres, pour prouverla réalité de la résurrection, tels queles apparitions de Jésus à leur petit groupe et, plus tard, la découverte de son tombeau vide, au matin du

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dimanche, ne soulevaient pas en ce temps-là autant d'objections qu'aujourd'hui ; mais une seule suffisait à les ruiner dans l'esprit des adversaires, des Juifs instruits : c'est que ces arguments venaient d'ignorants, d'illettrés, et que personne, en dehors d'eux, n'avait contrôlé les faits qu'ils alléguaient : le Ressuscité ne s'était montré qu'à ses disciples. Aussi bien, très vite, la prédication apostolique rencontra-t-elle dans les synagogues une résistance invincible, et, en fait, elle n'y §agna que des recrues très peu nombreuses ; par la force des choses, il lui fallut, pour s'assurer la vie, chercher à s'implanter autour des iuiveries, parmi les païens que de bonnes dispositions naturelles, des amitiés ou des relations de commerce inclinaient k judalser. Ce fut l'œuvre de saint Paul, un des rares pharisiens conquis par la foi nouvelle, que d'offrir à ces gens-là, franchement, et en les dispensant des minuties du légalisme Israélite, le présent divin que les Juifs dédaignaient.

Les conséquences de cette transposition furent, en ce qui touche notre recherche, incalculables, et Paul lui-même ne les soupçonna pas. D'abord, le judéochristianisme des gentils s'éloigna promptement du judaïsme pur et, dès la fin du i*^"" siècle, se trouva contraint de s'organiser comme une religion particulière; son originalité se marqua même par une hostilité croissante à l'égard de sa souche hébraïque. En second lieu, la foi chrétienne rencontra sur le terrain grec, dès qu'elle eut dépassé les basses classes, où, sans doute, elle s'implanta en commençant, diverses écoles de philosophie, dont les doctrines métaphysiques ne tendaient ùrien moins qu'à expliquer l'univers, à raisonner définitivement sur la vie, son sens

et son but. sur Dieu, et, peut-on dire, sur tout. Les dogmata des Apôtres, simples règles de vie pratique et où la métaphysique, même chez saint Paul, gardait l'apparence d'un fait révélé, loin de revêtir celle d'une spéculation transcendante, rencontrèrent ainsi les dogmata philosophiques, que nous avons déjà définis. La culture grecque se superposa à l'espérance chrétienne et transforma la foi-confiance des premiers disciples en foi-croyance, en foi de doctrine; les dogmes de l'Evangile se chargèrent peu à peu de toute la matière des dogmes des écoles.

Il était inévitable que, dès le lendemain de la mort de Jésus, toute réflexion méthodique sur lui tendît à l'élever au-dessus de l'humanité : saint Paul le conçoit déjà comme un homme divin, tout pénétré de l'Esprit, au point que l'on peut dire qu'il est l'Esprit (II Cor.^ 3''^) et le IV Évangéliste le présente comme une incarnation du Logos, de la Parole féconde, de la Volonté créatrice de Dieu. Son enseignement ne devait donc pas tarder à être considéré comme une révélation analogue à celle dont Jahveh avait jadis favorisé Moïse et les prophètes, mais plus complète qu'elle et destinée à la remplacer pour le salut des hommes. Il était aussi dans l'ordre que toute addition à la foi première, toute complication dont on l'augmentait, ne fussent acceptées qu'à la condition de sembler, sinon explicitement recommandées, au moins supposées par la tradition (paradosis). On donnait ce nom aux souvenirs plus ou moins exacts, que, par les Apôtres, on faisait remonter jusqu'au Maître et qui forment la matière des écrits évangéliques. Avec un peu d'adresse, de bonne volonté et de persévérance, les idées de la philosophie hellé-

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nique s'accordèrent autant qu'il fut nécessaire, et nous verrons comment, avec le premier enseignement chrétien, très souple parce que très simple et guère plus encombré de métaphysique que ne le sera, par exemple, plus tard, la doctrine de Mahomet. Et ainsi, au lieu des préceptes quelquefois singuliers, mais toujours précis et clairs, qui prenaientdans l'Ancienne Loi la forme de véritables tabous, c'est-à-dire d'interdictions négativement salutaires mais non motivées, et dans la Nouvelle celle de conseils de morale prati(jue, les dogmes de l'Église apostolique, enfin, devinrent des affirmations métaphysiques, sorties de spéculations plus ou moins profondes sur les postulats chrétiens, conduites dans l'esprit et selon les procédés delà philosophie païenne.

La notion d'autorité, nécessaire à la fixation de l'axiome de foi qu'est la formule dogmatique, s'établit tout naturellement; nous savons déjà que les dogmes du Seigneur et de ses Apôtres empruntaient leur valeur à la relation du premier avec Dieu et à la mission définie des seconds. Avant même que les Apôtres ne fussent descendus dans la tombe, l'autorité qu'on peut appeler de gouvernement, indispensable à tout groupement qui veut vivre, était exercée, dans chaque communauté chrétienne, par l'assemblée des fidèles elle-même, quitte à déléguer à quelques-uns de ses membres, comme faisaient les Juifs. dans leurs synagogues, les soins matériels, et d'ailleurs encore élémentaires, de l'administration. Après la disparition des Apôtres directs, les prédicateurs itinérants, apôtres, prophètes ou didascales, qui continuèrent leur œuvre, passèrent pour agir et parler sous l'inspiration

de l'Esprit, mais comme, en définitive, l'assemblée (ecclesia) resta libre de leur accorder ou non sa confiance, ce fut elle qui régla sa propre foi, qui en accepta ou en repoussa tels ou tels accroissements: Chacun d'eux, proposé par un inspiré, se présente comme un charisme, c'est-à-dire une grâce (/àptç), une inspiration de l'Esprit; en théorie, nul ne possédait qualité pour contrôler l'Esprit, mais, en pratique, l'assemblée ne faisait accueil qu'aux nouveautés qui lui plaisaient. Au reste, durant cette période pneumatique de la foi (du grec pneuma : esprit), qui correspond à peu près au i" siècle de la vie chrétienne, et où les Eglises vivaient sous un régime de démocratie quelque peu anarchique, l'influence de la philosophie grecque sur la foi ne s'exerça que très indirectement, à travers le judaïsme et d'une manière assez peu sensible; ce fut au II® siècle qu'elle commença à se manifester sérieusement, parce qu'alors un certain nombre de philosophes se convertirent et prétendirent, plus ou moins consciemment, accorder leurs croyances nouvelles avec leurs idées anciennes. Or, dans le premier quart de ce même siècle, on vit s'achever, touchant l'organisation des Églises, une évolution commencée, peut-on dire, au lendemain même de la mort des Apôtres.

Tout d'abord les groupes chrétiens n'avaient pas éprouvé le besoin d'établir à leur tête une administration spirituelle, parce que toute autorité, en la matière, leur paraissait inséparable de l'inspiration directe et manifeste, qu'un choix humain ne saurait provoquer ni diriger, car l'Esprit souffle où il veut; ils n'avaient donc pas de clergé. Mais, peu à peu, et pour diverses raisons, ils sentirent la nécessité d'en

30 l'évoi.itio\ des dogme?

avoir un. L'exemple du sacerdoce juif et celui des sacerdoces païens; l'obligation d'organiser une défense régulière contre les faux inspirés, souvent difficiles à démasquer, dans une assemblée dont le sang-froid pouvait n'être pas la qualité dominante; la fréquence, de plus en plus grande, des entreprises d'illuminés, qui. avec des opinions exagérées ou même des systèmes doctrinaux étrangers à la prédication apostolique, viennent troubler les simples; le désir de sécurité, si profond chez les hommes médiocres et qui, confondant vérité avec immobilité, tend à la formule de foi, au Credo qui ne bougera plus et qu'une autorité garantit; tout cela décida les communautés à laisser prendre par leurs administra teurs temporels, par ceux qu'on appelait anciens (presbyteroi) et surveillants {episcopoi), la garde de la foi moyenne. Celle-ci tend dès lors à se fixer, à revêtir la forme d'une doctrine didactiquement transmise, et à quitter celle qu'elle avait connue d'abord d'une espérance et d'une confiance senties, vécues et transmises de proche en proche, par une sorte de contagion. Mis à part toute pensée d'ambition et de domination, que, d'ailleurs, les hommes, quels qu'ils soient, n'écartent pas d'ordinaire aisément, ces fonctionnaires des Églises primitives, constitués gardiens de la foi et de la coutume, devaient fatalement restreindre, jusqu'à le supprimer, le rôle des inspirés du dehors et du dedans, qui, par nature, échappaient à la discipline et à la règle; ils devaient, tout aussi nécessairement, attirer à eux le soin d'enseigner l'a «bonne doctrine » dont ils ont mission de conser- i ver le dépôt intact.

Dans le temps où s'accomplit, au sein des Églises

chrétiennes, cette fusion des fonctions administratives et des fonctions spirituelles, reparaît et s'impose la nécessité des rites. Le Christ n'y attachait pas d'importance; il ne baptisait même pas; mais déjà ses Apôtres, après sa mort, pratiquaient les deux rites juifs du baptême et de la fraction du pain, en attachant au premier le sens d'une régénération nécessaire pour entrer dans le Royaume; au second, selon toute apparence, celui d'un mémorial du temps qu'ils avaient passé dans la communion matérielle de Jésus. De même que l'influence tenace du vieux ritualisme juif tendait à les développer tous deux et à en créer d'autres, les habitudes invétérées des convertis de la gentilité agissaient dans le même sens, car toutes les religions païennes étaient très ritualistes. Outre que la rapide complication de ces rites chrétiens rendit vite nécessaire une certaine instruction, qu'on pourrait dire technique, chez ceux qui se trouvaient chargés de les accomplir et qui ne pouvaient, par conséquent, plus être n'importe lesquels d'entre les fidèles, les anciens épiscopes se trouvèrent bien placés dans la communauté pour les accaparer, dès que la conviction commune eut restauré l'habitude païenne d'attacher aux cérémonies consacrées (liturgies) et aux gestes réglés une idée d'invariabilité nécessaire et de puissance mystérieuse.

Concentration dans les mêmes mains des fonctions administratives, du droit de surveiller la doctrine et les mœurs, du soin d'enseigner la foi. du privilège de disposer de la force des rites, tel fut, tel est encore, le fondement de l'autorité du clergé chrétien. Elle ne s'établit point sans résistances, dont les vieux textes nous permettent de saisir quelques épisodes,

32 l'évolution des dogues

mais elle s'établit nécessairement parce que, sans elle, l'Église se serait émiettée en sectes et n'aurait pas vécu. Quand toute autorité de fait reposa dans les mains du clergé et particulièrement dans celles de l'évêque, il suffit d'un médiocre effort pour la justifier en droit. On s'accorda généralement à reconnaître que toute l'organisation cléricale avait été voulue par le Christ et remontait aux Apôtres; il fut, du même coup, entendu que le pouvoir des évêques se trouvait garanti, et en quelque sorte sanctifié, par celui des Apôtres, dont ils passèrent pour les successeurs directs et dont ils eurent pour tâche principale de maintenir la tradition intacte. D'abord isolés, chacun demeurant responsable devant le Christ de l'autorité doctrinale qu'il exerçait dans son Église, les évoques, dès le courant du ir siècle, prirent l'habitude de s'écrire, de se visiter, de se réunir en groupes plus ou moins nombreux et qui furent les synodes et conciles, pour se mettre d'accord sur les points litigieux de la discipline ou de la foi; et ainsi se forma l'autorité ecclésiastique proprement dite, en attendant que, par une évoluiion, qui ne pe fît réellement bien qu'en Occident, l'évêque de Rome établît, à côté de celle des conciles, son influence de direction, d'abord toute morale, puis de plus en plus effective, pour aboutir, à la fin du XIX* siècle, à proclamer définitivement sa suprématie doctrinale absolue sur ses frères en Christ.

Nous pouvons maintenant nous rendre compte du contenu de la notion du dogme dans l'Église catho-

lique et, d'une manière générale, dans l'Église chrétienne; nous en avons déterminé les divers éléments et il ne nous reste plus qu'à les rassembler. Un dogme, c'est à la fois une vérité infaillible et un précepte inviolable; il a été divinement révélé dans sa substance soit par Dieu, directement, par exemple sur le Sinaï, où Jahveh parla à Moïse, soit par le Christ, au cours de son enseignement terrestre, que nous relatent les Évangiles et la Tradition, conservée dans l'Église depuis les Apôtres; ou bien encore il a été révélé par la voie indirecte de l'inspiration à ceux qui ont qualité particulière pour la recevoir, aux dignitaires ecclésiastiques que continue d'animer l'esprit des Apôtres.

Le dogme ne peut donc être reconnu tel que lorsqu'il a été défini, formulé et proclamé par l'autorité compétente, c'est-à-dire, en somme, autrefois par les conciles et aujourd'hui, dans l'Église catholique, par le pape, sous l'inspiration du Saint-Esprit. Mais, après que l'autorité a parlé, le dogme qui prétend exprimer l'absolument vrai, devient pour les fidèles objet de foi fixe et immuable, puisque Dieu ne se trompe ni ne trompe jamais; et, aussi, quand il y a lieu, règle certaine des mœurs. Telle est du moins la théorie. Révélation, autorité, immutabilité, voilà donc les trois mots qui caractérisent le dogme et en expriment, peut-on dire, les trois aspects principaux, La raison, fondement nécessaire des dogmes philosophiques des Grecs, n'a plus ici d'autre rôle que d'accepter les propositions dogmatiques et de les justifier si elle peut.

Vu du dehors et considéré par des incroyants, le dogme se présente évidemment surtout sous la forme

d'une décision, d'un décret conciliaire ou pontifical, mais, au jugement d'un fidèle, cette autorité qui semble engendrer le dogme, pour si humaine qu'elle paraisse, est inattaquable, parce qu'elle n'agit pas d'elle-même et arbitrairement; au vrai, ses décisions n'ont rien de personnel. L'Autorité n'est qu'un intermédiaire, nécessaire, mais désintéressé entre les croyants et Dieu; le pape, par exemple, homme choisi par des hommes et, dans le cours ordinaire de sa vie, sujet aux défaillances et aux erreurs de la raison humaine, sent se dresser au-dessus de sa faiblesse native toute la puissance de TEsprit, dès qu'il fait appel direct à son assistance; c'est pourquoi l'essentiel du dogme, pour un chrétien romain, c'est la révélation qui le garantit; et il en va de même pour tous les fidèles de toutes les relisions révélées.

Encore que la qualité propre du dogme chrétien, par exemple, soit bien d'être une vérité révélée et que, par conséquent, tous les dogmes participent de ce caractère qu'on peut dire spécifique, le mot dogme recouvre cependant aujourd'hui des affirmations assez différentes et qui sont susceptibles d'être distinguées, au moins en deux catégories. On peut mettre à part, tout d'abord, un certain nombre de propositions fondamentales, évidemment dogmatiques en soi, puisque la raison toute seule ne pourrait que les supposer, les affirmer sur une sorte d'assurance subjective, qui n'est qu'un sentiment et qui manque à nombre d'hommes, alors qu'au jugement de certains il faut

la comprendie comme une véritable révélation immanente en chacun de nous; en tout cas, elles sont indémontrables objectivement, j'entends inaccessibles aux procédés scientifiques de démonstration; telles l'affirmation de lexistence de Dieu et de sa providence, ou celle de l'existence de l'àme et de Ja vie future.

Elles se caractérisent d'abord par leur simplicité : invérifiables, elles ne sont pas inconcevables et la raison de l'homme peut s'y assurer, avec plus ou moins d'aisance et de solidité, par une méditation convenable sur les notions de causalité, de finalité et de justice. En second lieu, elles sont très répandues; on les retrouve à la base de la plupart des grandes religions actuellement vivantes et de beaucoup de celles qui ont vécu autrefois. Chacune, il est vrai, les justifie à sa manière, mais sans y prendre d'ordinaire beaucoup de peine, tant elles lui semblent naturelles. Les anciens chrétiens disaient volontiers que si la raison de Thomme rendait si facilement témoignage en faveur de ces vérités premières, c'est que l'àme reconnaissait son créateur et ils ajoutaient qu'au reste Adam avait pris en face de Dieu lui-même, et par lui. une connaissance exacte des fondements nécessaires de la foi et qu'il en avait laissé à ses descendants, tout au fond de leur être (*), la tradition certaine; d'ailleurs Moïse, les Prophètes et Jésus luimême sont venus successivement l'affermir et la jus-

(1) Aux premiers siècles, beaucoup de chrétiens croyaient que l'âme de chai^ue homme était engendrée en même temps que son corps; Tùme de l'enfant sortait de celle de son père, de sorte que l'àiiie d'Adam était, sans figure, la souche de toutes les âmes humaines, qui héritaient ainsi, naturellement, de ses connaissunces touchant Dieu.

tifier. Chaque religion révélée organise ainsi pour son compte, et sous l'angle de sa propre révélation, ce fonds commun de la spéculation religieuse des hommes.

Mais, à côté de ces postulats premiers de toutes les théologies, il est d'autres affirmations plus particulières et, en même temps, beaucoup plus compliquées, qui échappent tout à fait au contrôle de la raison; c'est de celles-là que M^"" Mignot écrivait naguère : « Le dogme est par lui-même si prodigieux, si invraisemblable, si elTrayant, il exige de noire raison un tel acte d'humilité et de soumission à l'incompréhensible, il entraîne de telles conséquences morales qu'on n'aurait pu l'inventer (i). » Avancer, par exemple, que. l'homme apporte en naissant un germe de perdition, qui se rattache à une faute commise dans l'Eden par l'ancêtre de l'espèce, ce n'est point poser une notion facile à entendre, ni même à accepter, et c'est le dogme du péché originel; affirmer que Jésus est né d'une Vierge, miraculeusement fécondée par le Saint- Esprit, ce n'est pas seulement se placer hors des cadres de l'expérience, c'est aussi sortir de ceux de la raison; je veux dire que, considéré en lui-même, le dogme de Igt conception virginale n'offre aucune prise à l'argumentation rationnelle, que toute discussion critique à son sujet se ramène à apprécier l'authenticité et la solidité de ses justifications textuelles. Que ce Jésus, homme sublime si l'on veut et, du point de vue moral et religieux, véritable sur-homme, soit à la fois un homme authentique, et non pas une simple apparence humaine, et en même temps, d'autre

(1) Critique et tradition, dans le Correspondant du 10 janvier 1904.

part, l'incarnation d'un Dieu, qu'on nous dit immensurable et inconcevable, que, par conséquent, son coi[)S, visible et vivant, comme tel, nécessairement limité, ait enfermé la plénitude de l'Infini divin, c'est le dogme de l'incarnation, appuyé de celui des deux natures parfaites du Christ, mais il est aisé de compri ndre que toutes les explications qui prétendent s'élever au-dessus de leur proclamation pure et simple, se perdent dans le verbalisme le plus vide. Que Dieu soit à la fois un et triple, qu'on le conçoive, dans le même moment, sous la forme de trois personnes distinctes, le Père, le Fils et l'Esprit, et sous celle (l'une Unité parfaite, dont on ne peut rien dire d'intelligible sinon qu'elle constitue l'Etre infini, formule qui, elle-même, demande à n'être pas trop pressée, il ne semble pas facile non plus de disposer l'esprit humain à l'admettre, sans l'obliger à sortir de lui-même, sans lui imposer Tinconnaissable.

Tous ces dogmes-là et d'autres du même genre, sont, en vérité, humainement inexplicables, voire même impensables ; les éclaircissements, dont les théologiens se risquent à les entourer, ne sont que des paraphrases de formules d'école, ou des gloses, que garantit seule l'autorité transcendante dont on accepte que le clergé ait le dépôt. En vérité, ils forment bien « un groupe incommensurable avec l'ensemble du savoir positif » ; leur transcendance même fait qu'ils « demeurent sans rapports avec la vie intellectuelle effective » (Le Roy). On ne peut les concevoir que comme des faits révélés et avoués invérifiables ; mais des faits dont Torganisalioii équivaut à construire un vaste corps de doctrines métaphysiques très compliquées. Ils supposent

évidemment les autres propositions, celles que nous avons distinguées d'abord, mais ils les dépassent de beaucoup et ne sauraient, comme elles, se justifier par le désir si naturel de ne pas limiter l'existence humaine à l'incertitude de la vie terrestre, de ne pas l'arrêter aux quelques années, parfois misérables et, d'autres fois, scandaleusement prospères, qui la composent, de sentir une protection, une justice planer au-dessus des contingences d'icibas.

Les vrais dogmes, ceux qui naissent, qui évoluent, se transforment, vivent et meurent, sont ceux de cette seconde catégorie, ceux qui ne peuvent se justifier que par un appel à la révélation. C'est pourquoi, avant que de pousser plus loin, il nous faut nous arrêter un instant sur la notion de révélation.

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